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Critique de film
Le film

Duel dans la Sierra

(The Last of the Fast Guns)

Partenariat

L'histoire

En ces années 1880, la plupart des prestigieux bandits de l’Ouest ne sont plus de ce monde ; Brad Ellison (Jock Mahoney) en est un des derniers "spécimens" encore vivants, un tireur d’élite que beaucoup tentent toujours de provoquer pour la gloire. Il ne peut faire autrement que de sans cesse se battre pour sauver sa vie. Après avoir à nouveau tué en duel un homme qui l’attendait de pied ferme, il est envoyé chercher par le millionnaire John Forbes (Carl Benton Reid) qui a une mission a lui proposer. Le vieil homme paralysé lui demande de retrouver son frère disparu depuis une vingtaine d’années, mais qui lui avait néanmoins fait signe de vie voici cinq ans par l’intermédiaire d’une lettre dans laquelle il disait vivre à San Vicente au Mexique. John propose à Brad la coquette somme de  $ 25,000 s’il retrouve la trace de son frère mort ou vif, autrement un de leurs anciens et malhonnêtes partenaires se verra reverser la fortune qu’ils avaient découverte sous la forme d’un filon d’or. Brad accepte le travail, sachant qu’avec une telle récompense il pourra enfin se retirer de cette vie d’éternelle fuite et pouvoir s’acheter un ranch en Oregon. Le voici en route pour le Mexique où il entame son enquête ; certains semblent ne pas apprécier sa présence et Edward Forbes, glorifié par les péons de la région, parait s’être volatilisé, la plupart des gens le disant mort sans pouvoir préciser où il a été enterré. Brad insiste néanmoins pour poursuivre sa quête, pour laquelle il va recevoir de l’aide du contremaitre d’un grand propriétaire terrien, Spaniard Miles (Gilbert Roland), dont il vient de sauver la vie..

Analyse et critique

Une réflexion sur les tireurs d’élite qui ne peuvent avoir un seul instant de tranquillité à cause de leur réputation - voir à ce propos le plus beau film sur ce thème, le splendide La Cible humaine (The Gunfighter) de Henry King - ; la description de la fin d’une civilisation basée sur la loi du plus fort ; la peinture de l’hémorragie des outlaws qui vont se réfugier de l’autre côté de la frontière, le tout au sein d’une intrigue de film noir ; avec de tels éléments, même si pas nécessairement novateurs, il y avait de quoi accoucher d’un très bon film. Mais George Sherman ayant perdu la main depuis un bon moment, 1952 exactement, après le très bon The Battle at Apache Pass (Au mépris des lois), même si le postulat de départ pouvait sembler alléchant la déception est de nouveau au rendez-vous. Le cinéaste était pourtant expressément retourné à la Universal pour filmer ce scénario qui lui tenait grandement à cœur. Maintenant que George Sherman est revenu dans les petits papiers de pas mal de monde, force est de constater qu’après 1952, la plupart de ses westerns furent bien moins enthousiasmants que les précédents. Après Les Rebelles (Border River) et Le Trésor de Pancho Villa, on aurait pu estimer que le Mexique ne semblait pas avoir grandement inspiré le réalisateur ; mais ses derniers westerns pro-Indiens, Le Grand chef (Chief Crazy Horse) et Comanche n’étaient guère meilleurs, voire même pires. Au vu de Duel dans la Sierra, et même si ce dernier est loin d’être mauvais contrairement à tous les autres titres cités ci-dessus, à moins d’un sursaut à venir je continue de penser que sa période faste se situe bel et bien derrière lui, ses meilleurs westerns ayant été ceux tournés entre 1948 et 1952 pour la compagnie Universal. Depuis, Sherman n’a cessé de me décevoir ; mais le déclin ne serait peut-être pas irrémédiable puisqu'il n'en avait alors pas encore fini avec sa carrière westernienne.

N'en restons pas sur une image aussi négative et rappelons que George Sherman a réalisé une dizaine de très bons westerns, et parmi ceux-ci son chef-d’œuvre, Tomahawk, un film pro-Indien d’une rare puissance d’évocation à propos des massacres perpétrés envers les Natives. Même si après The Battle of Apache Pass (Au mépris des lois) en 1952, le cinéaste ne nous a plus donné d’autres titres aussi réussis dans le genre, on pouvait néanmoins fonder un semblant d’espoir sur ce western mexicain doté d’une intrigue de film noir. La première séquence confirmait cette attente ; depuis Le Grand chef, Sherman ne nous avait pas offert, plastiquement parlant, d’aussi beaux plans et cadrages. Un cavalier passe au bord d’une tombe creusée dans la terre au milieu du cimetière, le compositeur venant ironiquement placer quelques mesures du Dies Irae sur l’image. Vues sur la ville avec au premier plan, de dos, un homme qui semble attendre le cavalier, prêt à se battre en duel avec lui. Il n’est pas interdit de penser que Sergio Leone a vu ce film à l'époque puisque certains plans, ainsi que d’autres situés un peu plus tard (notamment tous ceux lors des scènes de morts violentes), semblent annoncer son cinéma. Et alors que le duel va avoir lieu, plan de coupe sur le trou creusé du début avec le bruit de la détonation. Le drame a eu lieu hors-champ et l’on comprend immédiatement que l’homme est mort et que la tombe venait juste d’être creusée à son intention par le tireur d'élite. Début fulgurant et assez génial par ses partis pris de mise en scène, du niveau de la première séquence toute aussi fabuleuse et sur le même modèle de Sept hommes à abattre (Seven Men from Now) de Budd Boetticher. Puis on apprend à connaitre l’antihéros (puisqu’il s’agit d’un tueur à gages) interprété par Jock Mahoney, un homme fatigué par cette vie d’éternelle fuite et qui n’aspire plus qu’à une chose, gagner une grosse somme d’argent afin de pouvoir se retirer le plus loin possible, dans un coin tranquille où il pourrait s’occuper de son propre ranch.

Brad Ellison est un homme blasé et qui sait ses jours comptés s’il ne va pas se terrer très loin du Far West. C’est pour cette raison qu’il accepte presque sans réfléchir l’offre que lui fait le milliardaire, pensant que s’il mène à bien sa mission il pourra ensuite réaliser ses rêves ; mais on se rend aussi immédiatement compte qu’il a pitié du handicap de son employeur, ce qui nous le rend tout de suite encore plus humain. Une fois les bases de l’intrigue posées, la quête peut commencer et l’on quitte immédiatement les USA pour le Mexique. Et une fois encore - mais ce sera presque la dernière - le film de Sherman de nous étonner positivement avec la séquence de l’arrivée de Brad au Mexique où il retrouve des personnages ayant réellement existé : Johnny Ringo (le personnage interprété par Gregory Peck dans La Cible humaine), James Younger et Ben Thompson. Scène originale et assez passionnante au cours de laquelle on assiste à une discussion entre ces derniers outlaws américains, à leur évocation de la mort toute récente de Billy the Kid et Jesse James, à leurs aveux quant à leur anxiété par rapport à leur avenir compromis. C’est à ce moment que le titre original prend tout son sens crépusculaire, Brad semblant être considéré comme l'ultime tireur d’élite, ces derniers n'ayant plus leur place dans la nouvelle société qui se construit. Non seulement Jock Mahoney interprète un personnage assez richement décrit et attachant, mais rien que le fait de le voir bouger et se déplacer, rien que de l’entendre parler et de le voir jouer est un véritable plaisir. Pour tout dire, rien que pour sa présence, Duel dans la Sierra mérite d’être vu et peut même se laisser regarder sans ennui. Le comédien porte tout simplement le film sur ses épaules, tous les autres faisant un peu pâle figure à ses côtés, même si Gilbert Roland est à nouveau tout à fait convaincant dans la peau d’un personnage qui manque néanmoins singulièrement de consistance (comme quasiment tous les autres d’ailleurs). Car que dire du personnage de Linda Cristal excepté qu’il s’avère totalement insignifiant (voire parfois encombrant), guère aidé par l’interprétation sans saveur de la comédienne ? Quant à Lorne Greene (futur interprète de Bonanza) et Eduard Franz, ils n’ont pas non plus vraiment la part belle.

Car oui, à l’exception du portrait que brosse de Brad Ellison le scénariste David P. Harmon (déjà auteur pour George Sherman de Reprisal, un western que je n’ai jamais eu l’occasion de voir), là où le bât blesse c’est avant tout dans l’écriture de son scénario répétitif et surtout de ses pompeux dialogues qui sonnent presque constamment faux. Harmon recherche sans cesse le mot d’auteur, la métaphore ou l’aphorisme, au point de les rendre pesants et parfois même ridicules et prétentieux (les discours du "padre"). C’est à ce moment-là qu’on repense à ceux formulés par Burt Kennedy pour Budd Boetticher et qu’on regrette ces séquences similaires chez ces derniers qui semblaient au contraire d’une grande justesse, l’auteur sachant choisir le juste milieu entre répliques cinglantes et réalisme. Ici non seulement les dialogues sont trop écrits mais ils tiennent une trop grande place tout en étant parfois très obscurs, l’intrigue devenant par ce fait parfois peu compréhensible et mal ficelée alors qu’au final elle se révèle simplissime. Comment faire compliqué... Un gros problème d’écriture avec quelques sacrées baisses de rythme qui rendent le film plus languissant que nonchalant, plus monotone que réellement captivant, la parabole morale de la fin ne faisant qu’alourdir le propos. Heureusement, après aussi quelques idées de mise en scène assez maladroites - comme ce plan de coupe sur le coassement d’un corbeau alors que c’est le cri d’un homme torturé que l’on aurait du entendre -  durant les 10 dernières minutes George Sherman retrouve les immenses qualités du début, faisant montre de sa maitrise totale du Cinémascope en magnifiant les décors naturels qu’il a à sa disposition. L’arme utilisée par Brad Ellison pour le "duel" final est également très originale. Ces quelques séquences rattrapent un peu le long ventre mou de la partie centrale du film.

Une intrigue de film noir (on pense au début à des films comme The Big Sleep de Howard Hawks, avec cet handicapé envoyant ce "détective" revenu de tout en mission pour aller retrouver un membre de sa famille) dans des décors westerniens pour un film à énigmes (où s’est caché le personnage recherché et pour quelles raisons ? est-il mort ou encore vivant ? pourquoi les paysans lui sont-ils autant attachés ? qui a tué les précédents "détectives" partis à sa recherche ?) qui s‘achève en fable spirituelle un peu lourde, mais qui nous aura permis de faire un bout de chemin, au milieu de magnifiques paysages superbement photographiés par Alex Phillips, aux côtés de cet acteur devant lequel je ne cesse de m’extasier depuis sa découverte dans Joe Dakota. Il est assez curieux de voir que Jock Mahoney joue une fois de plus dans un western dans lequel les coups de feu peuvent se compter sur les doigts d’une main ; mais contrairement aux films réalisés par Richard Bartlett, on trouve ici quelques morts très violentes, préfigurant même la décennie suivante, qu’elle soit italienne ou américaine. Duel dans la Sierra se révèle décevant mais pas mauvais pour autant ; bien meilleur en tout cas que les quatre ou cinq westerns précédents du cinéaste. Cependant, il faut également savoir que ce western a ses ardents défenseurs ici même ou en la personne de Bertrand Tavernier.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 20 décembre 2014