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Critique de film
Le film

Extreme Préjudice

(Extreme Prejudice)

L'histoire

Jack Benteen, membre de la Texas Ranger Division, lutte contre le trafic de drogue et l'immigration clandestine dans une petite ville texane frontalière avec le Mexique. Or le chef des trafiquants, Cash Bailey, est un ami d'enfance du Ranger et l'ancien amant de sa femme, Sarita Cisneros, d'origine mexicaine. Pour compliquer la situation, un commando de vétérans de la guerre du Viêt-Nam, avec pour chef Paul Hackett, est envoyé par la CIA pour tuer Bailey...

Analyse et critique

Le premier fait d'armes de Walter Hill fut le scénario qu'il écrivit pour Guet-apens de Sam Peckinpah d'après Jim Thompson. Par la suite, il ne cessera de s'inscrire dans la tradition du réalisateur franc-tireur perpétuée par Peckinpah, revisitant les genres emblématiques du cinéma américain tout en en donnant un contenu encore plus direct. Avec Extrême préjudice, Hill paie plus explicitement encore son tribut à Peckinpah dans un film qui revisite le mythique La Horde sauvage. Les scènes miroir (le scorpion, le dantesque gunfight final), certaines interactions entre les personnages (l'affrontement entre anciens amis et/ou frères d'armes) et le cadre de la frontière mexicaine figurent parmi les réminiscences les plus visibles. Cependant (hormis ses incursions dans les westerns où il est curieusement moins aventureux), lorsque Walter Hill se confronte aux archétypes du cinéma classique, c'est toujours pour se les réapproprier à l'aune d'une vision personnelle. Le Bagarreur brille par une sécheresse au diapason de son héros peu loquace (les actions du personnage tout comme le déroulement limpide de l'intrigue parlent plus que les mots ou les séquences superflues), The Driver est un squelette conceptuel de film noir tandis que Les Guerriers de la nuit ou Les Rues de feu enrobent de pures trames de western d'un contexte urbain fantaisiste et pop. Cette confrontation du moderne et du classique est également au cœur d'Extrême préjudice.

Le Texas Ranger Jack Benteen (Nick Nolte) incarne ainsi la tradition du shérif taciturne et solitaire qui va se confronter à une menace moderne avec ce commando bardé de technologie. Les morceaux de bravoure de pur western (la scène d'ouverture réminiscence de celle de Rio Bravo) et les dialogues du shérif Hank Pearson (Rip Torn) illustrent ainsi une forme de nostalgie d'un temps où la justice était simple à rendre, les problèmes moins complexes à résoudre. Le vol de bétail ou les conflits de propriétaires terriens ont laissé place au trafic de drogue, le hold-up au centre de l'intrigue relève de motivations complexes et pas pécuniaires, le Mexique fantasme de richesses et d'aventures (La Horde sauvage encore mais aussi Vera Cruz, Aldrich autre modèle franc-tireur de Hill) est perverti par l'ascension du charismatique Cash Bailey (Powers Boothe). Cette souillure du mythe est la plus évidente dans la caractérisation du commando. Hill introduit ses barbouzes de façon truculente tout en soulignant leur background dans la scène d'ouverture où les retrouvailles chaleureuse sont entrecoupées de leurs faits d'armes de mercenaires invisibles.

Le professionnalisme sans faille se conjugue ainsi à la franche camaraderie qui nous les rend sympathique dans les préparatifs de leur nébuleuse mission. Hill rejoue donc la carte de l'équipe attachante et efficace en action à la frontière mexicaine sauf qu'au pur appel de l'aventure propre aux classiques reprenant ce postulat (en plus de Peckinpah et Aldrich, on peut compléter avec Les Professionnels de Richard Brooks), les personnages servent (ou en tout cas le pensent) l'Etat. Les ordres du plus ambigu chef Paul Hacket (Michael Ironside) sont suivis aveuglément "pour la patrie" malgré les doutes alors que l'appât du gain, l'exaltation du danger et l'amitié guidaient les anciens archétypes dans une destinée individuelle et collective. Walter Hill nous sert ainsi des "héros" au service de l'Amérique du Watergate, de l'interventionnisme douteux et des méthodes discutables dans la guerre contre la drogue - un sujet qui occupe tous le film de Richard Brooks d'ailleurs.

Il faut attendre le grand finale où ils retrouvent leur libre-arbitre pour que le réalisateur leur offre un baroud d'honneur flamboyant répondant à celui de La Horde sauvage. Nick Nolte en impose sacrément en héros taiseux et fait habilement passer les nuances de son conflit moral à travers l'amitié déçue avec Powers Boothe. On sent la patte de John Milius (auteur de l'histoire, le projet datant du début des années 70) dans les savoureux échanges entre les deux personnages, tout en amicalité menaçante et testostérone. Le duel final n'en est que plus intense. Le seul point faible du film est dans son personnage féminin Sarita (María Conchita Alonso), simple objet que se disputent les deux protagonistes. Alors certes, ce n'était pas beaucoup mieux dans La Horde sauvage mais au moins Peckinpah assumait son cadre machiste (contredit dans d'autres films comme Un nommé Cable Hogue) et l'on ne se posait pas de questions à voir la Mexicaine se résumer à la prostituée et à la mère de famille.


Là, Walter Hill amorce un semblant de problématique de couple et de caractérisation intéressante de Sarita puis évacue le tout (en gros Nolte et Boothe sont rivaux sexuels plus qu'amoureux puisque Boothe a possédé Sarita le premier) pour la réduire à la potiche. Hormis ce souci, Hill signe ici l'un de ses meilleurs films, notamment dans des morceaux de bravoure au découpage (la scène d'embuscade) et à l'ampleur impressionnants, un pied dans l'ancien (les ralentis à la Peckinpah en moins opératique, mais John Woo arrive avec Le Syndicat du crime) et l'autre dans le moderne de l'actioner viril des eighties.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Justin Kwedi - le 3 décembre 2019