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Critique de film
Le film

Far West 89

(Return of the Bad Men)

Partenariat

L'histoire

1889. On se prépare à quitter la petite ville de Braxton pour aller en fonder une autre un peu plus loin en Oklahoma, le gouvernement américain ayant racheté une partie de leurs terres aux Indiens, désormais prêtes à accueillir les colons. Profitant de cette effervescence, sous le commandement de Bill Doolin (Robert Armstrong) une belle brochette de bandits de renom vient dévaliser la banque de John Petitt (George "Gabby" Hayes). La nièce du chef de gang, Cheyenne (Anne Jeffreys), est blessée durant la fusillade qui s’ensuit. Elle est recueillie puis soignée par l’ex-Texas Ranger Vance Cordell (Randolph Scott). Désormais rancher, celui-ci est sur le point d’épouser Madge (Jacqueline White), la fille du banquier, déjà veuve et mère d’un jeune garçon. Vance pousse Cheyenne à en finir avec cette vie aventureuse et dangereuse. Après qu'elle a réussi à s’échapper, les conseils de Vance lui trottant en tête, elle n’en revient pas moins se rendre avec l’argent du hold-up avant d’être graciée. Puis c’est la ruée aux nouvelles terres et la ville de Guthrie pousse en à peine quelques jours. Une fois tout le monde installé, les soldats qui avaient supervisé l’érection de la boom town doivent repartir pour de nouvelles missions ; la ville risque désormais de tomber aux mains des hors-la-loi. On propose à Vance d’accepter l’insigne de Marshall afin que cela ne se produise pas ; s’il refuse dans un premier temps, écœuré par la violence que font régner Dooolin et sa bande, il ne tarde pas à prendre les choses en main. Tiraillé entre Cheyenne tombée sous son charme et sa futur épouse, il va devoir néanmoins mettre fin aux agissements des impitoyables outlaws ; il va surtout avoir fort à faire avec Sundance Kid (Robert Ryan), un violent psychopathe apparemment plus intéressé par tuer que par cambrioler...

Analyse et critique

Coroner Creek, que le réalisateur Ray Enright tourna pour la Paramount en 1948, était sorti sur les écrans américains seulement quinze jours auparavant ; il s’agissait à ce jour probablement de son meilleur western avec Les Ecumeurs (The Spoilers), ce dernier bénéficiant surtout d’un inoubliable trio composé de John Wayne, Marlene Dietrich et Randolph Scott (l’acteur étant dès lors de quasiment tous les westerns du cinéaste). Le 17 juillet, c’est au tour de la RKO de proposer son Enright annuel. Constatant que les films d’horreur de l’époque ne faisaient surtout rentrer de l’argent que lorsque plusieurs monstres notoires étaient réunis à l’affiche, les producteurs avaient eu l’idée de faire de même pour le western, regroupant dès le début des années 40 de nombreux outlaws célèbres dans le même film. Badman’s Territory de Tim Whelan, déjà pour la RKO, multipliait les rencontres de hors-la-loi qui ne s’étaient jamais côtoyés dans la réalité. Son succès poussa le studio à réutiliser la formule (sans pour autant en faire une suite) et frapper encore plus fort avec Return of the Bad Men puisque jamais une telle concentration de bandits notoires n’avait encore été envisagée. Le film de Ray Enright réunit en effet pas moins que le gang de Bill Doolin, Arkansas Kid, Wild Bill Yeager, George Mason, les frères Younger, les frères Dalton, Billy the Kid et même Sundance Kid (le personnage interprété plus tard par Robert Redford dans Butch Cassidy et le Kid (Butch Cassidy and the Sundance Kid), tous confrontés ici à un Marshall de fiction.


Le duo de scénaristes Jack Natteford et Luci Ward semblait s’être spécialisé depuis une dizaine d’années dans les histoires mettant en scène ces hors-la-loi ayant défrayé la chronique du Far West ; c’était déjà les auteurs de Black Bart (Bandtis de grands chemins) de George Sherman, une jolie réussite. Far West 89 bénéficie de leur efficacité d’écriture et pourra ainsi faire passer un agréable moment aux amateurs de petits westerns de série B, et seulement eux. Les autres peuvent aller voir ailleurs ; on ne va quand même pas leur vendre ce plaisant divertissement comme un film ayant des chances de leur plaire ! Contrairement à ce que le titre pouvait nous laisser supposer, ce ne sont pas les bad men qui squattent ici les devants de la scène mais bien le personnage interprété par Randolph Scott, ainsi que les deux femmes qui tournent autour de lui - deux personnages assez attachants puisque pas forcément manichéens tout en ayant des personnalités assez contrastées. La future épouse (tout comme Yvonne de Carlo dans Black Bart, qui veut que son futur mari arrête sa vie aventureuse de peur de le retrouver un soir se balançant à une branche d’arbre) souhaite une vie conjugale tranquille et ne désire pas avoir à nouveau un mari homme de loi ; déjà veuve d’un shérif, elle refuse de revivre les même périodes d’angoisses journalières. Elle se fiche un peu de la gloire qu’il pourrait acquérir et préfère un époux bien portant qu’adulé par tous. Quant à Cheyenne, malgré le fait qu’elle sache que Vance est sur le point de se marier, sans méchanceté aucune, sincèrement éprise, elle va néanmoins tenter de le faire changer "de direction" sous les yeux mêmes de sa promise. Les deux actrices se montrent convaincantes, surtout Anne Jeffreys que l’on aurait bien vue dans le rôle de Belle Starr ou de Calamity Jane tellement elle possède un caractère vivace et bien trempé, les vêtements de cow-boy lui allant de plus à ravir. La longue séquence qui les réunit toutes les deux est peut-être la plus réussie du film, Cheyenne conseillant à Madge de se marier le plus tôt possible si elle ne veut pas que Vance ait le temps de changer d’avis par sa faute. Quant à Randolph Scott, il est égal à lui-même : lorsqu’il essaie de ramener Cheyenne sur la bonne voie, sa leçon de morale qui aurait pu prêter à sourire passe au contraire sans problème tellement l’acteur semble déterminé.


De l’autre bord, si les hors-la-loi n’ont guère le temps de se faire remarquer, il en est quand même un qui ne passe pas inaperçu, à savoir le Sundance Kid de Robert Ryan, plus préoccupé à tuer qu’à s’accaparer un quelconque butin. Prolifique année pour le comédien qui sera également à l’affiche de films beaucoup plus intéressants : Le Garçon aux cheveux verts de Joseph Losey, Act of Violence de Fred Zinnemann ainsi que Berlin Express de Jacques Tourneur. A cette date, rarement un méchant de western n’avait été aussi cruel, menaçant et sans scrupules, tuant de sang-froid y compris ses acolytes et étranglant avec vigueur l’un des personnages principaux alors que l'on ne s’y attend vraiment pas. L’acteur n’a pas besoin d’en faire des tonnes pour se rendre inquiétant. On le constate donc, si le film se suit sans réel ennui, c’est avant tout grâce à un scénario bien rempli et à des personnages bien campés. Car si dans mon enfance j’avais trouvé autrefois ce film vigoureux et bien rythmé, à la revoyure ce n’est plus aussi évident. Si l’intrigue part dans tous les sens (avec son lot d’énormes invraisemblances ; et je ne parle pas d’erreurs historiques moins gênantes mais que l’on trouve à foison, Billy The Kid ayant été en fait tué huit ans avant le début de l’histoire qui nous est contée par exemple), la mise en scène de Ray Enright est bien trop sage pour la suivre dans ses "excès". Nous assistons à un sacré lot de fusillades, chevauchées, poursuites et meurtres en tous genres, mais tout cela manque sacrément d’ampleur et de souffle à l’image de la séquence de la ruée vers les terres sans commune mesure avec celle que l’on trouvait dans La Ruée vers l'Ouest (Cimarron) par exemple, tout en étant conscient de la différence de budget entre les deux films. Bref, ça bouge beaucoup mais sans réelle conviction.


Cependant, surgissent quelques belles idées de mise en scène (où plutôt de scénario bien mises en valeur par la caméra de Ray Enright) : le saloon de la ville fantôme rouvert en nocturne pour un bal organisé par les bandits, le duel final se déroulant dans la même ville désertée (hormis par la poussière et les toiles d’araignée), un beau travelling voyant Bill Doolin esseulé dominant le saloon vide (qui ressemble beaucoup à un même mouvement de caméra dans Les Ecumeurs, sauf que le saloon était en effervescence), l’éclosion de la ville de Guthrie par le marquage de l’augmentation de son nombre d’habitants sur une pancarte (un fait véridique d’ailleurs, cette "ville champignon" ayant atteint 10 000 âmes du jour au lendemain)... Beaucoup d’action dans un trop-plein d’intrigues, un peu d’humour même si George "Gabby" Hayes trouve ici un rôle plus sérieux qu’à l’accoutumée (celui du banquier et par là même du futur beau-père de Randolph Scott), de la romance au travers d’un charmant triangle amoureux... Voici le menu de ce plaisant petit western de série, qui ne casse pas trois pattes à un canard mais qui se révèle néanmoins nettement plus réjouissant que les films que le cinéaste tourna pour la Warner en ce début de décennie.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 13 juin 2015