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Critique de film
Le film

Echec à l'organisation

(The Outfit)

L'histoire

Earl Macklin vient de sortir de prison. Il apprend la mort de son frère Eddie et échappe de peu à un assassinat. Quelques années plus tôt, Eddie, Earl et leur ami Cody avaient braqué une banque. Cette banque appartenait à la Mafia, l'Organisation. Earl exige que l'Organisation le dédommage de la mort de son frère. Tant que ce ne sera pas le cas, il s'en prendra, avec son ami Cody, aux activités de l'Organisation, frappant où bon lui semble, y compris au sommet de la pyramide maffieuse contrôlée par le puissant Mailer.

Analyse et critique

Nous sommes en 1973. Quarante ans après le premier âge d'or du film de gangsters, le monde à changé. Au début des années 30, le monde du crime organisé - ou qui commence à s'organiser - tel que nous le décrit le cinéma est le résultat d'une crise sociale qui amène des hommes à s'élever contre la société, contre ses règles et contre la misère. C'est un monde souterrain, Underworld est d'ailleurs le titre de la première œuvre marquante du genre, qui vient s'opposer à l'ordre établi. Le criminel, qu'il soit vu de manière positive ou négative, est un homme en rupture, en opposition à la société, un homme qui incarne un autre modèle. Cette frontière entre le monde du crime et la société s'atténue avec le temps. Le cinéma nous montre un milieu sortant des souterrains et s'installant comme un élément presque normal de l'organisation sociale américaine. C'est le cas dès les années 50, notamment dans le marquant New York Confidential où la mafia est assimilée à une entreprise classique. L'organisation criminelle à quitté l'ombre, le boss est installé au sommet des immeubles. La notion de mafia et celle d'entreprise se confondent de plus en plus, il devient de plus en plus difficile de distinguer crime organisé et société. La lutte se déplace alors, non plus entre les valeurs de la société et celles du crime organisé, mais entre des organisations tentaculaires à la légitimité semblant inattaquable (ayant parti lié à la politique et au pouvoir) et des indépendants, criminels repentis où éléments broyés par le système, qui luttent seuls contre une structure dont on ne sait plus bien s'il s'agit de crime ou d'institution d'Etat. On retrouve ce schéma dans Get Carter, dans les films criminels italiens, notamment ceux de Fernando Di Leo, et dans le cinéma américain où la figure de l'indépendant s'impose, comme dans Charley Varrick ou The Last Run. C'est dans cette mouvance que s'inscrit The Outfit, film dans lequel on ne parle plus jamais de mafia mais seulement d'Organisation, symbole de cette évolution de la représentation du crime.

Cette figure du professionnel indépendant est notamment incarnée par le personnage de Parker, créé par Donald Westlake (sous le pseudonyme de Robert Stark) dans une série de romans régulièrement adaptés au cinéma à la fin des années 60, notamment par John Boorman pour Point Blank, avatar stylisé - on pourra même dire trop stylisé - du cinéma de gangsters américain. C'est l'une de ces aventures que John Flynn choisit d'adapter pour The Outfit. Flynn est alors un jeune réalisateur, entré à Hollywood dans l'entourage de Robert Wise qui lui confia différents rôles sur ses films du début des années 60. En 1973, il a déjà réalisé deux films. Le premier est l'étonnant The Sergeant, l'histoire d'un sergent vétéran de la campagne de France qui lutte contre ses sentiments pour une jeune recrue, film atypique et réussi, écrin parfait pour le talent de Rod Steiger. Le second est The Jerusalem File, film prenant pour décor le conflit arabo-israelien, que nous n'avons pas pu voir. C'est donc, avec The Outfit, la première fois que Flynn se confronte à un genre qu'il aime, le film noir, et à un cinéma qu'il admire, le cinéma classique américain. Sa première idée était d'ailleurs de situer l'histoire dans les années 40, comme une forme d'hommage, idée rejetée par la MGM essentiellement pour des raisons financières. Flynn s'accommoda sans problème de ce choix que l'on peut penser bénéfique artistiquement puisqu'il empêche le film de se scléroser dans un simple exercice de style. On retrouve toutefois l'influence des grandes heures du Noir dans le nom des personnages : Earl en référence à celui joué par Bogart dans High Sierra, Cody pour le Cody Jarrett de White Heat, et surtout dans un casting de "gueules" du passé, Robert Ryan en tête, mais également Mary Windsor, Jane Greer, Elisha Cook Jr...


Pour incarner Macklin, il faut trouver un successeur à Lee Marvin, incarnation quasi mythologique du personnage créé par Westlake dans dans Point Blank. Alors que Jack Nicholson fut d'abord envisagé puis écarté pour des raisons financières, le choix se porte sur Robert Duvall, qui vient de triompher dans The Godfather. Un choix payant qui voit succéder au massif Marvin un personnage plus gris, moins énorme, mais totalement en ligne avec l'aspect las et usé que Flynn veut donner au personnage. Il est l'incarnation d'un professionnel du braquage, parfait pour le personnage d'Earl Macklin : son jeu subtil et intérieur apporte une véritable profondeur à The Outfit. Pour l'épauler, le massif Joe Don Baker, qui vient de tourner dans Charley Varrick, incarne un Cody à la force évidente mais plein de sympathie, l'évident ami indéfectible d'un héros en quête de vengeance. Tout au long du film, Earl et Cody sont accompagnés de la petite amie du premier, Bett, incarnée par Karen Black. Et c'est là que le bât blesse quelque peu. Le personnage est creux avant de se révéler en toute fin de film pour apporter une touche d'émotion à l'ensemble : l'interprétation de Black ne colle pas vraiment au reste du casting. Le jeu un peu excessif de celle qui était alors une icone du Nouvel Hollywood se trouve en décalage avec la sobriété du reste du casting. En 1973, il semblait sûrement évident d'inclure au casting d'un film celle qui incarnait une sorte de nouvelle vague, d'Easy Rider à Five Easy Pieces. Aujourd'hui, à l'évidence, elle n'avait pas nécessairement sa place dans un film comme The Outfit, dans un rôle un peu bancal comme celui de Bett. Une réserve qui n'empêche pas de se réjouir d'un casting dans l'ensemble impeccable, mais un personnage un peu raté qui ôte certainement un peu de force à l'ensemble.

The Outfit nous conte l'histoire d'une vengeance. Pas une vengeance faite de folie et de haine, mais une vengeance calculée et mesurée. Une vengeance chiffrée même, Macklin exigeant 250 000 $ à l'Organisation pour compenser la perte de son frère. Tant qu'il n'obtient pas cette somme, il frappe, méthodiquement. Le film se construit alors comme une succession de scènes d'action, montrant les préparatifs et les différents braquages d'Earl et Cody, jusqu'au coup final, au sommet de l'organisation. Flynn est parfait dans la mise en scène de ces différents évènements. On le voit dès l'ouverture du film, un peu à part puisqu'elle montre l'assassinat du frère d'Earl. Une séquence sèche, efficace, éliminant tout dialogue superflu et mise en valeur par une excellente gestion du cadre. Flynn fait toujours preuve d'originalité pour filmer l'action, les scènes de violence sont rapides, souvent hors champ ou en partie hors champ, soutenues par une musique très inspirée de Jerry Fielding. Systématiquement, il impose une véritable tension, un suspense à l'intérieur de chaque séquence qui donne à chacune une grande efficacité. Au fur et à mesure du cheminement d'Earl et Cody, on remonte dans l'Organisation, on en croise les différents membres, tous montrés comme des employés plutôt que comme des gangsters "à l'ancienne". C'est le cœur du film, la lutte de deux hommes seuls, deux professionnels face à une organisation tentaculaire qui ne sait pas les combattre car ses hommes sont de simple pions, des employés, inutiles dans un tel combat face à des hommes qui ont une véritable raison de se battre : la mort de son frère pour Earl, l'amitié pour Cody. Cette incapacité, cette incompréhension même des actes d'Earl et Cody, est illustrée par les propos de Mailer, le chef de l'Organisation. Impeccablement interprété par un Robert Ryan imposant et charismatique à souhait, malgré la maladie qui va bientôt l'emporter, Mailer n'a pas les armes, les stratégies pour lutter contre ces hommes du passé. Lui est un homme d'affaires, ne comprenant pas comment deux hommes si petits peuvent lui causer tant de problèmes. Cette incompréhension, ce décalage rééquilibrent le combat décrit par The Outfit, digne d'un David contre Goliath moderne. Et il est particulièrement réjouissant de voir nos deux personnages, tout au long du film, s'en prendre avec succès à un adversaire si imposant. Dans un combat, qui plus est, où il n'y a pas d'arbitre. En effet, on ne voit presque aucun policier dans The Outfit, aucun représentant de la société. La société est représentée par l'Organisation : elle est tout et cette représentation est un mécanisme très efficace pour rendre les deux héros, deux personnages du passé, solitaires et faibles, sympathiques au public.


Il fallait cette mécanique pour générer un peu d'empathie car ces personnages taiseux, dont les rares dialogues sont par ailleurs remarquables, n'en suscitent que bien peu. Nous l'avons vu, le film est une succession d'événements, on se pose bien peu, on est face à une mécanique de vengeance. Cette mécanique est parfaitement mise en image par John Flynn, au point que le film lui-même court le risque de devenir mécanique, routinier. L'ensemble est parfaitement réalisé, efficace, mais à force le film est proche de s'essouffler, faute de moments émotionnellement forts. Le plaisir des différentes scènes d'action, le rythme du film, la figure du "méchant" Mailer, particulièrement réussie, maintiennent The Outfit du bon côté, celui d'un film efficace et plaisant. Mais il y manque probablement un soupçon d'émotion pour devenir une grande réussite. Une émotion que Flynn pensait sûrement apporter par le personnage de Bett, qui malheureusement ne remplit pas totalement son office.

L'issue de cette mécanique, c'est la confrontation finale avec Mailer, une attaque impossible, un sacrifice de nos deux héros qui vont au bout de leur logique. Cette idée de sacrifice, Flynn avait pour volonté de la mener à son terme. Il tourna une première version de la fin de The Outfit voyant Cody succomber à ses blessures et laissant planer le doute sur le destin de Earl. Cette fin pessimiste fut jugée trop déprimante par la MGM, et si Flynn la défendit bec et ongles, il finit par céder et tourner une nouvelle fin, celle que l'on connait, voyant Earl et Cody parvenir à s'échapper dans un grand éclat de rire. Si la séquence reste remarquable dans son écriture, ses dialogues, sa mise en scène, et que ce final est finalement réjouissant, laissant s'échapper la pression générée par l'atmosphère oppressante du film, on regrette toutefois de ne pas avoir vu la fin originale qui aurait certainement été bien plus forte. En l'état, cette conclusion est tout de même un excellent final, intense, qui vient conclure en beauté un film efficace.

Efficace, voici le mot qui caractérise le mieux The Outfit. Dialogues ciselés, scènes d'action rythmées, Flynn va droit au but. S'affranchissant de tout excès de psychologie, il mène tambour battant un film qui maintient de bout en bout l'attention de son spectateur. Toutefois il manque un petit quelque chose pour en faire un très grand film : des personnages un peu plus marquants, un final plus intense émotionnellement auraient offert la possibilité de passer ce cap. Mais ne boudons pas notre plaisir, The Outfit reste un excellent représentant du film de gangsters des 70's, à ranger tout près de Charley Varrick ou de The Last Run, que l'on préférera peut être pour son esthétique marquante. Le film de Flynn mérite mieux que l'accueil critique tiède qu'il reçut à sa sortie. Il est la preuve du talent de son réalisateur qui aurait mérité, par cette réussite, d'avoir accès à des films aux budgets plus confortables et aurait pu devenir une référence du genre. Il n'obtiendra jamais réellement cette reconnaissance mais The Outfit reste aujourd'hui l'évidence de sa grande compétence, un excellent polar à voir et revoir.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Philippe Paul - le 29 octobre 2013