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Critique de film

L'histoire

Scott Chavez (Herbert Marshall) tue sa femme qu’il a surprise dans les bras de son amant. Il est condamné et exécuté. Avant de mourir, il conseille à sa fille Pearl(Jennifer Jones) d’aller vivre chez sa cousine, la douce Laura Belle (Lilian Gish). La jeune métisse se rend donc au Texas où elle est recueillie par la famille McCanles, dont le patriarche (Lionel Barrymore) est un richissime éleveur de bétail qui accepte à contrecœur d’accueillir sous son toit la fille d’une Indienne. Impétueuse et d’une redoutable force de caractère, Pearl souhaite pourtant se fondre dans le moule familial et accepte pour cela de se faire conseiller par un pasteur illuminé que l’on surnomme "The Sin Killer" (Walter Huston). Malgré tout, elle attise le désir des deux fils, le cynique Lewt (Gregory Peck) et le sympathique Jesse (Joseph Cotten). Contre l’avis de son père qui souhaite les expulser de ses terres avec pertes et fracas, Jesse se range du côté des constructeurs de chemin de fer. Il est chassé de la propriété. Lewt n’a désormais plus de rival à demeure ; Pearl se donne à lui lors d’une nuit de tempête. Seulement Lewt refuse de l’épouser ; dépitée, elle décide de se marier avec un homme d’âge mûr, Sam Pierce (Charles Bickford). Jaloux, Lewt n’hésite pas à provoquer son rival afin de le tuer ; non seulement sa tête est mise à prix pour meurtre, mais il fait aussi sauter un train de munitions en marche pensant ainsi faire plaisir à son père qui lui donne effectivement sa bénédiction et de l’argent pour l’aider à fuir. De tristesse d’avoir "perdu" ses deux fils, Laura Belle meurt. Jesse demande à Pearl de venir vivre avec lui et sa nouvelle épouse mais Lewt veut la récupérer, n’hésitant pas pour ce faire à braver la justice et à tirer sur son frère qu’il blesse grièvement. Pearl n’a plus qu’une idée en tête : en finir avec Lewt. Elle part le chercher fusil en main dans sa cachette en montagne pour le duel au soleil du titre.

Analyse et critique

Duel au soleil, dont le tournage débuta en février 1945, ne fit son apparition sur les écrans américains que le 31 décembre de l’année suivante lors d'une avant-première à Los Angeles. Gageons que les premiers spectateurs à le découvrir en ce réveillon de la Saint Sylvestre ont dû terminer l’année 1946 plutôt estomaqués ! Les westerners, s’ils en étaient restés à l’admirable sensibilité de Jacques Tourneur (Canyon Passage) ou sur le modèle de classicisme que venait de leur offrir John Ford (My Darling Clementine), ont dû se trouver un peu déboussolés, se demander d’où provenait ce souffle passionnel qui s’abattait sur leur genre fétiche ! Sept ans après Autant en emporte le vent, les rêves de grandeur de Selznick avaient encore accouché, sinon d’un chef-d’œuvre comme le précédent, d’un film-monstre absolument fascinant à défaut d’être totalement réussi. « Voyant comment ont toujours été rentables les westerns, je pense que si je pouvais en créer un qui ait plus d’actions spectaculaires que d’habitude dans un western et qui soit en même temps une violente histoire d’amour, ces deux éléments m’apporteraient un grand succès » : le producteur mégalomane David O' Selznick ne croyait pas si bien dire et, malgré le coût phénoménal de son film, ce dernier rentra largement dans ses frais, Duel au Soleil demeurant encore aujourd'hui l'un des westerns les plus rentables jamais réalisés. Amusant de lire alors ce qu'il avait dit de ses intentions premières à King Vidor quelques temps avant le début du tournage : « Je voudrais que ce soit un petit western artistique. Occupez-vous en et, si vous avez besoin d’aide, faites-le moi savoir. Mais c’est votre enfant. » Il n'en a évidemment rien été : outre King Vidor, pas moins de cinq ou six autres réalisateurs y ont participé, s’y sont succédés et usés, et non des moindres : William Dieterle, Josef Von Sternberg, William Cameron Menzies ou encore Otto Brower. Mais le maître d'œuvre était bel et bien Selznick qui s'occupa de tout, allant jusqu'à faire réécrire le scénario au jour le jour pour au final obtenir le film qu'il souhaitait, une sorte de mélo kitsch, baroque et excessif, constamment sur le fil du ridicule, mais transcendé par les partis pris esthétiques et les fulgurances de la mise en scène et qui culminent dans le fameux duel.

Un duel dont quasiment tout le monde connait le dénouement tellement il est demeuré célèbre, et encore plus depuis que Martin Scorsese lui a accordé une place importante au sein de son documentaire sur le cinéma américain. Séquence paroxystique qui représente d’ailleurs très bien le film en son ensemble, à savoir une suite presque ininterrompue de séquences dramatiques au fort climax, comme l’était déjà Gone With the Wind avec lequel il possède de nombreux points communs outre son tournage épique et son énorme budget. Duel au soleil se rattache au western surtout au travers de son décorum et par son arrière-plan historique qui décrit la sempiternelle lutte entre un grand propriétaire terrien et les responsables du chemin de fer. Le patriarche haineux sent avec angoisse que son mode de vie va probablement être détruit par l’avancée de la civilisation représentée par le passage du train sur ses terres. Dans une ultime tentative de fanfaronnade, il va vouloir stopper ce progrès en marche par un appel au secours de tous les cow-boys avoisinants qu’il réunit au terminus actuel du chemin de fer pour leur faire massacrer tous les travailleurs du rail qui voudraient pénétrer sur sa propriété. C’est la cavalerie américaine qui va venir les contrer. Devant le drapeau étoilé brandi par ces majestueux cavaliers, le vieil homme va courber l’échine, se résigner et accepter la défaite : « Je me suis battu pour ce drapeau ; je ne vais pas maintenant lui tirer dessus. » C’est la fin d’un monde, celui de la barbarie et de la domination par la force. Hormis cette séquence d’ailleurs grandiose à tout point de vue, l’intrigue principale ne tournera  presque exclusivement qu’autour des rapports tourmentés entre Pearl et les hommes, la métisse fougueuse formant avec Lewt un couple maudit et passionné. De nombreuses séquences les mettant en scène seront d’ailleurs marquées d’une sensualité peu commune pour l’époque, d’un érotisme même assez torride.

Ce fort potentiel érotique était déjà à l’œuvre dans Le Banni de Howard Hughes, mais Selznick ira encore beaucoup plus loin dans le but d’offrir à Jennifer Jones, la femme qu’il aimait à l’époque, un rôle dans lequel on ne serait pas prêt de l’oublier. Et effectivement, elle est de quasiment toutes les scènes ; avouons néanmoins qu’on lui en a fait faire beaucoup trop et qu’il nous est parfois difficile de pardonner à son époux de producteur de l’avoir rendue à de nombreuses reprises carrément laide, déformée et insupportable à force de roulements d’yeux, de maquillage exagéré, de vilaines grimaces et de pénibles rictus. Le film est entièrement fait d’excès et d’outrances ; et si la mise en scène arrive à dépasser le côté risible de certaines situations ou comportements, elle ne nous empêche pas d’être de temps en temps mal à l’aise pour la comédienne qui fut pourtant si sobre dans la peau de Bernadette Soubirous chez Henry King. En dehors de ces moments, l’actrice arrive pourtant à convaincre par le fait de se donner corps et âme à son personnage ; il faut dire qu’elle est parfaitement entourée, que ce soit par les premiers ou les seconds rôles. Gregory Peck se délecte visiblement d’avoir enfin eu l’occasion d’interpréter un salaud intégral, Joseph Cotten est égal à lui-même, Charles Bickford et Harry Carrey apportent leur savoir-faire à l’intérieur du genre et le couple Lionel Barrymore / Lilian Gish s’avère exceptionnel. Quant à Walter Huston et Butterfly McQueen, ils apportent un humour salvateur et bienvenu au milieu de ce déluge de passions exacerbées, le premier dans le rôle du tueur de péché illuminé et (ou) roublard, la seconde dans celui de la servante noire qui ne peut s’empêcher de raconter des faits simples par d’interminables récits. A travers cette dernière, comme dans Autant en emporte le vent où elle tenait déjà un rôle semblable, la vision des Noirs pourra paraître simpliste, voire méprisante, mais force est de constater que ce personnage est bien plus amusant que déplaisant : sachons aussi nous replacer dans le contexte de l’époque.

Un budget initial pulvérisé (le coût de production s’avérant plus élevé que celui déjà colossal d’Autant en emporte le vent), un tournage épique, l’intervention de plus de cinq réalisateurs et presque autant de chefs opérateurs, des milliers de mètres de pellicule "imprimés" représentant la possibilité de tourner environ 200 longs métrages traditionnels… Duel au soleil était dès sa conception placé sous l’égide du GIGANTISME. Et heureusement - car ce n’est pas toujours le cas - les spectateurs en eurent à leur tour pour leur argent car cette démesure se retrouvait aussi sur l’écran, chaque séquence étant réalisée pour être "bigger than life". Le spectacle était donc bien au rendez-vous. Impossible d’oublier la scène du rassemblement des cavaliers déjà évoquée plus haut avec ses milliers de figurants, le dressage du cheval fougueux par un Gregory Peck qui ne l’est pas moins, les chevauchées de Jennifer Jones à travers les immensités hallucinantes du paysage, les "duels entre Gregory Peck et Charles Bickford puis Joseph Cotten, sans évidemment oublier celui qui oppose au final les "amants diaboliques".

Difficile de ne pas être ébahi par l’utilisation d’un Technicolor saturé (le contre-jour de Gregory Peck et Lionel Barrymore en plan lointain face au soleil couchant semble littéralement flamber), la grandeur des toiles peintes et des décors à commencer par celui du saloon où se déroule la première séquence, la gestion de l’espace, la beauté fulgurante des cadrages (la contre-plongée au dessus du bal) et des mouvements de caméra (de nombreux et étonnants panoramiques, notamment celui ouvrant le barbecue). Tout a été mis en œuvre pour river les yeux du spectateur à l’écran et, malgré la multitude de cinéastes aux commandes, le résultat s’avère plutôt homogène et, plastiquement, constamment somptueux sans pour autant faire dans la nuance. Dommage que Dimitri Tiomkin n’ait pas composé une musique de la puissance de celle d’un Max Steiner qui aurait encore  augmenté la force et la portée du film. Certaines trouvailles, comme la séquence rythmée par le son d’une volée de cloches lors du rassemblement de cow-boys, sont génialement inspirées mais l’ensemble reste bien trop sage comparativement à la fougue qui anime les images et les personnages.

Mais Duel au soleil est avant tout un film sur l’amour fou que n’auraient renié les Surréalistes. Car nous sommes pleinement conscients dès le départ de l’irréalisme total des situations et des comportements menant à cette histoire d’amour violente, passionnelle et brulante, mélange d’amour/haine et de fascination/répulsion. Pourtant, la voix d’Orson Welles aurait dû nous mettre sur la piste lorsque, dès le début, elle nous parle bien de légende alors que la première image du film nous montre "Squaw’s Head Rock" rougeoyant au crépuscule, le lieu où s’est déroulé ce duel rageur et sanglant d’amour et de mort. Une relation passionnelle entre une femme sensuelle et constamment désirable et un homme viscéralement odieux et machiste dont l’attraction est aussi fascinante qu’incompréhensible, la force du désir sexuel semblant tout emporter. Il est d’ailleurs étonnant que la moiteur de ce couple soit passée aussi facilement à travers les mailles du Code Hayes et de la censure ; il faut avoir vu Jennifer Jones à quatre pattes en train de briquer le sol de sa chambre, sa croupe bien en vue, et Gregory Peck arrivant derrière elle le regard libidineux pour se demander comment une Amérique aussi puritaine a pu acclamer le film. Le goût et l’attrait de l’interdit sans doute. Une image en tout cas fichtrement audacieuse que n’aurait d’ailleurs probablement pas reniée un Erich Von Stroheim. La tuerie finale est l’aboutissement logique de ces relations orageuses : après s’être pris au travers de la figure une tartine de confiture, une gifle et une serpillère, Gregory Peck finira avec une balle dans le ventre, sa meurtrière se trainant littéralement vers lui pour mourir dans ses bras après un dernier baiser sauvage. Fameux et fabuleux final qui ne perd aucunement sa puissance évocatrice malgré les multiples visionnages !

« J’étais parti sur l’idée d’une intrigue poignante. C’est ce que je m’efforçais de réussir. Je cherchais à avoir une bonne interprétation sans exagération ni scènes exacerbées… Mais Selznick a voulu dramatiser les scènes, rendant le tout de plus en plus grand, selon son style habituel » disait King Vidor ; il ne souhaitait pas en arriver à ce que son œuvre bifurque de la sorte et, excédé par la mainmise de son producteur sur tous les aspects du tournage, il décida de quitter les plateaux en août 1945. Même si les premières incursions de Vidor dans le genre étaient loin de nous faire préfigurer Duel au soleil, il n’en reste pas moins que sa patte se fait sentir presque tout du long même si celle de Selznick est encore plus présente. Leur collaboration atteint néanmoins au génie à de nombreuses reprises, et beaucoup de leurs options de mise en scène demeurent encore aujourd'hui hallucinantes de beauté et de culot : une expressivité picturale assez unique dans le genre. Il n’est pourtant pas inutile de répéter que tout est expressément exagéré et que cette surenchère ne pourra pas plaire à tout le monde. Les autres y trouveront probablement un sommet incandescent de lyrisme démesuré.

Si le film s’avère parfois pénible, il faut saluer le courage des auteurs d’avoir poursuivi leur démarche jusqu'-au-boutiste sans jamais se démonter. Sorti dans 300 salles (un nombre énorme pour l’époque), Duel au soleil obtiendra un succès sans précédent mais restera sans véritable descendance.