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Critique de film
Le film

Fascination

(Possessed)

Partenariat

L'histoire

Marian Martin (Joan Crawford) est une ouvrière bien décidée à se sortir de la pauvreté en misant sur ses charmes. À New-York elle rencontre Mark Whitney (Clark Gable), un riche et bel avocat qui l’installe à ses frais dans un luxueux appartement. Marian a tout ce dont elle a toujours rêvé, mais elle désire l’unique chose que Whitney ne semble pas prêt à lui proposer : un mariage.

Analyse et critique

L’ère pré-Code à la MGM répondait à des critères tout aussi spécifiques que ceux de la Warner ou de la Paramount, et bien entendus dévolus à des codes qui lui étaient propres. Possessed en est un bel exemple, avec son couple glamour et ses strasses constamment visibles. A la MGM on pouvait parler de tout, du moment que cela se faisait dans de beaux costumes et de somptueux décors. Or ici, la misère sociale découlant de la crise de 1929 reste présente, mais sans jamais se départir d’un costume à queue de pie et d’une bonne bouteille de champagne, afin de rendre les larmes pétillantes et les rires enivrés. Les quelques minutes composant l’ouverture du film étonnent quelque peu, avec cette sortie d’usine après une journée de dur labeur et ses petites gens dont les rêves de réussite sont aux antipodes les uns des autres, mais le glorieux style de la MGM reprend ensuite ses droits très rapidement. L’orientation psychologique des personnages dans cette ouverture aurait de toute évidence dû nous mettre la puce à l’oreille : il n’était ici, à l’inverse de la Warner, pas question de survie et d’acceptation de son sort, mais bien, comme c’est habituellement le cas chez la firme au lion rugissant, de rêve d’un ailleurs et de volutes chimériques consumées par l’ardeur perverse d’un douloureux besoin d’accession au luxe. Et de toute évidence, avec Joan Crawford, l’une des grandes stars féminines estampillées MGM, comment pouvait-il en être autrement ? L’actrice incarne à la perfection la féminité luttant contre la chape phallocrate qui règne pourtant en maître sur le rêve américain à cette époque, entre belles robes de soirées soulignant une silhouette longiligne sortie d’un magazine de mode du meilleur goût et visage apprêté comme si la vie devait dépendre toute entière de cet atout essentiel. A l’inverse des femmes Warner, si j’ose dire, en règle générale plus simples, épuisées par une vie de travail et habitées par le verbe cinglant, les femmes MGM sont de magnifiques spécimen de la beauté absurde... De celle que l’on imagine encore dès l’instant où l’on pense à l’usine à rêve hollywoodienne. C’est un fait, dans le style visuel comme fondamental, et bien sûr dans le choix des acteurs comme dans celui des actrices, ces deux sociétés de production (parmi les plus célèbres de tous les temps) rivalisent sur des registres différents, offrant ainsi une vision d’ensemble du monde américain qui fait presque figure de témoignage direct de leur époque, à la fois réaliste et fantasmé, disons presque naturaliste.

Magnifique et lourdement fardée d’une lassitude visible des choses de la vie, Crawford incarne donc le plus essentiellement du monde la femme faite MGM, assoiffée de conquête, décidée à réussir quoi qu’il en coûte, gardant dans un coin de sa tête les rêves qui l’ont façonnée toutes ces années durant. Le personnage féminin de Possessed, relativement avant-gardiste d’un certain point de vue, préfigure à n’en pas douter des films importants de l’ère pré-Code, tels que le très beau Red-Headed Woman de Jack Conway en 1932 (avec la très incandescente Jean Harlow) et surtout le superbe Baby Face d’Alfred E. Green en 1933 (avec l’immense Barbara Stanwyck), un film Warner cette fois-ci, et donc bien plus sec et audacieux encore sur le plan thématique. Ceci étant, Possessed demeure malgré tout encore un film assez sage, surtout comparé à la horde de films teigneux du moment et qui débarquent sur des écrans littéralement bafoués par tant de débauche. La critique est écœurée, le public ravi, et le cinéphile d’aujourd’hui abasourdi par une telle liberté de ton qui fut longtemps oubliée par les livres d’histoire du cinéma. Plus proche donc de The Divorcee de Robert Z. Leonard ou de A Free Soul de Clarence Brown, tous deux avec la star Norma Shearer également de l’écurie MGM (véritable ennemie jurée de Joan Crawford), Possessed en avance les mêmes topoï et similitudes psychologiques. Ces films ont pour point commun le besoin de liberté expressément ressentie par l’héroïne, agitant sa liberté comme étendard du féminisme. Liberté d’extase, et donc liberté sexuelle, puisque chacun de ces multiples visages de la femme écrasée par le poids des convenances devra combattre la norme sociale de son époque, à savoir la morale bienpensante qui, forcément, demeure empesée de son indélicate grossièreté paradoxale et en définitive malhonnête. C’est de fait bien en libérant les mœurs, et donc l’image d’Épinal de la femme, que viendra une société plus heureuse, moins engoncée dans le malheur qu’elle se fabrique elle-même par un système de pensée totalement invraisemblable. Tout comme Norma Shearer, et en dépit de flagrantes différences qui fondent leurs charmes respectifs, Joan Crawford intègre donc ce modèle d’héroïne bafouée par les obligations de son temps, décidée à en sortir quoi qu’il en coûte, et n’en n’oubliant pas de rejoindre l’idée selon laquelle elle recherche en définitive le prince charmant. Bien que concentrée sur la bourgeoisie la plupart du temps, la production de films sociaux émise par la MGM procède à des approches différentes selon les cas. Il n’est ici pas question d’une peinture globale de la bourgeoisie décadente en conflit avec elle-même (on pensera par exemple aux magnifiques Grand Hôtel d’Edmund Goulding ou Les Invités de huit heures de George Cukor, deux all stars cast de très haute qualité), mais bien du mythe de Cendrillon, revisité, modernisé, glamourisé à l’extrême... L’une des marques de fabrique de la MGM, puisque toutes ses stars féminines passeront par cet état de fait, de la tragique Greta Garbo maquillant régulièrement cette idée par des films souvent à portée historique rentrés dans la légende (nous pensons naturellement à Anna Karénine de Clarence Brown, au légendaire Camille de George Cukor, ou bien même au Ninotchka d’Ernst Lubitsch) à la flamboyante Jean Harlow dont le personnage sans cesse renouvelé de mauvaise fille n’a de cesse de croire en l’amour véritable (nous pensons à Red Dust ou à Reckless, tous deux signés par Victor Fleming).

Autour de ces femmes décidées, les hommes paraissent à l’inverse tout à fait veules, défendant piteusement leur avantage social de mâle dominateur par quelques réactions grossières et humiliantes. Dans Possessed les hommes sont minables, du jeune parvenu couard et changeant, hypocrite et enivré par sa petite réussite financière, aux brutes épaisses peuplant le cénacle des habitués de la haute bourgeoisie, trompeurs et manipulateurs, laissant leurs femmes esseulées et s’entourant de maîtresses dont il faut à tout prix taire l’existence. Possessed traite de beaucoup de choses, et notamment de l’état moral de la société américaine, où les postes politiques à haute responsabilité doivent s’entourer de faux-semblants destinés à satisfaire un public qui ne leur pardonnera pas d’éventuels écarts de conduite. Si le film n’est guère subtil, tout occupé qu’il est à dépeindre des personnages qui n’existent que par leur fonction sociale et thétique, il n’hésite cependant pas à appuyer là où cela fait mal, fustigeant une Amérique machiste et grotesque qu’il est grand temps de faire évoluer. Film à thèse, oui, plus que film de personnages, Possessed sert un discours plus qu’une histoire. On pourra sans doute reprocher cela au film dans son ensemble, avec son récit un peu décousu, tantôt trop rapide (l’ascension sociale de Joan Crawford, les premiers temps de sa relation avec Clark Gable...), tantôt trop lourd (la question du mariage revenant sans cesse sur le devant de la scène, et ce à la moindre occasion) ; mais on pourra aussi aimer son dynamisme des idées, son rythme romantique trépidant, et sa capacité à mettre son couple vedette sous les coups de projecteurs les plus séduisants qui soient. Car Possessed célèbre l’amour, avant toute chose. L’amour avec un grand A qui, bien entendu, ne peut être couronné autrement que par le mariage. Etrange et paradoxal sur quantité de questions, Possessed ne s’embarrasse guère de réflexion avisée, lui préférant le discours du cœur, privilégiant l’amour et la tendresse des sentiments, non sans une pointe de canaillerie sexuelle. Crawford et Gable illuminent l’écran de leur présence, constituant quelques échanges parmi les plus beaux du cinéma MGM de l’époque, notamment lors de cette terrible scène durant laquelle l’héroïne apprend le destin politique compromis de son amant. Sacrifiant ainsi son amour pour lui dans une exquise séquence de chassé-croisé, elle quitte momentanément la pièce dans le plus grand des secrets (emportant avec elle sa véritable personnalité) pour reparaître sous le masque du mensonge et de la trahison afin de quitter son amant dans un grand moment de déni solennel. Il faut observer les regards enflammés que se jettent Gable et Crawford pour en apprécier le miracle de la romance, et d’où jaillissent de formidables tensions érotiques, jusque dans une claque anthologique donnée par un Gable traumatisé à une Crawford acceptant son sort avec la déférence de l’héroïne tragique. Ecrits par des mains anonymes qui ne leur confèrent aucune réelle vivacité, les personnages centraux de Possessed doivent énormément au couple de stars qui les incarnent. Sans Gable et Crawford, Possessed n’aurait jamais eu tant d’éclat, ni tant de majesté. Il aurait même constitué un film de peu de mérite, sans grand intérêt.

La MGM donne encore par ce biais l’occasion d’admirer sa formidable capacité à fabriquer des films entièrement autour de ses stars. Si cela était le cas de presque tous les grands studios (tout au moins concernant les Big Five), aucune autre firme n’est autant parvenue à monter des films aussi épurés sur le fond, les vidant de leur substance pour mieux servir le mythe naissant de leurs vedettes. Durant ces quelques années composant l’ère pré-Code, on a bien vu James Cagney et Edward G. Robinson tourner quantité de films servant leurs multiples personnages de petites frappes bourrues tantôt au grand cœur tantôt s’avérant des pires salauds, mais sans que jamais la Warner ne leur ôte les dialogues vifs et piquants et le savoir-faire constituant chacune de leur incursion dans le domaine du cinéma social alors très prisé. La MGM au contraire parvient à cet exploit particulier de construire autour de leur couple vedette un récit anonyme que leur feu sacré suffira à remplir. Incroyable, d’autant que l’alchimie demeure présente en toute circonstance, en dépit de défauts avérés. Essentiel artisan de cette réussite, le réalisateur Clarence Brown ne perd pas cette nouvelle occasion de prouver qu’il est l’un des meilleurs réalisateurs de la firme. Il n’a certes pas l’audace et le génie plastique de Fleming, l’exquise maîtrise rythmique de Van Dyke, la rigueur innée et l’élégance stylée de Cukor, ou encore le fabuleux sens du drame latent de Goulding, mais il sait pertinemment comment conduire son récit, stimuler les meilleures séquences et dynamiser son cadre. Les plans à la grue et autres panoramiques d’une souplesse remarquable ne manquent pas, y compris lorsqu’il s’agit de filmer cette étonnante attraction foraine en plan subjectif, traduisant la chute, l’abandon de soi et la vitesse d’une vie faite et défaite. Les pures idées de mise en scène ne manquent pas, comme lorsque Joan Crawford assiste au passage d’un train, durant la première partie du film, et y observe la vie dont elle a toujours rêvée... Les tableaux d’une bourgeoisie installée, où l’homme se rase pendant que la femme enfile des sous-vêtements coquins (une association d’idée érotique typiquement pré-Code), et où les servants se pressent au service d’une vie qui n’existe que par les bulles d’un champagne peut-être plus amer qu’il n’y parait. Comme suspendue dans le temps, cette extraordinaire séquence doit beaucoup au formalisme de Brown, qui avec Possessed prouve régulièrement la sagacité de son point de vue (champs/contre-champs magnifiques, cadrages de salles dans la pénombre absolument somptueux) et l’aura résolument mélancolique et passionnée qu’il donne à son couple. Ne lui doit-on pas également cet ultime plan apothéotique dans lequel Gable vient rejoindre Crawford pour une ultime étreinte comme seule la MGM pouvait nous en offrir ? Un traveling arrière tourné de trois-quarts, avec cette pluie tombante, ces visages qui se croisent et cette intimité amoureuse qui nous est autant offerte que cachée, puisque l’on ne percevra pas tout à fait le croisement des regards et les retrouvailles de nos deux héros.

Si Joan Crawford est à ce moment-là déjà une très grande star, comme le prouvent les nombreux gros plans (les fameux close-ups) qui lui sont dévolus, avec cet éclairage subtil et ce point sublimant un visage à la beauté particulière mais indéniable, Clark Gable est de son côté encore un quasi-débutant. Peu filmé en gros plan (en fait presque jamais), encore légèrement mal dégrossi, Gable embrase pourtant la pellicule. Apparu dans quelques films pour quelques fugaces prestations sans éclat, notamment chez la Warner (le chauffeur inhumain du Night Nurse de William A. Wellman), Gable est finalement engagé par la MGM en 1931. On sent alors à quel point la firme se destine à élargir son vivier de stars masculines, afin de concurrencer l’immense popularité de celles des autres studios (notamment Gary Cooper et Fredric March à la Paramount), et donc réussir à faire ce qu’elle a créé avec ses stars féminines. Gable est encore tout jeune, mais il a déjà les épaules nécessaires et une grande partie de sa panoplie reconnaissable entre toutes, même si les petites moustaches élégantes n’ornent pas encore son visage de séducteur aux oreilles un brin décollées. Beau en diable, il tourne ici son troisième film avec Crawford (sur un total de huit), et peut-être l’un des meilleurs de leur collaboration, aux côtés de Dancing Lady de Robert Z. Leonard, Forsaking All Others de W. S. Van Dyke et le curieux mais très poétique Strange Cargo de Frank Borzage. Reste que Possessed demeure assurément le film où la lumière dégagée par le couple Crawford / Gable brille de la façon la plus immaculée. Gable explosera l’année suivante avec le Red Dust de Victor Fleming, monument du film romantique pré-Code, chef-d’œuvre audacieux et plastiquement sublime (et dont le très fort mais inférieur Mogambo de John Ford sera le remake en 1953).

Pour l’heure, il s’agit de profiter de ce film certes un peu faible à l’écriture, inégal dans son ensemble, dominé par son discours un brin ostentatoire mais très incarné en dépit de son épaisseur rudimentaire, projetant sa perfection formelle en de nombreuses occasions, surplombé par l’aura amoureuse de son couple de têtes d’affiche (1) et par une technicité irréprochable. Sachant cela, son ascétisme pourra séduire, tout en donnant une jolie idée de ce qu’était le savoir-faire MGM des années 1930.

(1) Il convient de préciser que Joan Crawford et Clark Gable étaient très amoureux l'un de l'autre à cette époque. Mariés chacun de leur côté, ils devaient vivre leur passion clandestinement, en coulisses. Ce qui fit couler beaucoup d'encre à Hollywood, déchaînant même le courroux du grand patron de la MGM, Louis B. Mayer. Cette histoire ne durera pas puisque, comme on le sait, Gable tombera par la suite follement amoureux de Carole Lombard et l'épousera. Une véritable histoire d'amour à la hollywoodienne celle-ci, mais qui se finira par un terrible drame.

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Par Julien Léonard - le 12 septembre 2013