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Critique de film
Le film

Elle et lui

(Love Affair)

L'histoire

Michel Marnay (Charles Boyer), un célèbre sportif, prend place à bord d'un paquebot qui part de Naples pour gagner New York où il doit épouser Lois Clark, la fille d'un magnat du béton. Il y rencontre Terry McKay (Irène Dunne), une femme charmante et spirituelle qui regagne les Etats-Unis où son fiancé l'attend également. Ils commencent à gentiment flirter, mais la célébrité de Marnay fait que les cancans vont bon train sur le navire. Ils décident ainsi de passer les huit jours et demi de traversée sans se côtoyer, mais il s'avère rapidement qu'ils sont irrésistiblement attirés l'un vers l'autre. Marnay, qui n'a jamais travaillé et ne connaît que le luxe et la frivolité, déclare à Terry la veille du débarquement qu'il va annuler son mariage et trouver un travail. Il lui donne alors rendez-vous dans six mois, lorsqu'il vivra de son labeur et qu'il sera prêt à fonder un foyer. Six mois qui auront prouvé la solidité de leur amour, qui les auront convaincus de ne pas agir sur un coup de tête mais au contraire que leur engagement l'un pour l'autre est total, que leur amour est absolu. Terry, aux anges, accepte et lui répond qu'elle le retrouvera au 102ème étage de l'Empire State Building. Michel quitte effectivement sa fiancée et tâche de vivre de sa peinture, sa passion qu'il ne pratiquait plus depuis sa jeunesse. Terry quitte aussi son fiancé et trouve un emploi dans un cabaret où sa voix enchante les spectateurs. Tout deux attendent impatiemment ce jour de juillet où ils vont enfin pouvoir se retrouver...

Analyse et critique

Leo McCarey fait partie de ces quelques réalisateurs qui ont au cours de leur carrière réalisé un remake de l’un de leurs propres films. On songe à Hitchcock avec ses deux versions de L'Homme qui en savait trop ou encore à Capra avec Grande dame d'un jour / Milliardaire pour un jour. Mais alors que les cinéastes s’essayant à ce genre d’exercice cherchent le plus souvent à réactualiser un film ancien en modernisant son récit et/ou en revoyant la mise en scène, McCarey lorsqu’il réalise en 1957 An Affair to Remember fait un quasi décalque de son Love Affair de 1939. Ce geste artistique assez étonnant, proche de la démarche de Gus Van Sant avec son Psycho, montre à quel point Love Affair (les deux versions partagent le même titre français Elle et Lui) est pour McCarey, au-delà d’une œuvre centrale de sa filmographie, un film suffisamment universel pour atteindre une forme d’intemporalité.

Découvrir aujourd’hui ce film (et son remake) ne peut que confirmer ce sentiment : jeu des acteurs, mise en scène, dialogues... tout coule de source, rien ne semble daté, abîmé par le temps. Si le film est si évident aujourd’hui encore, s’il nous semble aussi actuel, nous touche et nous transporte comme un spectateur des premiers temps, c’est en partie dû à l’universalité de ses thèmes mais surtout à la précision d’orfèvre avec laquelle McCarey a ciselé sa Love Affair. La façon dont le cinéaste agence les séquences, construit son intrigue, maîtrise chaque rouage du récit pour nous mener du rire aux larmes laisse pantois d’admiration ; et si Elle et Lui est le sommet de son oeuvre (avec Cette sacrée vérité), le génie éclatant de son metteur en scène en fait aussi l’un des plus bouleversants mélodrames jamais filmés.

Leo McCarey écrit le scénario avec Donald Ogden Stewart, un homme de gauche (qui sera victime de la Liste noire) qui fonde la même année le Comité antinazi. La collaboration entre les deux hommes est assez conflictuelle, McCarey ne partageant guère les engagements politiques de Stewart et ne manquant pas de le lui faire remarquer. Il est toujours difficile de savoir à qui attribuer la paternité de telle séquence ou de telle idée d’un film écrit à plusieurs mains et, dans le cas présent, de déterminer quels sont les apports respectifs de McCarey, de Delmer Daves et de celui qui fut le dialoguiste préféré de George Cukor. Mais c’est aussi la magie du cinéma que de parvenir à puiser à plusieurs sources et à constituer au final une œuvre unique parlant d’une seule voix.

Le film commence comme une screwball comedy avec un récit des plus classiques : un homme et une femme que tout semble séparer (il est séducteur, elle est fidèle ; c’est un riche mondain, elle est issue de la classe moyenne ; c’est une célébrité du monde sportif, elle se destine à une vie de femme au foyer...) ont les 8 jours ½ d'une traversée en bateau pour s’apprivoiser, apprendre à se connaître et s'aimer. Dialogues pétillants (que l’on doit en grande partie à Delmer Daves), précision des déplacements et des gestes des acteurs, rythme vif du montage, parfaite utilisation des décors... Leo McCarey, maître du genre, fait dans l’excellence. Irene Dunne - drôle, irrésistible, spirituelle - et Charles Boyer - charismatique, un brin mystérieux, mais tout aussi lucide et frais - s’entendent à la perfection. On sent qu’entre les deux comédiens quelque chose se déclenche dès le premier regard. Le courant passe, les répliques ironiques ou facétieuses fusent, les esprits s’accordent. Mais, très rapidement, le jeu de l’esprit se transforme en jeu de l’amour. Et c’est une escale à Madère qui va transformer le flirt en passion, séquence magistrale, bouleversante qui fait sortir complètement le film des rails de la screwball et l'emporte ailleurs.

Profitant de cette étape de la traversée, Michel rend visite à sa grand-mère et invite Terry à l’accompagner. Débute alors une longue séquence (dix-sept minutes) au rythme lent, apaisé, et dont la douce mélancolie va définitivement imprégner le film. Celui-ci bascule, change de registre. La comédie cède la place à la romance, puis ce sera la romance qui se muera en drame, et le drame en mélodrame. Avec une incroyable aisance, McCarey nous fait parcourir un vaste panel d’émotions, nous fait passer du rire aux larmes sans que l'on s’en rende compte. On sait le cinéaste maître dans ce mélange des genres (voir Cette sacrée vérité), mais c’est dans ce film que son génie éclate avec tant d'évidence.

McCarey est plus romantique et sentimental qu'un Lubitsch, un Leisen, un La Cava ou même un Capra. Si ces cinéastes aiment introduire de l’émotion dans leurs comédies, ils le font selon la formule très chaplinesque « du drame dans la comédie et de la comédie dans le drame. » Il y a toujours de la retenue, de la pudeur chez ces cinéastes qui aiment désamorcer les situations dramatiques ou les plus romantiques par une ligne de dialogue, un échange complice, un gag ou l’irruption d’un second rôle. McCarey de son côté assume complètement son goût pour le mélodrame. Il n’a pas cette retenue et assume complètement l’idée de passer de la comédie au drame, comme dans Place aux jeunes. Il va encore plus loin dans cette démarche en coupant vraiment Love Affair en deux parties, passant très nettement de la screwball comedy au mélodrame. Il y a comme deux films réunis, mais qui n’existent qu'en regard l'un de l'autre. C’est un lieu commun de dire que la vie est faite de joies et de peines, mais c’est bien ce que McCarey rappelle très simplement avec ce mélange des genres, cette scission. Il y a encore des instants de comédie dans la deuxième partie du film, car le cinéaste sait qu’une constante de l’être humain est de toujours lutter contre sa propre gravité. Mais il est aussi évident pour lui que, confrontés au drame, nous n’avons plus envie de rire, mais bien de pleurer. Et comme il veut toucher quelque chose du mouvement même de la vie, il remise sa pudeur et, après nous avoir enchantés par sa légèreté et son esprit, signe l’une des plus poignants mélodrames qui soit.

Leo McCarey met en pratique ses connaissances de la screwball au sein du drame, portant une attention de chaque instant au placement de ses acteurs, à leurs gestes et à leurs regards, et en utilisant des mouvements de caméra fluides et précis qui captent toute la saveur d’une scène. Seul le rythme change : les déplacements des acteurs sont plus lents, plus posés, presque cérémonieux et ceux de la caméra plus doux, caressants. Cette évolution du style se fait sans heurts durant la parenthèse située à Madère, la mise en scène se chargeant d'une sérénité, d'un calme, d'une harmonie qui emportent le film vers de nouveaux rivages.

La visite chez la grand-mère de Michel est bien le nœud du film, et ce qui n'aurait pu être qu'une parenthèse dans le récit devient le moment où se sédimente tout ce qui était encore volatile dans la première partie, et où s’écrit ce qui va se jouer dans la seconde. Il fallait tout le talent de McCarey pour faire de cette longue scène dépourvue d'enjeux dramatiques forts, de gags ou de grands drames, un moment inoubliable de cinéma. Dix-sept minutes d'enchantement, de douceur et de mélancolie.

Cette séquence semble détachée du film mais elle en est le cœur. Poursuivant cette idée à l’image, McCarey met en scène un lieu bien physique (une belle demeure située en haut d’une colline) mais il le filme comme un endroit secret arraché des contingences terrestres. Un espace secret comme suspendu entre la terre et les cieux, à l'image de cette grand-mère qui attend patiemment que son existence prenne fin pour rejoindre son époux défunt. « Un endroit divin » dit Terry alors qu'elle vient à peine de fouler les pieds de ce havre. « C'est comme un autre monde », « Quel est le secret de cet endroit ? » renchérit-elle encore. La présence d’une chapelle en ces lieux semble aller de soi et que Michel et Terry s’y recueillent est tout naturel, McCarey célébrant ainsi leur union devant Dieu. Ils sont presque dans le pêché, mais le cinéste ne s'en soucie pas, seule pour lui compte la pureté de leur amour. Il y a un côté très spirituel qui émane de Love Affair et de ce passage en particulier ; mais au contraire d’un Frank Borzage, Leo McCarey s’évertue à ramener l’amour sur un terrain concret, physique. Il y a ce havre qui nous porte vers un absolu, puis la façon dont cet absolu va trouver sa voie terrestre. Terry et Michel vont doucement être conduits par la grand-mère à la porte de cet espace hors du monde, elle va les inviter à redescendre sur terre et à se confronter à la vie. De même, l’accident qui empêchera Terry de retrouver Michel est une terrible épreuve, mais aussi une manière pour eux de ramener leur passion au plus près de la réalité des choses et non pas à la vivre dans une forme d’utopie.

Lors de ce moment clef du film, McCarey parvient à nous faire très subtilement ressentir tout ce de quoi peut-être fait une vie : des souvenirs, des espoirs, la famille, la culture, la religion, l'amour. Par petites touches, le cinéaste nous transmet la sensation d’une personne qui, au crépuscule de sa vie, regarde en arrière et voit une existence pleine, riche, accomplie. Les plans longs, les silences, la douceur des éclairages et des mouvements de caméra, les comédiens qui chuchotent... tout concourt à créer ce sentiment de sérénité. C’est un lieu tourné vers le passé, mais aussi un lieu où s’opère une transmission. C’est en goûtant à cette paix intérieure qui est celle de la grand-mère que Terry et Michel se réveillent, c’est à cette source qu’ils vont s’abreuver pour trouver le courage de vivre leurs vies, leurs passions, leur amour. Il y a ainsi, trônant dans le salon, une toile que Michel a peinte dans sa jeunesse. Insatisfait, il n'a plus jamais repris un pinceau et c’est en décidant de vivre son amour pour Terry qu'il renouera avec cette passion. De la même manière, lorsque la grand-mère se met au piano, Terry se met à chanter pour la première fois dans le film. Depuis sa rencontre avec son fiancé, elle ne le faisait plus et c’est son amour pour Michel et les paroles de la vieille dame qui réveillent en elle le plaisir du chant.

Ce havre est un lieu où l'on se souvient et où l'on transmet. La grand-mère utilise ses souvenirs, son expérience, pour pousser Michel et Terry à vivre leur amour. Le châle qu'elle destine à Terry marque ainsi la transmission qu'elle appelle de ses vœux : elle a vécu une magnifique histoire avec son défunt mari, n'attendant maintenant plus que de le rejoindre, et souhaite voir Terry et Michel trouver eux aussi une vie pleine et heureuse. Terry aimerait rester à jamais dans ce lieu, mais la grand-mère lui explique que c'est un endroit pour se rappeler et que pour s’y retirer il faut d'abord se fabriquer des souvenirs, il faut d’abord vivre.

Terry et Michel n'ont pas encore vécu. Michel est passé de femme en femme, a pris du plaisir, a goûté au luxe. La vie l'a gâté, il a toujours eu ce qu'il désirait, mais cette facilité avec laquelle tout s’est offert à lui fait que rien n’a vraiment de saveur. Il est en manque de quelque chose, d'une histoire qui lui donnerait enfin l'impression de vivre. Terry, elle, est en train de passer à côté de sa vie. Elle est montée de sa campagne à la ville pour devenir chanteuse, mais le patron du cabaret où elle travaillait l'a convaincue que ce n'était pas une existence pour elle et l'a prise sous son aile. Elle a perdu son indépendance, et ce qu’elle voit se profiler c’est un rôle de parfaite épouse et de femme au foyer. La vie s’ouvrait à elle, avec son lot d’incertitudes bien sûr, mais aussi avec tout le champ des possibles. En choisissant la sécurité, elle voit son horizon se réduire, le monde se replier et devenir petit, étriqué. Lorsque Terry dit à Michel qu’il lit en elle comme un livre ouvert, ce dernier lui répond que ce livre ne contient encore qu'une page : ces deux là s'attendaient pour pouvoir écrire la suite ensemble.

Leo McCarey est porté par l’idée très romantique qu’il faut trouver l’âme sœur pour vivre. C’est ainsi qu’il construit sa mise en scène autour de l’image du double et du miroir. Sans énumérer toutes les fois où ces motifs reviennent, citons-en simplement quelques uns : leur rencontre lors de laquelle ils se trouvent séparés par un hublot qui fait office de miroir ; le télégramme reçu par Michel qui, emporté par le vent, atterrit dans les mains de Terry ; deux autres télégrammes émanant de leurs fiancés respectifs et qu’ils reçoivent au même moment ; le restaurant où ils se retrouvent placés dos à dos, seuls au fond de la salle ; le montage parallèle de la seconde partie, où chacun est en train de vivre une nouvelle vie en attendant leurs retrouvailles... McCarey utilise cette construction basée sur la symétrie et la récurrence de la figure du double pour appuyer l’idée qu'un équilibre ne peut être trouvé qu'à deux. Le cinéaste joue également sur de multiples échos, sur la friction entre présent et futur. Lorsque Terry apparaît pour la première fois dans l'encadrement du hublot, elle est filmée comme un portrait. Or, elle deviendra bel et bien le sujet de la plus belle peinture de Michel. A un autre moment, elle prend peur pour un enfant jouant sur une rambarde, et alors qu’elle lui raconte que jeune elle a fait ce genre de chute et s'est cassé une jambe, elle est soudainement prise d'un grand trouble, comme si se rappeler cette histoire lui faisait entrevoir l’image de son accident à venir. On retrouve à plusieurs moments cette idée de la vie comme répétition des mêmes motifs, comme cycle. C’est comme si leur histoire était déjà écrite, que le destin les appelait.

Dans Love Affair, le temps a ainsi une consistance particulière. Le film joue à la fois sur l’idée qu’on peut le tordre (le monde hors du monde de la grand-mère, les échos du futur) et qu’il est constitutif de l’existence humaine. Il y a ainsi dans le film des temporalités très définies : les 8 jours ½ de la traversée, les 4 heures d'escale à Madère, les six mois entre le débarquement et le rendez-vous à l'Empire State Building, les six mois que Terry doit attendre pour connaître les conclusions de son accident... le temps est toujours là comme une absolue vérité. Mais même si celui-ci est le guide de nos vies, on peut aussi le suspendre par amour, par passion. Ce double mouvement a priori contradictoire rejoint celui du céleste et du terrestre de la parenthèse à Madère, et c’est cette vision très complexe qui est à l’œuvre dans le film qui en fait aussi toute sa richesse. McCarey n’oppose par l’idéal et le concret, il montre que la vie se situe dans l’entre-deux, qu’elle se nourrit aussi bien de l’absolu que du réel.

Le fait que Terry et Michel se donnent rendez-vous au plus haut étage de l'Empire State Building symbolise leur pensée de pouvoir toucher le ciel grâce à leur amour, de pouvoir transcender complètement leur vie. Or ce n’est pas ce que McCarey attend d’eux, et le fait que ce rendez-vous soit contrarié montre que ce qui leur est demandé n'est pas du domaine du religieux, de la foi, d’une quête de l’absolu mais bien du domaine des hommes. Transcender sa vie se fait sur Terre, l'amour doit se vivre concrètement et non pas devenir une valeur idéale, inatteignable, mystique. L'accident de Terry est là pour le leur rappeler : l'amour est de l’ordre du physique, du corps, et non pas seulement une élévation de l'esprit et du coeur.

Pour lier la spiritualité aux corps, McCarey passe aussi et surtout par la formidable présence de ses acteurs. Irene Dunne, que le cinéaste a déjà dirigée dans Cette sacrée vérité et Mon épouse favorite, est absolument resplendissante, aussi à l'aise dans le drame que dans la comédie. Il suffit de voir lors de sa première apparition, lorsqu'elle est saisie dans le cadre du hublot, la palette d'émotions et de sensations qui s'impriment sur son visage pour confirmer le fait qu’elle est l’une des plus grandes comédiennes des années 1930. Charles Boyer est quant à lui parfait en snob galant et séducteur (nourri aux Mémoires de Casanova comme le fait remarquer Terry) qui révèle petit à petit une personnalité pleine de doutes, de regrets, et qui se jette dans l'amour totalement, avec passion et générosité. Leur jeu s'accorde à la perfection et tous deux forment un couple inoubliable, tout en complicité et en sensibilité.

Chef-d’œuvre de comédie, mélodrame parfait, Love Affair est un pur joyau. C’est un film fragile et délicat que l’on garde précieusement dans son cœur. Un film qui frappe par sa simplicité, son évidence, et qui dans un même temps propose de subtiles variations sur les thèmes de l’amour et de la vie.

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Par Olivier Bitoun - le 21 septembre 2010