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Critique de film
Le film

El Paso, ville sans loi

(El Paso)

Partenariat

L'histoire

La guerre de Sécession vient de prendre fin. L’ex-officier confédéré Clay Fletcher (John Payne) reprend son métier d’avocat à Charleston. Il saute néanmoins sur la première occasion d’aller faire signer un document au juge Jeffers (Henry Hull), désormais installé à El Paso pour raison de santé, dans le but de lui demander la main de sa fille, Susan (Gail Russell). Ce qu’il découvre n’est pas bien reluisant : la ville texane est sous la coupe du tenancier d’un saloon, Bert Donner (Sterling Hayden), dont le bras droit n’est autre que le shérif local, le véreux LaFarge (Dick Foran). Ils font régner la terreur, s’octroient les terres des soldats partis au combat, leurs épouses n’ayant pas pu s’acquitter à temps des impôts, font lyncher ceux qui font mine de se révolter, profitent de la faiblesse du juge déchu devenu alcoolique pour lui dicter des sentences impitoyables. Outré par les procès truqués, par le comportement des notables et par la violence qui règne en ville, Fletcher décide, en tant qu’homme de loi, de prendre légalement la défense des fermiers spoliés. Mais après que son futur beau-père s'est fait assassiner suite à un procès qui avait enfin fait innocenter un pauvre paysan (qui sera tué à son tour), il se transforme en nettoyeur sans concessions, faisant subir aux despotes le même traitement que ces derniers faisaient endurer aux pauvres bougres qui se mettaient en travers de leur chemin. Les morts s’accumulent, ce qui n’est pas du goût de Susan qui fait venir le grand-père de Clay. Elle espère qu’il pourra faire entendre raison à son petit-fils d’autant qu’elle ne souhaite pas épouser un homme devenu un meurtrier...

Analyse et critique

Après le nombre de westerns noirs et adultes sortis au cours des mois précédents, à la vision d’El Paso les spectateurs de l’époque ont dû se croire revenus quelques années en arrière, ce film se révélant être délicieusement anachronique pour 1949, totalement désuet par son ton et son style malgré une histoire une nouvelle fois assez sombre. En effet, le film de Lewis R. Foster retrouve une naïveté qui avait un peu déserté le genre et fait bien plus penser à la vague des westerns de série du début des années 40 dans lesquels George Gabby Hayes faisait déjà office de faire-valoir comique à ces stars montantes qu’étaient John Wayne ou Randolph Scott. Ici, il s’acoquine avec un nouveau venu dans le genre, John Payne, sans changer quoi que ce soit au personnage cocasse et pittoresque qu’il a toujours interprété. L’histoire, qui propose plusieurs pistes intéressantes, n’allait pas tenir toutes ses promesses à l’écran mais le spectacle allait néanmoins s'avérer agréable.

« Si vous voulez vivre, apprenez à tirer », dira-t-on à l’avocat venu à El Paso juste pour demander la main de la fille du juge. Au vu de ce conseil et à la lecture de l’histoire, on constate à quel point le film pouvait sembler sombre ; mais comme il a été dit précédemment, El Paso ne se révèle être qu’une petite série B sans conséquences dont le ton se révèle finalement assez décontracté. Il faut dire que Lewis R. Foster fut longtemps gagman pour les courts métrages burlesques de Hal Roach avant d’écrire des scénarios et de venir sur le tard à la mise en scène. Parmi ses écrits, signalons surtout qu’il est à l’origine du sujet original d’un des chefs-d’œuvre de Frank Capra, le célèbre M. Smith au Sénat (Mr. Smith Goes to Washington) et qu’il fournira à René Clair l’idée de sa délectable comédie fantastique C’est arrivé demain (It Happened Tomorrow). En tant que cinéaste, il se spécialisera dans le polar et le western de série B, El Paso étant son premier western et le premier de ses films produits par le duo William H. Pine et William C. Thomas. Leur compagnie, qui a signé un accord de distribution avec la Paramount, produira la plupart des œuvres suivantes de Lewis R. Foster dont le genre de prédilection deviendra le film d’aventure exotique coloré - John Payne et Rhonda Fleming seront de presque toutes ces escapades. On surnommait Foster le "Cecil B. DeMille du budget minuscule" et il eut pour autre partenaire d’élection la douce et jolie Gail Russell, qu’il se partageait avec l’autre réalisateur qui œuvrait à l’époque quasiment dans le même style de film, Edward Ludwig, auteur du magnifique Réveil de la Sorcière Rouge (Wake of the Red Witch). En tout cas, le cinéaste eut la cote auprès des cinéphiles français de l’époque, Tavernier et Coursodon écrivant même dans leur première édition de 30 ans de cinéma américain : "Heureux les cinéphiles qui ont connu Foster" !

Dans El Paso, on voit apparaître pour une des premières fois celui qui sera une révélation l’année suivante dans la peau du gangster Dix Handley dans Quand la ville dort (The Asphalt Jungle) de John Huston : le charismatique Sterling Hayden. Dans ce western, même s’il est le meneur des "very bad guys", on peut dire qu’il s’avère assez transparent car les scénaristes n’ont pas eu l’air de s’intéresser plus que cela aux méchants du film, aucun d’eux ne nous laissant une forte impression. A ses côtés, on retrouve donc Gail Russell, l’une des actrices les plus attachantes du moment, deux ans après son personnage inoubliable dans L’Ange et le mauvais garçon (The Angel and the Badman). C’est en cette même année 1949 qu’on pouvait aussi la voir dans cette merveille méconnue signée Edward Ludwig dont je touchais deux mots dans le paragraphe juste ci-dessus. Dans El Paso, elle n’a pas grand-chose à faire mais parvient pourtant à nous attendrir. Son père, le juge fantoche qu’elle soutient par amour filial, est interprété par le sympathique Henry Hull, figurant déjà dans la distribution de Colorado Territory de Raoul Walsh, surtout connu dans le genre pour avoir été le Major Rufus Cobb, journaliste teigneux et râleur dans le dytique Jesse James / The Return of Frank James. Si George Gabby Hayes interprète encore et toujours le rôle du vieux grincheux aux cheveux blancs, Mary Beth Hughes se voit octroyer un personnage secondaire tout à fait savoureux, celui d’une "voleuse de diligence" d’un genre tout particulier : alors qu’elle fait route, assise aux côtés de ses compagnons de voyage, elle leur propose de garder leur argent en prétextant qu’il serait à l’abri en cas d’attaque par des bandits puisque ces derniers ne s’en prennent jamais aux femmes ; bien entendu, à l’arrivée, avant que les dupés pensent à lui redemander leurs biens, elle s’est éclipsée !

Mais le héros du film est interprété par John Payne. Après avoir été l'un des jeunes premiers des comédies musicales de la Fox auprès de Betty Grable ou Alice Faye, avec El Paso il entre dans une seconde partie de carrière où, cette fois aux côtés de Rhonda Fleming, Gail Russel ou d'autres aussi belles jeunes femmes, il tourne des dizaines de films d'aventures ou de westerns de série B dont de nombreux sont réalisés par Lewis R. Foster et Edward Ludwig. L’acteur, dont le nom ne dira pas grand-chose à beaucoup, aura pourtant toujours une place de choix dans le cœur des cinéphiles pour avoir été le comédien de prédilection d’Allan Dwan durant les années 50, dans les films qu’il tourna avec le producteur Benedict Bogeaus. A cause d’un physique assez neutre et d'un visage quasiment immuable, beaucoup le jugeront fade mais, à l’instar de Randolph Scott, je lui trouve au contraire (dans El Paso, son premier western et après aussi d’ailleurs) une certaine élégance de dandy et un jeu à la sobriété exemplaire, ne tablant jamais sur aucunes mimiques ou grimaces, ne cherchant jamais à trop en faire. Certains prendront cette forme d'underplaying pour un manque de talent ; pour ma part, il me convient tout à fait. En tout cas, John Payne possède une belle prestance dans ce western dans lequel il incarne un personnage plutôt complexe, tour à tour homme de loi nonchalant ou chef d’une milice, n’hésitant pas une seconde à massacrer ses anciens ennemis. Bref, un nouveau venu dans le genre et qui s’y coule parfaitement bien.

Alors certes, le film est inégal, bien trop long (98 minutes, là où un autre réalisateur aurait pu le boucler en à peine 70 minutes) et survole de très loin un potentiel de départ qui semblait devoir être plus ambitieux ; mais son but n’étant a priori que de divertir sans rien vouloir révolutionner, il y arrive parfois plutôt bien notamment dans la description de ce personnage principal tiraillé entre son éthique et sa soif de vengeance. Si de nombreux westerns avaient déjà évoqué l’après-guerre civile, il me semble n’avoir encore jamais vu à cette date ces images de soldats disséminés sur la route, leur paquetage sur les épaules, en train de revenir dans leurs foyers, ou encore celles de ces femmes expulsées de leurs terres pour ne pas avoir pu payer assez vite leurs taxes, campant au bord de la route pour être certaines de ne pas louper leur époux de retour des combats. D’autres images assez inédites et en Cinecolor restent en mémoire, celle des pendus que l’on redescend de l’arbre en plein jour devant les citoyens vaquant à leurs occupations, ce curieux plan d’un cerf en contre-jour regardant la diligence traverser le paysage, ou encore ces paysages calcaires au sein desquels a lieu une poursuite assez efficace durant le premier tiers du film. Enfin, Lewis R. Foster s’essaie à des "trucs" de mise en scène qui semblent parfois incongrus, comme le montage de la séquence d’apprentissage au tir au pistolet, mais qui peuvent s’avérer par la même occasion assez enthousiasmants du fait de leur cocasserie même si ce n’était certainement pas le but poursuivi.

De la même manière, le combat final qui se déroule dix minutes durant lors d’une tempête de vent et de sable, s’il s’avère dramatiquement peu efficace puisque le spectateur n’arrive pas à distinguer grand-chose, il nous octroie néanmoins quelques coups d'éclat formels probablement involontaires mais bien présents, telles ces ombres apparaissant subrepticement le révolver au poing ou ces plans redoutablement énergiques de cavaliers en pleine course entourés par un nuage de poussière orangé. Quelques fulgurances, quelques images assez neuves, une histoire assez intéressante et quelques comédiens plutôt bien choisis pour un western de série un peu démodé qui ne devrait plaire qu’aux seuls aficionados.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 4 juillet 2015