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Critique de film
Le film

Edouard et Caroline

L'histoire

Une fin d’après-midi dans l’appartement d’Edouard (Daniel Gélin) et Caroline (Anne Vernon). Ils s’apprêtent à se rendre chez l’oncle de Caroline, mondain richissime qui a invité de nombreux amis pour leur faire connaître les talents de pianiste d’Edouard. L’oncle de Caroline a en effet pour sa nièce de grandes ambitions et il aimerait bien que son mari Edouard, issu d’une famille plus modeste, ne dépareille pas... En attendant, Edouard doit trouver un gilet pour son costume car le seul qu’il possédait, hérité de son père, a été jeté par Caroline. C’est le début d’une longue soirée faite de disputes et de réconciliations.

Analyse et critique

A la lecture du fil conducteur pour le moins ténu de ce synopsis, d’aucuns se demanderont quelle substance a bien pu exploiter Jacques Becker pour retenir l’attention des spectateurs 92 minutes durant. En vérité le film s’envisage comme une parenthèse dans la vie d’Edouard et Caroline, comme le signifie adroitement ce plan séquence en ouverture où l’on voit le jour se coucher au 60 rue de la Seine (on est encore dans le Saint-Germain-des-Prés du Rendez-vous de Juillet, le film précédent de Becker) pour pénétrer avec un habile mouvement panoramique dans l’appartement des deux jeunes amants. Dès lors, comme une séduction invisible et raffinée, opère sur le spectateur un attachement immédiat pour ce couple si naturel et moderne dans une comédie française de l’après guerre.

C’est que, avec une audace incroyable pour l’époque, Jacques Becker donne carte blanche à une jeune femme d’à peine 20 ans, Annette Wademant. Leur rencontre s’est produite lors des auditions pour son film précédent, Rendez-vous de Juillet (1949) et, s’il ne la retient pas pour interpréter l’un des deux rôles féminins principaux, il engage à cette occasion avec elle une histoire d’amour qui durera six ans. Leur collaboration est féconde puisqu’ils travailleront encore ensemble pour Rue de l’Estrapade deux ans plus tard, et jusqu’à Ali Baba et les 40 voleurs en 1954. Plus désenchanté, moins spontané, Rue de l’Estrapade n’en reste pas moins une réussite, hélas aujourd’hui encore trop mésestimée. Ces deux films ont en commun de comporter de nombreux éléments autobiographiques de la vie d’Annette Wademant, de façon plus factuelle et concrète pour le second puisqu’il évoque son arrivée à Paris et sa rencontre avec Robert Hossein, interprété dans le film par Daniel Gélin.

La genèse d’Edouard et Caroline, elle, est plus théorique et fulgurante comme le sont les disputes entre les personnages interprétés par Daniel Gélin et Anne Vernon, aussitôt ponctuées par des réconciliations tout aussi soudaines. Wademant dit s’être inspirée de la fougue du jeune couple qu’elle formait avec Becker depuis quelques mois. (1) Elle laisse entendre d’autre part que certains aspects de la satire sociale que constituent les portraits féroces des invités de la soirée mondaine orchestrée par l’oncle de Caroline sont, pour partie, l’œuvre de Jacques Becker. Néanmoins, à la lumière d’un autre aveu d’Annette Wademant, on suppose que le véritable apport de Becker est davantage technique que scénaristique, qui saura mener avec brio, par un montage alerte et extrêmement précis, une mise en scène synthétique.

Cette dynamique vive et urgente donne un caractère incisif et inspiré aux dialogues de la jeune scénariste qui peint un parterre convaincant de snobs à la vacuité agaçante sans jamais pour autant tomber dans la caricature. Au moment où Wademant écrit le scénario d’Edouard et Caroline, Becker et elle logent dans l’appartement inoccupé des Clouzot. C’est dans leur bibliothèque qu’elle découvre l’œuvre de Proust et, sur la foi de ce témoignage, on devine bien l’influence qu’a eue sur la jeune scénariste le regard lucide de l’écrivain porté aux frivolités d’une société mondaine déjà dépassée, appartenant à un autre temps. En 1951, cela fait six ans seulement qu’on découvre ou redécouvre le cinéma américain, interdit d’écran français pendant l’Occupation. Même s’il appartient viscéralement au classicisme du cinéma français, auquel il a lui-même contribué dès les années 30 en tant qu’assistant réalisateur de Renoir (Boudu sauvé des eaux, Une partie de campagne, La Grande illusion), Becker n’en est pas pour autant insensible au cinéma d’outre-Atlantique, comme son ami et contemporain Henri-Georges Clouzot, autre grand contributeur du renouveau du cinéma hexagonal dans les années 40.

A propos d’Edouard et Caroline, mais aussi dans une moindre mesure pour Rue de l’Estrapade, il y a une élégance dans la mise en scène de Becker, une aptitude à spontanément atteindre l’essentiel qui le rapproche des grands maîtres de la comédie américaine et notamment du Léo McCarey de Cette sacré vérité, voire le regard acerbe de Gregory La Cava dans ses nombreuses comédies des années 30. Il suffit de voir cette place prépondérante accordée aux personnages par rapport à l’histoire, ce souci permanent d’inscrire ces mêmes personnages dans un contexte social cohérent, de façon miraculeuse faire naître l’humour par le germe de l’anecdote, observer scrupuleusement une distance et une affection neutre autant que sincère à l’égard des personnages même les plus ridicules, enfin, respecter avec attention une certaine unité de lieu et de temps (Edouard et Caroline se déroule dans deux décors le temps d’une soirée) et par là créer une dilatation du temps et de l’espace.

Selon qu’on est dans le cocon chaleureux de l’appartement réduit d’Edouard et Caroline ou bien dans le vaste appartement de l’oncle de celle-ci, on passe d’un sentiment de familiarité avec ces personnages qui se déchirent faits de chair et d’amour, à une sensation de malaise et d’indifférence née de la suffisance frivole et mondaine des invités de l’oncle. Cette exigence, cette probité rendent Becker quasiment unique dans le registre de la comédie française de l’époque, et il y a fort à parier que, tout autant que l’économie de moyens utilisés pour la production de ces deux films, c’est également cette modernité singulière qui le rendirent si fascinant aux yeux des jeunes "ayatollahs" de la Nouvelle Vague. François Truffaut a d’ailleurs confié quelques années plus tard à Annette Wademant : « Après avoir vu Edouard et Caroline, nous nous sommes dit : on peut y aller, on peut faire des films avec des bouts de ficelle en racontant notre vie... »

Il faut également souligner le talent de direction d’acteurs de Becker, dont l’autorité fut certainement salvatrice lors du tournage quand on sait les réticences de tous sur le plateau et surtout l’attitude de Daniel Gélin, guère enthousiaste à l’idée de céder aux caprices d’une « midinette » en interprétant, selon ses propos, « les souvenirs d’adolescence et les rêves d’une jeune fille », qui plus est, la compagne du réalisateur. Cette réaction en dit long sur la difficulté pour les femmes, en 1950, de s’affranchir des contraintes imposées par une société qui vient à peine, six ans plus tôt, de leur accorder le droit de vote. Et le propos de Wademant est véritablement audacieux qui nous montre un couple dans lequel l’homme et la femme sont sur un pied d’égalité, où l’on voit également Daniel Gélin au cours d’une conversation avec le seul invité sympathique de la soirée (tiens tiens, un Américain...) s’interroger sur l’amour dans le couple en affirmant être fidèle à sa femme et assuré de la réciprocité de cette fidélité. Une façon comme une autre de démontrer la confiance qu’ils s’accordent mutuellement au milieu d’une société gangrénée par la frivolité et l’indifférence.

Il y a enfin cette réplique de l’Américain : « La midinette toute la journée, elle travaille, good… pas cocu. La femme riche, toute la journée… fait rien… cocu », une tirade en apparence caricaturale mais qui en dit long sur le féminisme latent qui germe dans l’esprit d’une jeunesse française sur le point d’entrer dans une nouvelle ère. Jacques Becker lui-même finissait par être excédé devant toutes ces incertitudes, allant jusqu’à gifler publiquement Annette Wademant sur le plateau après qu’elle a abusé de son autorité pour diriger les acteurs. Néanmoins, en dépit de l’atmosphère orageuse qui règne sur le tournage ainsi que des contraintes de toutes sortes, le film est favorablement accueilli par la presse et devient un authentique succès populaire en France, mais également en Angleterre et aux Etats-Unis.

Une gageure pour une production express de huit semaines, Becker étant tenu par son producteur de respecter un budget serré suite à l’échec de Rendez-vous de juillet, dont le tournage avait duré six mois. Des conditions de tournage inhabituelles pour Becker qui aimait prendre son temps, peaufinant chaque détail comme le démontre ce témoignage d’Anne Vernon (1) évoquant les circonstances dans lesquelles il l’a finalement choisie pour le rôle de Caroline : « C’était incroyable, je n’avais jamais vu cela, il me réveillait la nuit pour savoir comment je prenais le fait d’être choisie. Il ne fallait pas être docile avec lui, il vous disait qu’il vous prendrait peut-être mais avant il discutait beaucoup, il me faisait parler pour écouter mes intonations, me faisait bouger, rire, me mettre en colère en m’emmenant en voiture qu’il conduisait exprès très vite... Il marchait avec moi, me questionnait sur mes lectures. C’était insensé, il vous observait vivre dans différentes situations... »

Anne Vernon qui fut sans doute le seul soutien d’Annette Wademant, avec laquelle elle était naturellement complice, encourageait Jacques Becker et les techniciens à travailler plus vite, forçant sa nature méthodique et pointilleuse afin de boucler la réalisation dans les délais imposés. A budget serré, équipe réduite, Anne Vernon se maquille et se coiffe elle-même, improvise avec Daniel Gélin de nombreuses situations, telle que cette scène où elle tente de le mordre lors d’une dispute. Quand à Becker, il se rend de bonne heure sur le plateau afin de préparer au mieux toutes les questions techniques relatives au cadrage, au décor. Disposant d’un espace étroit pour figurer l’appartement d’Edouard et Caroline, il a l’idée de planter la caméra à la place du miroir devant lequel se regardent Anne Vernon et Daniel Gélin, ajoutant à cette familiarité naturelle qui se tisse entre le spectateur et les personnages.

Le temps d’une parenthèse heureuse et brillante, que constitue la réalisation de Casque d’Or en 1952, Becker retrouvera Annette Wademant, Daniel Gélin et Anne Vernon en 1953 pour un film qui vient compléter les propos d’Edouard et Caroline avec, cependant, une tonalité plus désenchantée, expliquant peut être par là la désaffection du public. Ces deux films, au même titre qu’Antoine et Antoinette, Falbalas ou encore Dernier atout, au sein d’une des filmographies les plus passionnantes du cinéma français, sont à réhabiliter sans attendre.

(1) Jacques Becker par Claude Naumann-Bibliothèque du film/Durante/collection Ciné-regards

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Par Yann Gatepin - le 28 mars 2013