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Critique de film
Le film

Femme de feu

(Ramrod)

Partenariat

L'histoire

1870 dans une petite ville de l'Utah. Dave Nash (Joel McCrea) travaille pour Walt Shipley (Ian MacDonald), un éleveur de moutons en guerre contre Ben Dickason (Charles Ruggles) et Frank Ivey (Preston Foster), deux ranchers puissants et autoritaires qui ne souhaitent pas partager leurs pâturages avec un vulgaire "Sheepman". La rivalité entre les deux clans n’est pas si simple à gérer puisque la fille de Ben, Connie (Veronica Lake), s’est amourachée de Walt, l’ennemi de son père, alors que ce dernier lui destinait son partenaire Frank Ivey pour époux. Un soir, humilié par le camp adverse, Walt préfère quitter la partie, abandonnant ses terres et sa "fiancée". Mais Connie, blessée dans son amour-propre, décide de poursuivre le combat ; pour tenir tête à son père et à son promis, elle engage Dave qui, à son tour, embauche son ami Bill Schell (Don DeFore) pour lui prêter main forte. Alors que Dave avait dans l’idée pour arriver à ses fins de ne pas utiliser la violence, il va néanmoins se retrouver au centre d’un combat sans merci et sans scrupules au cours duquel les deux clans vont s’entredéchirer causant morts sur morts. Même le shérif Jim Crew (Donald Crisp) ne pourra rien y faire...

Analyse et critique

Ramrod est le premier western du cinéaste André De Toth ; au vu de cet essai pourtant très intéressant sur le papier, les spectateurs de l’époque ont du avoir du mal à imaginer que le cinéaste allait devenir un des représentants les plus enthousiasmants du genre quelques années plus tard. Il faudra d’ailleurs ensuite attendre quatre ans avant qu’il en réalise un deuxième, le très remuant Le Cavalier de la mort (Man in the Saddle), qui marquait dans le même temps le début de son excellente collaboration avec Randolph Scott. Né en Hongrie en 1912, fils d’un officier des Hussards, André De Toth entre dans l’industrie cinématographique en 1931. Touche-à-tout, il sera tour à tour scénariste, monteur, acteur puis assistant réalisateur. En 1939, expatrié en Angleterre après avoir assisté à l’invasion de la Pologne, on le voit au générique d’œuvres de Zoltan Korda telles que Le Voleur de Bagdad. Il gagne ensuite les USA,où il débute en conduisant des camions avant d’être de nouveau engagé par un autre réfugié, le même Korda, qui le place réalisateur de seconde équipe sur Le Livre de la jungle. Il devient cinéaste attitré dès l’année suivante en se spécialisant dans les films de genre, aussi à l’aise dans l’aventure, les thrillers ou les films d’espionnage. En 1943, il réalise un film remarquable et sacrément courageux pour l’époque, un des plus puissants pamphlets antinazi qui ait été tourné, None Shall Escape, d’une lucidité telle qu’il prévoyait le procès de Nuremberg.

En 1947, celui que l’on allait appeler "le 4ème borgne de Hollywood", réalisait un vieux rêve, celui de tourner un western en décors naturels (ici l’Utah) au sein duquel une femme serait le moteur de l’intrigue. C’est John Ford qui devait se charger de mettre en scène cette histoire de Luke Short - plus tard, auteur adapté avec plus de réussite au travers d’autres westerns tels Coroner Creek (Ton heure a sonné) de Ray Enright, Station West (La Cité de la peur) de Sidney Lanfield, Blood on the Moon (Ciel rouge) de Robert Wise ou Ambush (Embuscade) de Sam Wood. Mais préoccupé par le tournage de La Poursuite infernale (My Darling Clementine), Ford suggère à la production (un nouveau studio nommé Enterprise) le nom d’André de Toth à qui il cède la place en lui faisant entièrement confiance ; le jeune cinéaste hérita du casting prévu au départ et d'une intrigue complexe. Il eut aussi la chance de pouvoir faire tourner son épouse d’alors, Veronica Lake, qui n’aura plus d’autres occasions par la suite de jouer dans un western.

Comme bon nombre de westerns tournés à partir du milieu des années 40, Ramrod a tendance à loucher du côté du film noir en reprenant quelques uns de ses codes, son atmosphère et, tout à fait logiquement, sa noirceur. L'histoire de départ contenait de très nombreux éléments intéressants notamment dans les relations entre les personnages, et surtout l'amitié liant Dom DeFore et Joel McCrea. Et l'on sent beaucoup d'autres très bonnes intentions tout au long du film sans que jamais la mayonnaise n'arrive à prendre ; c'est d'autant plus rageant que l'intrigue originale (avec cette femme à la tête d'un des deux camps adverses, une ambigüité chez quasiment tous les personnages...) aurait très bien pu accoucher d'un grand et beau western si l'écriture des trois scénaristes n'avait pas été aussi catastrophique, à l'instar des dix premières minutes. Alors que nous en sommes au tout début du film, nous avons la désagréable impression d'en avoir loupé plus de la moitié tellement la mise en place s'avère inutilement obscure, complexe et, pour tout dire, quasiment incompréhensible à la première vision. Les dialogues sont truffés de noms de personnages que nous n'avons pas encore eu le temps de connaître ou même de voir à l'écran ; on se perd ainsi dès le prologue dans les méandres alambiqués d'une intrigue qui est pourtant, à l'étudier de plus prêt, claire comme de l'eau de roche.

Le manque de rigueur du scénario se poursuivra tout du long, le résultat étant la quasi impossibilité de s'attacher à des personnages peu étoffés et à ce qui leur arrive. Au travers de cette ronde ininterrompue de violence et de morts, il y avait pourtant matière à se retrouver devant un second Duel au soleil. Jugez plutôt ! Connie est une femme ayant assisté toute sa vie à la faiblesse d'un père dominé par celui qu'il lui destine pour époux. Quand l'homme qu'elle aime abandonne la lutte pour les terres et la vie de couple, elle ne se démonte pas et entre en guerre contre le clan de son père. « From now on, I'm going to make a life of my own. And, being a woman, I won't have to use guns. » Cela devient pour elle une obsession que de gagner ce combat quitte à faire tuer des innocents et, pour arriver à ses fins, sans avoir peur d'utiliser ses charmes auprès du plus grand nombre. Ce qui ne l'empêche pas de temps à autre d'avoir des problèmes de conscience. Sur le papier, voici donc un personnage bougrement riche et intéressant, comme la plupart de ceux qui lui gravitent autour d'ailleurs : le shérif (Charles Ruggles, plus habitué à tourner dans des comédies), le "Ramrod" (l'intendant) interprété par Joel McCrea, son ami par Don DeFore ou encore l'adversaire que joue l'excellent Preston Foster. Malheureusement à l'écran, les personnages ne brillent pas par leur charisme, pas plus que les comédiens du coup.

Veronica Lake n'est guère convaincante avec quasiment une expression du visage unique tout au long du film ; en tout cas, nous sommes loin de la femme de feu annoncée par le titre français. Au sein de ce casting pourtant prestigieux, seul Don DeFore tire son épingle du jeu et parvient à nous émouvoir. La séquence de sa mort est d'ailleurs un superbe moment de mise en scène ; il est dommage que la traque qui a précédé ait été interminable sans que ce ne soit justifié, la séquence dans son ensemble n'étant pas plus importante qu'une autre. Toujours ce manque de rigueur du scénario,qui fait se suivre avec à coups des séquences trop distendues ou trop brèves, le tout accompagné d'une musique envahissante, de dialogues opaques et de beaux extérieurs naturels mais pas forcément bien mis en valeurs. Ramrod est un western qui avait tout pour plaire mais qui se révèle au final assez terne et sans âme. Nous y trouvons néanmoins quelques fabuleuses séquences comme le splendide premier plan, en long travelling savant, une figure de style qui deviendra la marque de fabrique du cinéaste. Et puis, on n'oubliera pas une superbe photographie de Russel Harlan ! Il n'empêche que la déception a été à la hauteur de l'attente.

Cela dit, tout le monde n’est pas de cet avis, bien au contraire ; Martin Scorsese ou Bertrand Tavernier ne tarissent pas d’éloges à l'égard de ce film. Le premier le considère même comme étant « un western cynique et macabre, qui conserve une fraîcheur étonnante. » En lisant ces mots, j'ai l'impression de ne pas avoir vu le même film (pourtant visionné deux fois de suite) mais le mieux est de vous faire votre propre opinion afin de savoir dans quel camp vous allez vous ranger, car l'édition de ce film est quand même une sacré aubaine pour tous les amateurs de westerns qui attendaient depuis très longtemps de pouvoir enfin découvrir ce Ramrod devenu très rare avant sa "résurrection" fin 2011 au festival Lumière.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 14 février 2012