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Critique de film
Le film

Espions sur la Tamise

(Ministry of Fear)

L'histoire

Un homme attend face à une horloge. Dans quelques minutes, il sera libéré, après deux ans de détention. Dans quelques minutes, à l’air libre, il trouvera une Angleterre bombardée, sous la menace nazie. Dans quelques minutes, il se mêlera à la foule d’une fête foraine, entrera dans la tente d’une voyante, gagnera un gâteau et deviendra le protagoniste principal d’une histoire d’espionnage rocambolesque…

Analyse et critique

Il est de notoriété publique que Fritz Lang n’a jamais eu une affection particulière pour le métier de producteur, tant il considérait que ceux-ci, en particulier aux Etats-Unis, empiétaient trop sur son domaine, celui de l’artistique (1). Ministry of Fear a probablement participé à cette antipathie, tant la collaboration entre Lang et son producteur Seton I. Miller fut délicate.

En fait, Ministry of Fear est au début des années 40 le troisième film d’espionnage consécutif consacré par Lang à la menace nazie, dans trois cadres de production bien distincts, qui menèrent probablement à cette incompatibilité. Chasse à l’homme (Man Hunt - 1941) avait été produit par la 20th Century Fox, et Lang s’était agacé des ingérences de Darryl F. Zanuck, qui avaient provoqué la démission de Kenneth McGowan et la fin du contrat avec la Fox. Les Bourreaux meurent aussi (Hangmen also Die ! - 1943), dont le scénario fut le fruit d’une collaboration fort stimulante avec Berthold Brecht, avait au contraire quasiment été une expérience d’auto-production, Arnold Pressburger laissant une grande liberté au cinéaste. Une fois cette expérience terminée (et pour gratifiante qu’elle fut, l’échec du film affecta Lang en proportion), et après avoir envisagé un remake du Golem se déroulant sous l’occupation nazie à Prague, Lang découvre alors le roman The Ministry of Fear de Graham Greene et souhaite en acquérir les droits, lesquels ont déjà été achetés par la Paramount. Exceptionnellement, Lang ne négocie pas directement avec la production et son agent néglige la clause contractuelle fondamentale pour le cinéaste précisant que le réalisateur se réserve le droit d’apporter des modifications au scénario. Le producteur du film, Seton Miller donc, un ancien saxophoniste de jazz, se trouvait malheureusement également en être le scénariste, et refusa toutes les modifications proposées par Lang. Leurs relations en furent donc pour le moins tumultueuses et Lang en conserva une certaine rancœur, y compris vis-à-vis du film : « A Hollywood, on m’a forcé de faire le film sans changer un mot, et je ne crois pas que ce soit un bon film. C’est très loin de mes intentions » (2). De plus, lors du tournage de Ministry of Fear, Lang, âgé de 54 ans, vient d’apprendre que son œil valide est malade et qu’il risque de perdre progressivement la vue. Sans mauvais jeu de mot, il est donc probable que ces préoccupations extérieures l’empêchent de voir les qualités d’un film dans sa thématique comme dans sa forme éminemment "langienne".

Son protagoniste principal, Stephen Neale, représente en effet cette figure chère au cinéaste de l’homme accablé par les apparences, seul contre tous, malgré tout non dénué d’ambiguïté, devant faire face à une nébuleuse et implacable société secrète, qui plus est nazie. On a pu souvent évoquer un rapprochement entre ces films « de propagande » "langiens" du début des années 40 et ceux, au thème approchant, réalisés par Alfred Hitchcock à la même époque (l’histoire de Ministry of Fear peut évoquer un mélange entre Les 39 marches (The 39 Steps - 1935) et Correspondant 17 (Foreign Correspondant - 1941)). Sans réfuter un cousinage qu’ils n’auraient eux-mêmes probablement pas renié (3), les démarches - formelles comme plus personnelles - diffèrent suffisamment pour que l’on puisse apprécier leurs qualités respectives sans succomber à la tentation permanente de la comparaison. Par contre, il peut sembler plus intéressant de chercher les obsessions purement "langiennes" dans ce film prétendument « très loin de ses intentions », voire même des réminiscences de sa période allemande. Neale présente en effet une certaine parenté avec Thorndike, héros de Man Hunt, même s’il prend moins rapidement conscience de la réalité concrète du danger nazi. De plus, le personnage sort de deux ans d’incarcération, comme Eddie Taylor (Henry Fonda) dans J’ai le droit de vivre (You Only Live Once - 1937), et se verra tout comme lui accuser d’un « meurtre » qu’il n’a pas commis. Autre fameuse victime d’une fausse accusation, le Joe Wilson de Furie (1936) peut, de manière plus indirecte, se retrouver dans le personnage de Mr. Cost (joué par Dan Duryea, qu’on retrouvera dans La Femme au portrait et La Rue Rouge), qui ressurgit alors qu’on le croit mort.

Surtout, alors qu’il subit la contrainte de son scénariste-producteur, il est passionnant de voir à quel point Lang s’approprie la scène matricielle de la fête foraine, celle d’où part toute l’intrigue, en y insufflant des références à son univers : à peine franchi le portail d’entrée, le personnage reçoit un petit ballon, lâché par une fillette qui vient alors le récupérer dans les mains de Neale. Cette mention directe de l’une des scènes les plus marquantes de M le Maudit accentue le trouble autour de ce personnage principal, dont seules les faces inquiétantes nous sont jusqu’alors montrées (le premier plan suivant le générique le montre crispé sur sa chaise, les raisons de sa détention nous sont encore inconnues, et par contraste, la foule autour de lui est accueillante, gaie et honnête…). Ensuite, et très rapidement, le personnage sera confronté à deux personnages que l’on croirait directement issus de Mabuse, une voyante de pacotille qui n’a pas le droit de prédire l’avenir mais peut parler du passé (!) et son attirail guignolesque (turban, boule lumineuse, cercle zodiacal…) et un faux-aveugle - mais vrai espion - qui attaque Neale dans le train. Ces éléments, évidemment présents dans le scénario de Seton Miller, sont soulignés par Lang grâce à une mise en scène tendant vers l’expressionnisme (notamment sous la tente de la voyante) mais aussi par un décalage onirique ; l’apogée de cette démarche étant la séance de spiritisme, dont l’occultisme fait également inévitablement penser aux premiers Mabuse. Toutefois, la stylisation expressionniste y est modérée, nuancée par un jeu de lumières phosphorescentes venant modeler les visages dans la semi-obscurité, et créer une atmosphère assez fantastique, proche du rêve ou de l’hallucination…

On pourrait en ce sens formuler une hypothèse sur le début de Ministry of Fear, qui sera en partie invalidée par la suite, mais qu’il nous semble tout de même intéressant de mentionner : alors qu’il sort tout juste d’un centre de détention juste défini, avec insistance, par le mot « asylum », le personnage se dirige vers la fête foraine. A son entrée, juste après la petite fille et son ballon, Neale est assailli par une bande d’enfants, se regroupant autour d’une animatrice qui leur annonce le «début du jeu de piste », ou « de la chasse au trésor », en leur demandant de faire « attention aux pétunias » (4). Les enfants disparaissent aussi vite qu’ils sont arrivés mais, curieusement, commence dès lors pour Neale une aventure assez improbable, faite de voyantes enrubannées, de faux-aveugles, de microfilms dans des gâteaux, de morts qui ressuscitent, etc... et qui évoque une version adulte de ces contes pour enfants, quêtes initiatiques dans lesquelles le héros doit surmonter des épreuves, déjouer les pièges, en croisant des personnages caractéristiques, assez hauts en couleur en général, ou des animaux, venus le tester ou l’aider (5)… Et si tout ce cauchemar paranoïaque et opaque que vivait Neale, qui plus est constamment présenté de son propre point de vue, n’était qu’un fantasme, le fruit de son imagination délirante (6), de cet esprit dérangé qui lui avait valu deux ans d’incarcération dans un institut psychiatrique ?

On l’a dit, cette hypothèse ne tient pas tout à fait la route, tant par l’explication rationnelle, au final, de la plupart des phénomènes (7) que par, en de rares occasions, l’irruption de scènes desquelles Neale - ou plutôt son point de vue - est absent. De plus, on soupçonne que Lang, conscient du côté «propagandiste» de son film (8), ne voulait pas désamorcer tout son propos par une pirouette scénaristique de ce type. Il y succombera très vite cependant, puisque l’un de ses films suivants (au titre qu’on évitera de dévoiler par souci de ne pas gâcher un éventuel visionnage) reposera sur ce même artifice du « tout ceci n’était qu’un rêve », qu’il avait peut-être eu la tentation d’expérimenter dès Ministry of Fear

Malgré tout, cette dimension onirique - voire loufoque - fait autant la spécificité du film qu’elle n’en impose ses limites en termes de noirceur, de suspense ou simplement d’efficacité dramaturgique. Une fois le personnage principal débarrassé de cette ambiguïté initiale mentionnée précédemment, une fois plaquée de façon un peu artificielle l’amourette indispensable, une fois les préoccupations de Neale recentrées sur l’identification et le démantèlement du réseau terroriste, on sent Fritz Lang sensiblement moins investi par cette trame, qui rappelons-le, ne lui était pas personnelle, et qui devient plus linéaire, ce qui ne l’empêche pas, en deux ou trois occasions, de démontrer son immense maestria, tant symbolique (la séquence où la police vient chercher le gâteau sur les lieux du bombardement est d’ailleurs analysée en détail dans les bonus du dvd) que visuelle (le coup de feu à travers la porte - auquel les frères Coen feront probablement référence dans Blood Simple - étant une merveille de suggestion (9)). La scène dans le salon de couture, s’avère même une leçon de mise en scène, la gestion du grand miroir au fond de la pièce permettant à Lang de s’en donner à cœur joie dans les perturbations optiques et spatiales. La séquence se clôt d’ailleurs sur un autre plan de miroir, particulièrement réussi, les trois pans renvoyant aux trois apparitions (à la fête foraine, à la séance de spiritisme puis au salon de couture) du suicidé.

L’épilogue du film (poursuite dans l’escalier puis sur les toits, fusillade finale) est plus anecdotique, voire franchement raté dans sa toute dernière séquence, rajout manifeste de la production pour insister de manière abrupte sur le dénouement heureux (Ray Milland s’y avère bien moins convaincant dans le registre comique que dramatique), en faisant qui plus est abstraction de l’essentiel contexte politique de l’œuvre (ne serait-ce que visuellement, ce plan lumineux jure avec le jeu d’ombres et de brouillard dans lequel baigne le film depuis son tout début). Toutefois, il serait injuste de s’arrêter à cette ultime séquence ou au jugement de Lang sur son propre film (on le sait être impitoyable avec ses travaux, même les plus brillants) pour réduire Ministry of Fear à un simple exercice de style et bouder son plaisir face à cet atypique film, qui alterne les tons et les registres avec une élégance indéniable.

(1) Noël Simsolo rapporte qu’après avoir créé sa propre maison de production Diana avec Walter Wanger, Lang lui avait montré son contrat de réalisateur-producteur en raillant : « Regardez, je touche 1 dollar comme producteur et je trouve que c’est largement payé » - dans Fritz Lang – Noël Simsolo (Collection Cinégraphiques – Edilig)
(2) Fritz Lang, dans le numéro 94 de Positif
(3) Ministry of fear comporte un McGuffin de toute beauté, que n’aurait pas renié Hitchcock, avec ce gâteau aux œufs…
(4) Cette remarque vaut ce qu’elle vaut en terme d’analyse filmique, mais en symbolique des fleurs, le pétunia représente l’obstacle à venir ; la phrase clé prononcé par Neale chez la voyante, déclenchant toute l’intrigue étant d’ailleurs « forget the past, just tell me about the future » (oublions le passé, parlez moi seulement de l’avenir) et toute la tension définissant le personnage réside dans sa capacité à surmonter son passé pour affronter les obstacles se présentant à lui.
(5) Dans Ministry of Fear, des oiseaux « appellent » Neale pour lui permettre de retrouver le fameux gâteau…
(6) La transformation de la voyante du début en une sculpturale blonde pouvant être également perçue comme un rêve érotique - voir l’image jointe où l’arme à feu fait office de symbole phallique
(7) Mais pas de tous, le scénario de Miller ouvrant des pistes qui demeurent inexplorées, voire cultivant certaines incohérences…
(8) Assez documenté, le film est également assez visionnaire, en présentant la figure du Dr. Forrester, taupe nazie infiltrée au ministère de la défense anglais comme il en sera révélées bon nombre après la guerre, ou en étant l’un des premiers à projeter - littéralement - sur un écran le fantasme d’un débarquement allié sur les territoires occupés
(9) Lotte Eisner propose d’ailleurs dans son ouvrage consacré au cinéaste les croquis préparatoires à ce plan : il fallut une heure et demie à Lang pour trouver l’angle idéal faisant apparaître le rai de lumière… De plus, les règlements syndicaux interdisant aux équipes de film de percer eux-mêmes le bois, il fallut envoyer la porte à la menuiserie du studio, attendre son retour, puis la remonter pour pouvoir enfin tourner. (Fritz Lang par Lotte H. Eisner – traduction de Bernard Eisenschitz – Editions de l’Etoile)

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La fiche IMDb du film
Par Antoine Royer - le 31 juillet 2007