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Critique de film
Le film

Escale à Hollywood

(Anchors Aweigh)

Partenariat

L'histoire

Après avoir reçu une médaille pour acte de bravoure, deux soldats de la NAVY, Clarence Doolittle (Frank Sinatra) et Joseph Brady (Gene Kelly), se voient octroyer une permission bien méritée de trois jours là où leur navire vient de mouiller, à Los Angeles. Joseph, coureur de jupons invétéré, a pour but d’aller rejoindre Lola, l’une de ses "filles dans chaque port", alors que le timide Clarence n’a pas de projet précis autre que celui de suivre Joseph pour se faire enseigner l’art de la séduction. De passage à Hollywood, les deux compères sont chargés par un officier de police de ramener chez lui un enfant d’à peine dix ans (Dean Stockwell) qui a fugué pour... s’enrôler dans la marine ! Les voilà qui reconduisent à contrecœur le jeune Donald chez sa tante Susan Abbott (Kathryn Grayson) ; cette dernière, jeune figurante, élève seule son neveu devenu orphelin. Son rêve : faire carrière dans le cinéma. Joseph, ayant dans l’idée de la pousser dans les bras de Clarence qui en est immédiatement tombé amoureux, fait croire à la charmante jeune femme que son ami connait très bien José Iturbi, musicien de renom, et qu’ils vont tout faire pour lui obtenir une audition. Les deux marins ne vont désormais avoir de cesse que de transformer leur virée à Hollywood en une recherche active du célèbre chef d’orchestre pour réussir à transformer ce mensonge en réalité...

Analyse et critique

Une comédie musicale de 140 minutes sur une intrigue plus que ténue et à la réputation assez médiocre (tout du moins en France) : tout laissait à penser que l'ennui allait être de la partie. C'était sans compter sur le talent indéniable de George Sidney qui s’en donnait déjà ici à cœur joie avant plus tard de réaliser des chefs-d’œuvre aussi mémorables que, dans le domaine de la comédie musicale, Embrasse-moi chérie (Kiss me Kate) ainsi que Les Trois mousquetaires ou Scaramouche, ces deux sommets inégalés du film d’aventure hollywoodien. Comme dans le déluré et génialement "kitchissime" Bal des sirènes (Bathing Beauties) réalisé l’année précédente, sa mise en scène débridée et constamment inventive s’avère brillante, le cinéaste se permettant des mouvements de caméra et de grue, des raccords ou des travellings aussi culottés qu’époustouflants de virtuosité. George Sidney a d’ailleurs toujours osé aller de l’avant, ne craignant jamais d’innover ou tout simplement de faire des essais, de foncer tête baissée sans peur du ridicule ; et ça a très souvent payé !

Outre les insurpassables titres déjà cités ci-dessus, souvenons nous, rien que dans le domaine de la comédie musicale, de la délicieuse parodie de western romantique qu’était Harvey Girls avec une inoubliable Judy Garland, du sur-vitaminé Annie reine du cirque (Annie get your Gun) avec une Betty Hutton d’une éclatante vitalité, de Show Boat avec Ava Gardner, peut-être le plus beau mélodrame musical ayant jamais été tourné, de la délirante parodie de péplum en Cinémascope qu’était La Chérie de Jupiter (Jupiter’s Darling) avec Esther Williams, du charmant et charmeur La Blonde ou la rousse (Pal Joey) avec rien de moins qu’un trio composé de Frank Sinatra, Kim Novak et Rita Hayworth, ou encore d’un des meilleurs titres de la médiocre filmographie d’Elvis Presley, L’Amour en quatrième vitesse (Viva Las Vegas) avec une Ann-Margret aussi belle que déchainée. Cinéaste moins connu et cité dans les différentes anthologies sur le cinéma que Stanley Donen et Vincente Minnelli, George Sidney fut pourtant - avec également le tout aussi mésestimé Charles Walters - l’un des plus grands représentants du genre à Hollywood. Tous les quatre avaient un temps fait partie de la prestigieuse écurie Arthur Freed à la MGM, s’étant alors fait surnommés à juste titre "les quatre mousquetaires" de la comédie musicale.

Cadrages penchés, montage rapide, déplacements de grue aériens et virtuoses, mouvements de caméra élégants et d’une extrême précision, angles de prises de vues iconoclastes, arrivées de personnages ou de certains objets à flan d’objectif, sans oublier une facilité déconcertante à diriger de nombreux figurants, voici quelques-uns des éléments reconnaissables parmi d’autres au sein des comédies musicales réalisées par George Sidney, et que l’on retrouve tout naturellement dans le film qui nous concerne ici. Lorsqu’il s’agit de mettre en boite des scènes romantiques, George Sidney n’hésite pas non plus à filmer de très près pour nous offrir des portraits en gros plans de ses actrices absolument magnifiques ; dans Escale à Hollywood, c’est le visage de profil de Kathryn Grayson assise sur le rebord d’une fenêtre alors qu’elle épanche en chanson sa mélancolie. Qui, cette année là, de Vincente Minnelli ou de George Sidney a été influencé par l’autre, ce plan ressemblant énormément à celui de Judy Garland cadré pareillement dans Le Chant du Missouri (Meet me in St Louis) alors qu’elle entonne la superbe et tendre The Boy next Door ? Peu importe puisqu’ils s’avèrent tout aussi inoubliables l’un que l’autre ! Alors qu'il manie sa caméra avec une étonnante aisance, les monteurs n’étant pas en reste en s’activant avec panache derrière leur table, chaque séquence musicale d’Anchors Aweigh pourrait ainsi s'apparenter à un petit exercice de style. Les plus flagrantes sont celles au piano avec José Iturbi, les idées de mise en scène fusent à la vitesse de la lumière, pas toutes d’ailleurs du meilleur goût, Sidney se situant de ce point de vue à l’opposé d’un Vincente Minnelli justement car chez lui l’inventivité débridée prime presque toujours sur l’élégance.

Des exercices de style ! Heureusement diront certains au vu du pitch qui leur est donné en pâture, plus fin que du papier-cigarette : deux hommes à la recherche d’un troisième afin de le convaincre de faire passer une audition à la jeune actrice qui leur a tapé dans l’œil à leur arrivée à Hollywood. Il faut dire qu’à cette époque, en plein second conflit mondial, les spectateurs américains avaient pour principal attente l’entertainment, se moquant un peu du reste. La comédie musicale était alors le genre le plus à même de remonter le moral aussi bien des troupes que des civils restés sur place dans l’attente des nouvelles de leurs proches, le style de films idéal pour leur faire retrouver le sourire, la joie et la bonne humeur. Ce n’était ainsi pas très pénalisant de voir des films prétextes à un enchainement quasi ininterrompu de numéros divers et variés comme ce fut souvent le cas durant cette période chez pratiquement toutes les majors, que ce soit à la Warner (le très attachant Hollywood Canteen de Delmer Daves), à la 20th Century Fox (le très plaisant Four Jills in a Jeep de William A. Seiter) ou encore à la MGM avec ce bien plus célèbre Anchors Aweigh. La plupart du temps, les célébrités interprétaient leur propre rôle (c’est par exemple le cas pour absolument tous les participants du film de Seiter), et dans le film de George Sidney c’est José Iturbi qui se prête au jeu. Totalement méconnu de nos jours, c’était à l’époque un chef d’orchestre et pianiste prestigieux depuis une bonne vingtaine d’années.

Autre invité de prestige, la fameuse souris Jerry qui, grâce au refus de Walt Disney qui ne voulait pas voir un de ses personnages atterrir dans une production MGM, se voit accorder la chance de danser avec Gene Kelly en lieu et place de Mickey Mouse. Cette rencontre a lieu lors du numéro The King Who Couldn't Dance (The Worry Song) au cours duquel Gene Kelly entre dans un monde féérique à la Lewis Carroll situé à l’autre bout d’un tunnel, un monde de dessins animés où des petits animaux semblant tout droit sortis de l’univers Disney côtoient donc les stars animées du studio MGM créées par Hanna et Barbera, les géniaux Tom & Jerry. Cette séquence, la plus célèbre du film, coûta près de 100 000 dollars, nécessita une année complète de tournage et retarda d’autant plus la sortie du film. Elle fut réalisée par celui qui avait été l’instigateur de l’idée, un homme encore peu connu en 1944, du nom de Stanley Donen (futur réalisateur de Chantons sous la pluie pour les rares qui ne le connaitraient pas). Le résultat final est aujourd’hui encore assez étonnant, une prouesse technique impressionnante de précision quant aux raccords personnages réels / personnages animés. Ce jeune débutant était alors sous les ailes de Gene Kelly qui, depuis qu’ils s’étaient liés d’amitié sur le spectacle Pal Joey à Broadway, lui demanda d’être son assistant chorégraphe, notamment pour La Reine de Broadway (Cover Girl) de Charles Vidor ; c’est d’ailleurs suite à leur remarquable travail sur ce film que Joe Pasternak les rapatria au sein de son équipe, leur laissant une totale liberté dans la mise au point des chorégraphies.

Au cinéma, on peut dire que Gene Kelly en était lui aussi à ses prémices, n’ayant encore tourné en vedette que très peu de films depuis sa première apparition à l’écran dans le très attachant For Me and My Gal de Busby Berkeley où il s’était vu immédiatement projeté en tête d’affiche aux côtés de Judy Garland (avec qui il formait d'ailleurs un couple très convaincant et surtout grandement touchant). Non seulement Anchors Aweigh détermina l’accès au vedettariat pour Gene Kelly mais il marqua également les quasi-débuts pour tous ses principaux partenaires : pour Frank Sinatra, qui n’en était qu’à son troisième long métrage après deux comédies tournées pour la RKO dont une screwball déjantée malheureusement encore méconnue et signée Tim Whelan, le délirant Step Lively ; pour l’un des acteurs-enfants les plus doués de Hollywood, le jeune Dean Stockwell (qui n’arrêtera ensuite plus de tourner jusqu’à encore tout récemment) ; enfin pour la jeune première, l’adorable et rayonnante Kathryn Grayson qui avait commencé à Hollywood à peine trois ans plus tôt et qui avait déjà fait sensation avec sa voix de soprano, aussi douée pour le répertoire classique que pour la chanson populaire. Si l’on n’y inclue pas Dean Stockwell, qui ne bénéficie pas encore ici d’un temps de présence considérable à l’écran, si le film de George Sidney s’avère aussi plaisant, outre la mise en scène de ce dernier, c’est bien grâce au trio d'acteurs / chanteurs qui force la sympathie. Le duo Sinatra / Kelly plaira tellement qu’il sera réutilisé à deux autres reprises en 1949, dans Match d’amour (Take Me Out to the Ballgame) de Busby Berkeley ainsi que dans Un jour à New York (On the Town) de Stanley Donen, deux films dans lesquels ils reprendront à peu de choses près les mêmes personnages, ceux du tombeur hâbleur (Kelly) et du timide naïf (Sinatra).

Non seulement important pour ses comédiens, Anchors Aweigh est également à marquer d’une pierre blanche dans l’histoire du genre pour son influence sur de nombreux de ses successeurs, surtout à l'intérieur de la même unité de production qu'est celle de la MGM. Parmi les futures comédies musicales qui réutiliseront quelques idées du film de George Sidney, nous citerons par exemple l’assez amusant The Kissing Bandit (Le Bandit amoureux) de Laslo Benedek dans lequel Kathryn Grayson reprend à peu de choses près le même costume que celui qu’elle arbore dans le deuxième ballet onirique, le superbe La Cumparsita, ou encore, bien plus prestigieux, Le Pirate de Vincente Minnelli qui réutilise l’atmosphère hispanisante de ce même ballet et surtout le personnage que le danseur Gene Kelly interprète dans ce numéro, un aventurier bondissant au milieu de décors de studio qui annoncent grandement ceux du chef-d’œuvre de Minnelli. Les analogies sont évidemment encore plus flagrantes s’agissant des deux films qui réuniront à nouveau Gene Kelly et Frank Sinatra en 1949, à commencer par les principaux protagonistes et y compris les personnages féminins interprétés par l’énergique Betty Garrett dans les deux comédies, inspirés par celui de la serveuse de bar dont va finir par tomber amoureux Frank Sinatra, la comédienne Pamela Britton lui ressemblant même beaucoup physiquement. Enfin, une autre des innovations provenant principalement de Anchors Aweigh : la plupart des principales chansons ont été spécialement écrites pour le film et non issues d’un quelconque spectacle de Broadway.

Détaillons brièvement les réjouissances proposées au menu de ce barnum musical coloré et éclectique, souvent réjouissant même si très inégal. Au rayon musique classique, Frank Sinatra fredonne à Dean Stockwell la fameuse berceuse de Brahms, Kathryn Grayson chante du Tchaïkovski et le fameux tango Jealousy de Jacob Gade alors qu’Iturbi, accompagné d’une vingtaine de très jeunes pianistes, interprète une rhapsodie hongroise de Liszt dans l’enceinte du Hollywood Bowl. De la musique semi-militaire bien évidemment avec la chanson titre que l’on peut entendre dès la première séquence, le Navy Band étant dirigé à nouveau par Iturbi qui délivrera aussi une délicieuse version orchestrale de The Donkey Serenade. Une petite touche hispanisante - une partie de l’action se déroulant dans un bistrot mexicain de Tijuana - avec la très belle plongée onirique dans les rêves de Joseph Brady, La Cumparsita, ainsi qu’une danse entamée par Gene Kelly et la petite Sharon McManus, The Mexican Hat Dance. Tout le reste, hormis la très facétieuse If you Knew Susie, sont des chansons spécialement écrites pour le film par les duettistes amis de Frank Sinatra, Jule Styne et Sammy Cahn. Ce seront soit d’amusants duos entre les deux stars montantes (We Hate to Leave , I Begged Her) soit de sublimes ballades pour leur poulain, parmi les plus belles qu’il ait eu à chanter à l’écran, What Makes the Sunset ?, The Charm of You et surtout, nominé pour les Oscars, la magnifique I Fall in Love too Easily que le génial crooner accompagne lui-même au piano dans l’enceinte du Hollywood Bowl. Enfin une petite dernière composée suite à un pari d’écrire une chanson à partir uniquement d'une échelle chromatique, la même phrase musicale étant ainsi répétée durant toute la chanson avec juste un changement de ton montant puis descendant ; la réussite est au rendez-vous et c’est Kathryn Grayson qui s’en charge avec l'excellente All of a Sudden my Heart Sings.

Entraînant, drôle, charmant, sympathique, coloré et joyeux, un cocktail festif, revigorant et d’une assez grande liberté, cependant non dénué de faiblesses à commencer par son plus grand point faible, un scénario étriqué qui semble avoir été écrit au jour le jour. Mais étant donné que l’on pourrait en dire autant de 90 % des films "musicaux", on peut estimer qu’il s’agit d’un élément constitutif de la comédie musicale, genre au départ principalement destiné au pur divertissement. Au final, sans atteindre des sommets, Escale à Hollywood reste un bon musical MGM d’une durée inaccoutumée et qui nous fait nous rappeler qu'Arthur Freed n'était pas le seul grand producteur de musicals au sein du studio du lion mais qu'il fallait aussi compter sur Joe Pasternak. Pour l’anecdote, la MGM planifia une suite au film intitulée All Ashore qui devait réunir à nouveau les trois stars du film. Finalement le projet échouera entre les mains de la Columbia et de Richard Quine, qui dirigera en 1952 Mickey Rooney et Dick Haymes.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 10 décembre 2015