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Critique de film

L'histoire

Klaus Kinski est terrassé par une crise cardiaque le 23 novembre 1991, à l’âge de soixante-cinq ans. Werner Herzog ne se rend pas immédiatement compte que son ami a disparu, ce n’est qu’une annonce, des mots qu’il ne parvient pas à incarner. C’est seulement lorsqu’il répand ses cendre dans le Pacifique qu’il comprend que Kinski n’est plus. Malgré tout, il le sent toujours à ses côtés ; et en 1998, il sent si fortement sa présence qu’il sait que c’est le moment d’évoquer leur aventure commune, leur amitié, leur collaboration, leur haine.

Analyse et critique

Ennemis intimes n’a rien du règlement de comptes ou de l’hagiographie. C’est l’histoire d’une amitié complexe et conflictuelle, le portrait d’une personnalité torturée qui se trouve être aussi un homme fidèle, sensible, et un acteur d’exception chez qui Herzog a souvent puisé la force de tourner des films. En tant qu’acteur, Klaus Kinski a été totalement sous-exploité. Il a tourné dans une quantité impressionnante de séries B et Z, gâchant continuellement son talent. Ce qui reste de son parcours d'acteur, c'est quasi uniquement les cinq films qu’il a tournés avec Werner Herzog. Incontrôlable sur les tournages (il peut quitter le plateau à tout moment et rompre ses contrats comme on rompt le pain), insupportable pour l’équipe technique et artistique (il n’est pas rare que tout le monde se mette en grève à cause de ses frasques dès le deuxième jour de tournage), il ne fait d’après lui du cinéma que pour l’argent. On se demande dès lors ce qui a pu le pousser à tourner aussi souvent avec Herzog. Il est capable de rejeter une proposition de Fellini (« Cette vermine ne paie pas assez bien ») mais dans le même temps reste fidèle à Herzog qui le paye beaucoup moins et qui lui demande un investissement énorme à chacun des tournages. La question miroir c’est pourquoi Herzog a continué à tourner avec un fou, jusqu’à se mettre physiquement en danger sur les tournages ?


La réponse est peut-être simplement que leur destin a été lié très tôt, que Kinski a vu dans Herzog un frère, un fils, un ami alors qu’il a vécu dans la solitude et a été constamment isolé à cause de son comportement impétueux, et que Herzog en retour a vu en lui une présence à nulle autre pareille. Le futur cinéaste a treize ans lorsqu’il rencontre pour la première fois Klaus Kinski. Il partage avec sa famille un appartement où logent des artistes, dont ce jeune acteur qui déjà l’effraye et le fascine. Herzog se souvient de lui s’enfermant pendant deux jours dans la salle de bains, concassant tous les meubles et la faïence jusqu’à ce que la pièce soit réduite en poussières. Une autre fois, Kinski brise une porte pour une chemise mal repassée par la logeuse. Pourtant, ce n’est pas de cette fureur dont a besoin Herzog lorsqu’il confie des rôles à Kinski, bien au contraire. Ce qu’il voit chez l’acteur, c’est la douleur, la solitude, l’épuisement, la fragilité. Et il semble être le seul à voir tout cela derrière les débordements de l’homme. le cinéaste raconte donc moult histoires sur la folie de Kinski car il faut en passer par là pour comprendre leur relation. Il revient sur les lieux de tournage et sur d’autres lieux clés de leur histoire commune, montant des images d'archives pour y juxtaposer des images d’aujourd'hui, se plaçant là où se trouvait l'acteur, tissant ainsi un lien profond et toujours vivace avec son ennemi intime. Herzog raconte comment il devait constamment soutenir l’acteur ou l’épuiser pendant des heures, le laissant hurler jusqu’à plus soif avant de pouvoir faire tourner la caméra. Les deux hommes sont régulièrement passés près du meurtre, et Herzog s’esclaffe en s’imaginant coucher par écrit les plans géniaux qu’il imaginait pour l’assassiner. Le film part de la vision d’un homme souvent stupide et ridicule, un cabotin, un pitre prodigieux se mettant constamment en scène. Puis il dévoile la douleur de l'homme, sa solitude et sa sensibilité, sa fureur dévastatrice se transformant en timidité au contact des femmes comme le racontent Claudia Cardinale et Eva Mattes. Herzog sait qu'un homme ne peut se réduire à un trait de caractère, qu'il reste insaisissable, opaque. Observer Kinski c’est accepter la complexité de la nature humaine, les multiples facettes d’une personnalité, et c'est le génie du cinéaste que de nous donner à voir cette multiplicité.


Herzog signe aussi une réflexion sur le réel et la représentation, tissant des liens constants entre les fictions qu'il a tournées avec Kinski et leurs vies à tous les deux. Le cinéma et la vie deviennent poreux, se nourrissent l'un l'autre, zone de friction où l’art se crée. Kinski ne semble vivre que pour être à l'écran et ce même s'il dit mépriser le cinéma. Herzog ne s'intéresse jamais à des éléments biographiques, ne cherche pas à donner des clefs psychologiques à son comportement, car pour lui tout se résume à ce rapport qu'entretient l'acteur avec l'écran, à cette impérieuse nécessité d'être filmé, cette magie qui s'opère alors et le transforme, cette puissance qui en retour émane de lui et porte le film et le cinéaste. Herzog, enfin, signe à travers le portrait de son ami une forme d’autoportrait et c'est bien entendu beaucoup de lui même qu'il raconte en racontant Kinski. Ennemis intimes est un film burlesque, parfois effrayant, toujours profondément touchant, juste et sincère. C'est un film sur le manque, une manière pour Herzog d’exorciser cette sensation d’avoir été amputé d'une partie de lui même. Kinski ne vivait que pour imprimer la pellicule, et en lui dédiant ce film Herzog le fait revivre. Et cette œuvre admirable, humaine et chaleureuse se clôt sur des images en 16mm bouleversantes où un papillon se pose sur un Klaus Kinski au regard enfantin. Regard enfantin qui est aussi celui de Werner Herzog, du petit garçon de treize ans qui découvrait, ébahi, cet homme hors du commun.

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