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Critique de film
Le film

Fair Game

L'histoire

Dans le sud de l’Australie, Jessica (Cassandra Delaney) s’occupe d’une réserve naturelle dans le bush avec son mari Ted. Cependant ce dernier est absent et la jeune femme va vite être confrontée - sur la route d’abord - à trois chasseurs de kangourous qui ont décidé de faire d’elle une nouvelle proie...

Analyse et critique

Beaucoup de cinéphiles ont découvert Fair Game à travers l’excellent documentaire Not quite Hollywood : the wild, untold story of ozploitation (2008) de Mark Hartley. Difficile d’oublier la scène où l’héroïne est attachée - à moitié nue avec des habits en lambeaux - sur le capot d’un 4x4 customisé. Quentin Tarantino, fan d’ozploitation - c’est-à-dire des films d’exploitation australiens produits à la fin des années 1970 et durant les années 1980 -, y évoquait cette pépite et sa mise en scène incroyable. Intriguant !

Fair Game de Mario Andreacchio est sorti en 1986. A partir de cette date, la loi de financement des films en Australie est modifiée et va éloigner les investisseurs des productions. Les drive-in disparaissent avec le développement de la VHS et la politique des promoteurs immobiliers qui veulent gagner beaucoup d’argent avec ces lieux immenses symboles d’une pratique de consommation de cinéma devenue désuète. Fair Game est l’un des derniers films australiens de série B (avec Dead End Drive-in de Brian Trenchard-Smith) à proposer un divertissement avec une réelle ambition artistique. Le scénario est plutôt simple et fait partie de ces productions de l"ozploitation : une femme qui vit de manière isolée (et seule pendant le film) est harcelée par trois hommes qui ont décidé de faire d’elle une sorte de gibier comme les kangourous qu’ils pourchassent.


Le ton est donné dès le début du film. Durant une scène de nuit - où la couleur bleue est dominante - une musique inquiétante accompagne le bruit du moteur d’un énorme véhicule quatre roues motrices rouge et customisé - des barres d’aluminium entourent la carrosserie. Le véhicule était surnommé  « The Beast » sur le tournage - comme l’explique Éric Péretti dans l’un des boni du coffret - et pour cause : les phares avants sont de couleur rouge vif, le radiateur fait penser à une dentition effrayante et les bruits du moteur sont accentués et déformés pour rendre ce monstre de métal vivant. Les trois acolytes qui conduisent ce 4x4 chassent le kangourou et une balle fait même exploser l’écran. En lettres rouges apparaît le titre du film suivi d’un cut sur Cassandra à cheval dans l’Outback : le montage fait envisager au spectateur que ce film est une proposition d’adaptation australienne des Chasses du comte Zaroff.

Dès le départ, le film montre qu’il se trouve en lien direct avec d’autres films classiques, mais australiens cette fois, en mettant en avant la violence du bush australien : l’effrayant mais excellent Wake in Fright (1971) de Ted Kotcheff pour la présentation de personnages violents, Razorback (1984) de Russell Mulcahy pour l’aspect monstrueux de leur véhicule, sans oublier Mad Max lors du jeu imbécile sur la route avec les voitures que doit subir l’héroïne et qu’imposent les trois amis chasseurs de kangourous. Ce dernier film est encore cité à travers le bruit que font des corvidés lorsque Cassandra rentre chez elle pour soigner un kangourou blessé : ce nouveau signe annonce une situation compliquée à venir pour elle.


Les personnages semblent sortis de comics ou de BD, et ont des caractéristiques simples. Le chef des harceleurs s’appelle Sunny et il est plutôt un bel homme athlétique aux yeux bleus habillé comme un chasseur de safari (figure coloniale, personnage qui vient de la BD ?) ; Sparks, le mécanicien, est un homme bien portant mal rasé, porte des habits sales et une casquette (il semble sorti d’un western spaghetti) ; et Ringo est le personnage masculin le plus jeune et semble incontrôlable par ses réactions irrationnelles durant tout le film (il utilise facilement les armes à feu). Cassandra, l’héroïne, doit faire face à ces trois hommes. Son physique (mince, brushing des années 1980) et sa pugnacité au fur et à mesure de l’histoire font immédiatement penser au personnage de Sarah Connor.

Ces personnages et le scénario plutôt simpliste (la situation va vite empirer et ce harcèlement va se transformer en survival puis en rape and revenge, sous-genre du cinéma d’horreur né aux début des années 1970) sont servis par une mise en scène vraiment impressionnante. Ceci n’est pas étonnant, d’excellents techniciens ont oeuvré pour ce film. La photographie est signée par Andrew Lesnie, très connu à partir des années 2000 pour être le responsable de la photo des films de Peter Jackson à partir de la trilogie du Seigneur des Anneaux. Les cascades sont assurées par Glenn Boswell, qui va travailler à Hollywood par la suite. Il y a également Brian Bosisto, qui est l’homme à tout faire du tournage et répare le 4x4 tous les jours.


Le spectateur s’identifie très rapidement à l’héroïne. Elle est présente à chaque plan et nous subissons avec elle les jeux imbéciles qui vont se transformer en courses poursuites dans un premier temps. Les divers travellings, fluides et parfaits sur le plan technique, aident à faire ressentir cette oppression sur cette jeune femme. La poursuite au tiers de la durée du film est vraiment réussie : des travellings latéraux dans une forêt clairsemée amènent Cassandra au bord d’un petit ravin. Un travelling compensé lui fait comprendre la situation : les trois harceleurs sont proches ! Un pano-travelling fait avec une grue montre l’héroïne seule dans le cadre. Ce plan d’ensemble montre qu’elle va se cacher et qu’elle est bien seule dans cette situation. L’avant du monstre de métal apparaît au plan suivant, la tension est à son comble : la chasse est lancée !

Toute cette grammaire du cinéma va être répétée tout au long de cette série B (mention spéciale pour la photographie du film qui est superbe et montre un bush jamais vu, aux couleurs magnifiques) pour montrer l’évolution de cette persécution qui va aboutir à la scène la plus connue du film où l’on voit l’héroïne attachée au capot du 4x4. Cette scène est très courte (un peu plus de deux minutes...) mais va être une rupture dans le film puisqu’à partir de là, Cassandra va tout faire pour se venger même si elle doit sacrifier sa propriété.


Le film est une vraie réussite si l'on met de côté la musique de type années 1980 très lourde (elle accentue les intentions de mise en scène) et qui devient insupportable au fur et à mesure de l’avancée de l’histoire. Mal reçu notamment dans les milieux féministes, Fair Game est pourtant une série B qui met en avant une héroïne qui va prendre au piège les trois hommes qui l’ont prise pour proie. A- t-il été une source d’inspiration pour Coralie Fargeat, réalisatrice de Revenge sorti en 2018 ? Les lieux et certaines scènes y font penser.

A sa sortie, Fair Game était présent dans un petit circuit de salles en Australie puis a été édité en VHS (où les scènes de nu y ont été rajoutées). Il a été acheté en Inde, au Japon ou en Suède et a eu finalement une petite renommée internationale lors de sa sortie. Le Chat qui fume, qui décidément n’a pas fini d’étonner les cinéphiles les plus exigeants, rend à César ce qui appartient à César : un écrin de choix pour une oeuvre mésestimée à l’ambition visuelle démesurée.


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La fiche IMDb du film
Par Kévin Béclié - le 26 juin 2020