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Critique de film
Le film

Entr'acte

L'histoire

Un coup de canon. Une danseuse. Une partie d’échecs. Un bateau qui flotte sur les toits de Paris. Un chasseur qui traque un œuf. Ce chasseur tué. Un enterrement. Une disparition. (Entre autres)

Analyse et critique

Si René Clair a tourné Paris qui dort avant Entr’acte, le premier n’est sorti en salles qu’après que le second a été présenté au public dans le cadre des représentations du ballet « Relâche », écrit par Francis Picabia et chorégraphié par Jean Börlin, et proposé au Théâtre des Champs-Elysées dès le 4 décembre 1924. Entr’acte est constitué d’une première séquence, où Francis Picabia et Erik Satie chargent un canon au ralenti ; celle-ci devait être projetée dès l’ouverture du ballet, tandis que toute la suite était diffusée pendant l’entracte. Si le film a été écrit par Picabia, René Clair semble avoir pleinement investi le matériau d’origine pour y développer des motifs ou thématiques qui reviendront dans la plupart de ses futurs films.

Comme dans Paris qui dort, l’action d’Entr’acte s’ouvre en hauteur. Des mains escaladent une cheminée. Un singe est accroché à sa branche. Un rayon de soleil perce à travers les nuages. Puis un canon avance tout seul sur un toit de Paris. Ces premières images n’annoncent pas seulement le film perché qu’est Entr’acte, mais proposent d’entrée de jeu un point de vue qui invite à la distance. A l’image de ces marionnettes qui semblent être installées dans un train (ou un avion, puisque les images qui défilent à travers les fenêtres sont celles des toits parisiens), les différents corps qui apparaissent à l’image sont davantage devant le monde qu’ils n’y appartiennent ou s’y confondent. Cette posture sera celle de la plupart des personnages de René Clair, qui seront toujours un peu à distance de l’environnement dans lequel ils sont : que ce soit le groupe de « rescapés » de Paris qui dort, la sorcière de Ma femme est une sorcière, le réalisateur Emile Clément du Silence est d’or, ces différents protagonistes appartiennent à un autre monde que celui dans lequel ils évoluent et en ont plus ou moins conscience. René Clair s’inscrit lui-même dans un certain décalage : il fait du cinéma dans les années 20 mais reste résolument tourné, dans une joyeuse nostalgie, vers les débuts du septième art.

Des premiers films de René Clair, Entr’acte est assurément celui qui s’approche le plus des propositions cinématographiques de ses contemporains, qu’on regroupe souvent trop rapidement sous la dénomination d’« Avant-garde » française. Les plans filmés à bord d’un chariot dans un parc d’attraction rappellent par exemple Jeux des reflets et de la vitesse, réalisé par le frère de René Clair, Henri Chomette. Ces propositions esthétiques ne visent pas seulement à atteindre une « pureté » cinématographique, mais aussi à retrouver un peu du cinéma des premiers temps. La surimpression entre deux gants de boxe blancs qui s’affrontent, filmés en gros plan, devant la Place de l’Opéra, prise en plan d’ensemble, formule ainsi de belles réminiscences : les gants blancs renvoient aux tous premiers essais cinématographiques, où le blanc des actions à représenter se détachait idéalement du fond noir sur lesquels elles étaient filmées (Men Boxing réalisé par Edison en 1891) tandis que la Place de l’Opéra reste l’un des lieux parisiens les plus filmés dans les premiers temps (par les frères Lumière, Méliès, Alice Guy...) Dans cette séquence, un plan nous montre l’un des deux gants qui se dirige sur la caméra, comme s’il venait frapper le spectateur ; l’effet redouble celui du coup de canon filmé à l’ouverture d’Entr’acte, lui aussi dirigé vers la caméra. Là encore, ces effets rappellent des situations vues dans des films des premiers temps, comme le célèbre coup de feu du cow-boy face caméra à la fin du Vol du Grand Rapide d’Edwin S. Porter, ou de la voiture qui vient renverser les spectateurs dans How It Feels to Be Run Over de Cecil Hepworth. Ce retour à l’enfance du cinéma ne pouvait pas être plus cohérent dans un film plein de légèreté et d’insouciance.

Avec Entr’acte plus qu’avec n’importe quel autre film qui suivra, René Clair utilise l’outil cinématographique de manière ludique - la composition musicale d’Erik Satie accompagne idéalement cette légèreté de la mise en scène. La thématique du jeu infuse tout d’abord l’ensemble du film : la partie d’échecs entre Man Ray et Picabia, le tir à la carabine, les montagnes russes, les tours de magie (où les « escamotages » rappellent là encore les films de Méliès). Mais le réalisateur ne se contente pas de représenter des situations de jeu, il se sert de celles-ci pour révéler son approche ludique de la mise en scène. Les surimpressions entre le plateau d’échecs et la Place de la Concorde filmée en plongée sont un moyen de rappeler que le contenu des images résulte d’abord d’un choix du metteur en scène. Les rapprochements entre les différents motifs présents à l’image (pions du jeu d’échec et obélisque de la Concorde, le jet d’eau et le bateau en papier, les allumettes et les cheveux...) n'appellent pas nécessairement d’analyses immédiates pour être comprises, mais ouvrent d’abord une communication avec le spectateur qui peut participer au jeu d’associations qu’on lui propose. Si tout n’est que jeu dans ce film, c’est que nous ne sommes face qu’à des images, qu’à une représentation de la réalité plutôt qu’à la réalité elle-même. Dès lors, la représentation de la mort elle-même n’a pas à échapper à cette légèreté et René Clair s’en donne à cœur joie dans toute la deuxième partie du film - et ce sera peut-être notamment là l’objet de l’hypothétique scandale qui aurait accompagné la présentation du film.

Entr’acte a été réalisé en 1924, mais se range assurément dans cette catégorie de films qui impressionne par sa liberté de ton, par ses propositions esthétiques amusantes, par sa fougue - en un mot, par sa jeunesse. Sur un scénario de Picabia, René Clair installe déjà des thématiques et des motifs qu’il développera ensuite dans toute sa carrière et affirme déjà son idée du cinéma, fondée sur un certain décalage avec la réalité et un réel plaisir de mise en scène - plaisir ô combien communicatif.

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La fiche IMDb du film
Par Benoit Rivière - le 14 janvier 2020