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Critique de film
Le film

Eureka

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L'histoire

En 1925, Jack McCaan (Gene Hackman) découvre un prodigieux filon d’or après quinze années de recherches acharnées et solitaires. Deux décennies ont passé, et toute la richesse du monde ne lui apporte pas le bonheur auquel il aspirait sur son île des Caraïbes. Sa femme, Helen, est alcoolique, et son associé complote dans son dos avec la mafia. Mayakofsky (Joe Pesci) et son acolyte Aurelio D’Amato (Mickey Rourke) cherchent en effet par tous les moyens à prendre possession de la propriété de Jack McCaan afin d’y construire un casino. Homme de principes, ce dernier ne veut rien y entendre, et se montre davantage préoccupé par sa fille Tracy (Theresa Russell), mariée à un homme qu’il déteste, Claude Maillot Van Horn (Rutger Hauer).

Analyse et critique

Figure majeure du cinéma des années soixante-dix, Nicolas Roeg s’est toujours imposé comme un réalisateur inclassable. Dans sa manière personnelle d’aborder une grande pluralité de genres, dans la localisation géographique très diversifiée de ses films, se déroulant aussi bien dans le désert australien qu’à Venise, et grâce à un style parfaitement identifiable, le réalisateur britannique s’est bâti une filmographie singulière, variée, tout en étant d’une forte cohérence. D’une œuvre à l’autre, Nicolas Roeg tisse en effet un réseau de motifs et thématiques récurrents, parmi lesquels la place de l’homme dans la nature, l’occultisme, le désir charnel et surtout la réalisation obsessionnelle d’une quête : quête initiatique dans Walkabout, quête d’un enfant disparu dans Don’t Look Back, quête de ressources vitales dans L’Homme qui venait d’ailleurs, quête métaphysique dans Eureka. Toutes s’achèvent dans un sentiment d’amertume, voire d’échec : jamais source d’épanouissement, le parcours des héros est toujours marqué du sceau de la mort et de la fatalité. Avec Eureka, le metteur en scène britannique aborde ce thème sous un angle différent. Il s’intéresse en effet moins à la quête en elle-même qu’à l’après-quête. Comment un homme peut-il vivre après avoir trouvé ce qu’il cherchait depuis tant d’années ? Cette question est le fil rouge d’un film qui, dans son style, se révèle à la fois mystérieux dans la multiplication des symboles et très conceptuel dans ses dialogues. Mais sous couvert d’une certaine complexité formelle, Eureka délivre en réalité des vérités assez simples.

De même que pour les films cités précédemment, Eureka est l’adaptation d’un roman. Tout le talent de Nicolas Roeg est de s’approprier un matériau de base, en l’occurrence littéraire, pour y insuffler ses propres fantasmes au moyen d’une esthétique marquée par la complexité du montage et une photographie sophistiquée. Le film s’inspire ici de l’affaire Harry Oakes, très médiatisée dans les années quarante. Cet homme richissime, replié sur son île des Caraïbes, fut retrouvé assassiné dans des conditions énigmatiques. Son gendre fut accusé, puis finalement acquitté grâce au soutien de sa femme au procès. Plusieurs hypothèses ont été émises concernant l’identité des coupables. Nicolas Roeg a retenu celle de Marshall Houts, expliquée dans le livre Who Killed Sir Harry Oakes ? publié à deux reprises dans les années soixante-dix.

Mais l’intention du cinéaste est moins de relater la biographie de Sir Harry Oakes que d’en dégager un concept universel. Les scénarios des films de Nicolas Roeg sont généralement réputés pour leur caractère morcelé, déstructuré, et n’obéissant pas aux schémas hollywoodiens. Celui d’Eureka est plus limpide que d’ordinaire, car il est articulé en trois grands mouvements distincts qui se répondent entre eux : en premier lieu, la découverte de l’or ; dans un second temps, le règne et l’assassinat de Jack McCaan sur son île vingt ans plus tard ; et enfin le procès et l’acquittement de son gendre.

Le périple au Canada se construit autour de quelques motifs structurants. Un jeu d’écho s’installe alors entre les événements de 1925 et ceux de 1945. La lutte déchirante qui oppose les hommes, qu’ils soient amis ou parents, s’impose d’emblée comme un thème fondateur. La nature sauvage, berceau de richesses innombrables, et la planète Terre dans toute sa majesté sont au cœur d’un générique qui écarte volontairement l’homme de ce cosmos harmonieux. Ce dernier est représenté sous le signe de la déraison. Les deux individus qui se battent comme des bêtes dans la neige sont révélateurs d’une humanité ramenée à quelque chose de primitif, de décadent et de violent.

Colérique, bagarreur, presque meurtrier, Jack McCaan prend Dieu à témoin lorsqu’il empoigne son compagnon de voyage. Cette scène initiale évoque certainement le mythe d’Abel et Caïn relaté dans la Genèse. Mais si la jalousie et la convoitise motivent le crime de Caïn, Jack McCaan se bat au nom des principes fondateurs d’un mythe plus moderne, celui du self-made man. « Je n’ai jamais gagné un sou sur le dos des autres », répète-t-il a plusieurs reprises. Bâtir sa fortune à la seul force du poignet, ne rien devoir à personne, voilà ce qui obsède cet aventurier condamné à errer seul dans un territoire hostile. Vingt ans plus tard, on retrouve ce même éclat de haine dans les yeux de Jack McCaan lorsqu’il menace son gendre d’une hachette. Il répète alors exactement les mêmes phrases, toujours obsédé par cette chimère qui le dévore. Le personnage n’a pas évolué en deux décennies, bien que ce ne soit plus l’or qu’il désire mais Tracy, « la chair de sa chair », plus précieuse que tout, avec laquelle il se comporte comme un amant jaloux.

« Tout homme est fait de désirs » déclare le petit mafioso, toujours un barreau de chaise à la main. Or la soif de désirs de Jack McCaan est presque asséchée depuis qu’il a accompli son destin de prospecteur. L’absence de désirs conduit à une mort lente mais inéluctable. Parce qu’elles se sont senties délaissées, Frieda et Helen ont progressivement dépéries. « L’or sent plus fort que la femme » ne cesse de déclamer Jack. Ce dernier abandonne Frieda pour réaliser ce fantasme qui le hante depuis quinze ans et Claude quitte Tracy pour accomplir son destin personnel. L’histoire se répète donc de manière cyclique et la prophétie mystérieuse de Frieda se concrétise ; avant de mourir, elle dit en effet à Jack McCaan : « Il y aura quelqu’un d’autre… après toi… après la guerre. » Si la quête de l’or est une chimère, une idée abstraite remplie des imaginations fiévreuses et irrationnelles des hommes, le désir charnel est quant à lui concret, palpable, sensible. D’un côté, il y a l’éternelle peur du vide, de l’autre une pulsion de vie éphémère.

Au procès, Tracy dit une vérité essentielle : Jack McCaan est mort en 1925, le jour où il a trouvé l’or. Son aventure au Canada fut en effet jalonnée d’avertissements funestes, à l’image de cet homme qui se tire une balle dans la tête après avoir esquissé un sourire torve. La meute de loups qui rode autour de Jack est également annonciatrice des prédateurs cupides qui le tueront vingt ans plus tard dans sa maison ; ces meurtriers, qui l’achèvent en brûlant sa chair, se comportent comme des morts-vivants assoiffés de sang. Ils ne semblent alors brûler qu’une enveloppe corporelle vide et sans âme. Des plumes incandescentes retombent sur son corps carbonisé, évoquant de la neige mélangée à de la poussière d’or. Ce meurtre surréaliste, qui baigne dans une atmosphère d’étrangeté grotesque et d’horreur fiévreuse, surtout après l’orgie indigène qui s’est déroulée précédemment, met fin à la longue agonie de Jack, enfin libéré après deux décennies de souffrance.

La convoitise pousse les hommes à entrer en guerre. Il y a une analogie explicite entre la Deuxième Guerre mondiale, où les grands dirigeants se disputent de vastes territoires, et la guerre que mènent les gangsters pour mettre la main sur la propriété de Jack McCaan. La richesse exacerbe les passions et la haine ; en ce sens, l’or fausse les rapports entre les gens, les divise et bien loin d’enrichir la vie d’un homme l’appauvrit. Jack McCaan est condamné à la solitude, à la paranoïa, à une existence d’une grande vacuité, vivant sans cesse dans le souvenir de son passé d’aventurier et de l’instant éphémère où il a crié dans un élan d’extase : « J’ai trouvé. » De la sorte, le titre est d’une cruelle ironie. « Eureka » est le cri que poussa Archimède en comprenant un principe scientifique majeur. Ce mot grec exprime donc l’idée de progrès et d’épanouissement intellectuel. A l’inverse, l’or apparaît comme une source de régression pour Jack McCaan, qui peine à contempler le néant de sa vie, coupé du reste du monde et n’ayant presque plus rien à désirer. La pierre mystérieuse tombée du ciel qu’il a conservée toute sa vie est d’ailleurs le signe visible et parfois incandescent de ce destin maudit.

La richesse puisée au sein de la nature sert à bâtir un univers d’une éclatante artificialité. Les couleurs pastels confèrent au film un aspect très graphique. Elles soulignent le foisonnement d’objets qui remplissent des intérieurs surchargés : une manière de remplir le vide par le superflu. Parmi toutes les couleurs, le rouge ressort de manière remarquable, et se révèle symbolique à la fois du désir charnel des uns et des pulsions sanguinaires des autres. Nicolas Roeg jette un regard satirique sur la civilisation, représentée dans toute sa décadence, et glorifie la nature. La civilisation n’est que poudre aux yeux, imitation et dévoiement de la nature. Le film se conclut sur ces quelques mots de Jack McCaan : « C’est la beauté qui m’émerveille. » La pureté de la nature est une source de réconfort. Lorsque sa femme lui lit la lettre de Tracy, Jack regarde fixement un bijou accroché à sa veste, qui lui fait penser à une fleur sauvage. Le montage joue sur cette association d’idées et révèle le contraste entre un univers créé de toutes pièces et la simplicité essentielle d’une fleur. 

Le casting de stars renforce la dimension très artificielle du film, puisque l’image que chaque acteur renvoie dans l’imaginaire cinéphilique participe à la construction des personnages. Nicolas Roeg simplifie la caractérisation des protagonistes en passant par le biais de la caricature. Il a choisi des acteurs qui pour la plupart sont déjà connus des cinéphiles. Joe Pesci joue le mafioso de service et exhibe ses gros cigares, Mickey Rourke le jeune homme séduisant qui nage en eaux troubles, tandis que l’autorité naturelle de Gene Hackman donne du caractère à son personnage. Quant à Rutger Hauer, il a déjà démontré sa forte présence physique à l’écran dans Blade Runner, présence essentielle pour ce rôle de playboy français (bien que ses origines françaises ne soient pas des plus convaincantes, d’où l’ajout du nom hollandais Van Horn) ; son corps se transforme en objet de plaisir pour Tracy, interprétée par Theresa Russell qui a joué dans le précédent film de Nicolas RoegEnquête sur une passion.

Le réalisateur britannique, qui ne fait pas du réalisme l’essence de son art, crée un univers fantasmagorique fortement esthétisé. Cependant, la musique, la picturalité de la photographie et le montage étourdissant ne font pas oublier totalement les lourdeurs propres au film à thèse, surtout dans la dernière demi-heure réservée au procès. Bien plus explicatif que les précédentes œuvres du metteur en scène, Eureka transforme un fait divers historique en mythe moderne. Les mots et les objets font sens dans un large réseau de correspondance et de références (La Ruée vers l’or de ChaplinCitizen Kane, Erewhon de Samuel Butler…) qu’il convient de décrypter pour saisir toute la richesse d’un propos dénonçant le délitement des relations humaines et la futilité du pouvoir et des richesses. Eureka n’est finalement rien d’autre qu’une vanité, au sens artistique du terme. Expérience étrange et déroutante, ce film est également la dernière œuvre majeure d’un artiste qui ne s’est jamais véritablement relevé de cet échec retentissant en salles.

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Par François Giraud - le 2 octobre 2012