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Critique de film
Le film

Eté précoce

(Bakushû)

Partenariat

L'histoire

Noriko (Setsuko Hara), 28 ans, est secrétaire dans une petite compagnie à Tokyo. C’est une jeune femme moderne mais elle vit encore chez ses parents, tout comme son frère, sa femme et ses deux enfants. Elle subit de fortes pressions de la part de sa famille ; en effet, il n’est pas raisonnable à cet âge de ne pas encore s’être mariée. Mais la jeune fille se réjouit de son indépendance et préfère trouver elle même son futur époux. Son patron lui propose un bon parti de sa connaissance mais Noriko refuse…

Analyse et critique

Une petite musique unique, immédiatement reconnaissable, à la fois ‘guillerette’ et triste, mélancolique et apaisante… dépouillée. Certains y sont sensibles, d’autre pas. Ceux qui arrivent à se faire à cet univers particulier ne s’en lassent plus. Certains en font même leur Nirvana cinématographique : "Je vous parle des plus beaux films du monde. Je vous parle de ce que je considère comme le paradis perdu du cinéma. A ceux qui le connaissent déjà, aux autres, fortunés, qui vont encore le découvrir, je vous parle du cinéaste Yasujiro Ozu. Si notre siècle donnait encore sa place au sacré, s’il devait s’élever un sanctuaire du cinéma, j’y mettrais pour ma part l’œuvre du metteur en scène japonais Yasujiro Ozu…Les films d’Ozu parlent du long déclin de la famille japonaise, et par-là même, du déclin d’une identité nationale. Ils le font, sans dénoncer ni mépriser le progrès et l’apparition de la culture occidentale ou américaine, mais plutôt en déplorant avec une nostalgie distanciée la perte qui a eu lieu simultanément. Aussi japonais soient-ils, ces films peuvent prétendre à une compréhension universelle. Vous pouvez y reconnaître toutes les familles de tous les pays du monde ainsi que vos propres parents, vos frères et sœurs et vous-même. Pour moi le cinéma ne fut jamais auparavant et plus jamais depuis si proche de sa propre essence, de sa beauté ultime et de sa détermination même : de donner une image utile et vraie du 20ème siècle". Cette émouvante déclaration d’amour d’un cinéaste à un autre est signée Wim Wenders, extraite de son magnifique documentaire, Tokyo Ga...

La période la plus louée du cinéaste japonais débute avec peut-être son plus beau film, Printemps Tardif en 1949. Eté précoce est en quelque sorte une variation sur le thème abordé dans ce précédent film, repris encore plus tard dans Fin d’automne, de la jeune fille célibataire que l’on cherche à tout prix à marier ; variation plus positive, humoristique et légère, encore une fois par l’intermédiaire surtout de deux chenapans espiègles et têtus qui rappellent ceux de ses films muets et à qui il octroiera plus tard les rôles principaux dans son pétillant Bonjour. Eté précoce est avant tout une chronique de la vie quotidienne d’une famille japonaise des années 50 au sein de laquelle coexistent trois générations. Les plus jeunes avec leurs casquettes de base-ball vissées continuellement sur la tête, leurs maquettes de trains électriques et leur révolte continuelle contre l’autorité parentales sont les représentants de la nouvelle société de consommation qui éclot mais aussi du refus du traditionalisme. Les grands parents, toujours en retrait par peur de gêner, observent les plus jeunes avec indolence et commentent ce qu’ils voient entre eux à l’écart sur le banc d’un parc ou assis sur le bord de leur lit : leur philosophie de la vie se résume à une sorte de résignation qui consiste à accepter comme ils viennent les petits bonheurs simples de tous les jours et à s’en contenter (« Les choses pourraient être bien pires qu’elles ne le sont. Nous ne devons pas attendre trop de la vie et être satisfait de ce que nous avons »). Il est émouvant de les voir s’extasier devant un ballon étant allé se perdre dans le ciel constellé de petits nuages moutonnants, pensant à la tristesse de l’enfant qui a du le laisser s’envoler. Ce fait leur rappelle leur fils disparu à la guerre à qui il était arrivé la même expérience ; fils que la mère garde toujours espoir de voir réapparaître un jour alors que nous et son mari savons pertinemment qu’il n’est plus. Le vieil oncle qui vient leur rendre visite en début de film est de la même génération : simulant la surdité quand ça l’arrange, ne voulant pas entendre les « vieux schnocks » provocateurs de ses petits neveux qui n’en sont que plus frustrés, il est l’un des ressorts tendres et humoristiques de cette première partie.

Entre les deux, la génération qui a participé à la guerre et qui se retrouve dans la vie active, prise entre modernité et tradition. La modernité est visible dans la manière de s’habiller à l’occidentale mais aussi dans le bien être pour Noriko d’être célibataire. Bien plus émancipé que dans Printemps Tardif, le personnage de Noriko, admirablement interprété par Setsuko Hara qui irradie le film de son sourire, gère sa vie et prend elle même les décisions sans se conformer nécessairement au ‘traditionnellement correct’. Elle n’en est pas pour autant non respectueuse des coutumes puisque son émancipation ne va pas jusqu’à la faire oser des choses répréhensibles ou indécentes. Elle travaille comme secrétaire et aime sortir avec ses amies. Son patron se demande même en plaisantant si elle n’aurait pas des relations homosexuelles. Elle a beau se ‘chamailler’ gentiment avec ses amies à propos de leurs situations maritales (lors d’une séquence assez drôle au cours de laquelle fusent, dans une sorte de joute oratoire, piques ironiques sur les ‘inconvénients’ de la vie des femmes mariées et de celle des célibataires), elle choisira en fin de compte de prendre un époux avec qui elle se sentira en confiance et avec qui elle pourra mener une vie calme et paisible. Au lieu de favoriser le beau parti argenté et plus âgé qu’on lui recommandait, au grand désespoir de son entourage qui pensait y trouver profit dans le même temps, elle préfère librement se lier avec un jeune veuf déjà père d’un enfant et qu’elle sait au plus profond d’elle même être doux et aimant. Spontanément, elle choisi le mariage d’amour plutôt que le mariage arrangé ou d’argent. Elle s’oppose par ce geste à la Noriko de Printemps tardif.

Jamais grave même si parfois cruel, presque toujours souriant, ce qui n’exclut pas une émotion prégnante, Eté précoce est vraiment typique de ce qu’Ozu sait le mieux faire : la radioscopie juste, incisive mais attendrie de la classe moyenne japonaise de l’après-guerre par l’intermédiaire d’une mosaïque de petites histoires composant le portrait d’une famille. Le ton unique qui nous rend son cinéma si attachant est bien en place. Chaque séquence débute par quelques sereines natures mortes, plans vides de présence humaine en intérieur ou extérieur avec en arrière fond la peinture musicale si caractéristique qui précède les dialogues. Des plans d’une grande poésie parfois encore accompagnés de travellings et mouvements de grue : ceux du début sur une plage déserte sans autre accompagnement sonore que le déferlement de vaguelettes ou le final balayant un champ dans laquelle l’herbe se voit caressée par le vent sont tout simplement splendides et invitent à la méditation. Le rythme des journées et la chorégraphie matinale et journalière des déplacements de chacun des membres de la famille sont décrits avec une finesse et un sens du détail qui n’appartiennent qu’à lui. Nous nous projetons avec aisance au milieu de ces gens simples que l’on a presque l’impression de connaître puisque finalement nous ressemblant par bien des aspects. C’est en cela que l’on a souvent parlé d’universalité à propos du cinéma d’Ozu et c’est pour cette raison que nous quittons les personnages avec une certaine tristesse car nous aurions bien voulu les voir encore un peu vivre sous nos yeux. Mais nous nous consolons très vite, sachant très bien que les films d’Ozu se suivant et se ressemblant beaucoup, nous allons bien vite pouvoir les retrouver.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 24 janvier 2007