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Critique de film

L'histoire


Les
habitants d’un village des Carpates vivent sous la peur du comte Dracula, pourtant terrassé quelques années auparavant. Afin d’apaiser cette crainte, l’évêque de Keinenburg vient pratiquer un exorcisme en clouant une croix sur la porte du château du vampire. Or, le prêtre qui l’accompagne glisse dans une crevasse et son sang ranime Dracula, prisonnier d’une mare glacée. Celui-ci hypnotise le prêtre afin de s’en servir et de se venger de l’homme qui a profané sa demeure. Il décide de séduire et vampiriser la nièce de l’évêque.

Analyse et critique

En 1968, année de distribution de Dracula et les femmes, la maison de production Hammer Films brille de tous ses feux et ne sait pas qu’elle vit ses derniers moments de grâce. Depuis le succès triomphal et mondial de Frankenstein s’est échappé de Terence Fisher, en 1957, elle règne sur le cinéma fantastique anglo-saxon avec son subtil mélange d’atmosphère gothique, de scènes chocs sanguinolentes et d’érotisme latent. Seul Roger Corman aux Etats-Unis, avec ses adaptations éblouissantes des nouvelles de Edgar Allan Poe, rivalisera en terme de succès public et artistique. Avec peu de moyens et beaucoup d’imagination, la Hammer a su renouveler les grands mythes de la littérature fantastique du dix-neuvième siècle tels que Dracula, le monstre de Frankenstein et le fantôme de l’Opéra, par un usage judicieux de la couleur, une interprétation psychanalytique de ces mythes et un contournement des codes de censure afin de mettre en évidence leur connotation sexuelle sous-jacente. De plus, la Hammer s’est forgée une vraie identité : ses productions ont une véritable homogénéité artistique du fait qu’elles reposent sur une équipe technique talentueuse qui reste pratiquement la même de film en film ; mêmes producteurs, réalisateurs décorateurs, musiciens, monteurs jusqu’à la fin des années soixante… De plus, elle a su fidéliser des comédiens de grande qualité, venant pratiquement tous du répertoire shakespearien, tout autant les vedettes (Peter Cushing, Christopher Lee, André Morell, Oliver Reed) que les acteurs de second plan (Andrew Keir, Francis de Wolff, Thorley Walters, Miles Malleson et tant d’autres). La Hammer a donc tout de l’entreprise artisanale, compensant son manque de moyens financiers par une unité et un savoir-faire artistique de premier ordre. En 1967, son aura sur la production fantastique est si importante que Roman Polanski fera une parodie de l’univers de la Hammer, avec un budget toutefois plus confortable, en réalisant Le bal des vampires.

En 1968, elle produit encore une grande œuvre : Les vierges de Satan de Terence Fisher. Mais, les premiers symptômes de son essoufflement apparaissent. Elle met sur pied une suite paresseuse de La déesse de feu et le producteur maison Michael Carreras réalise un Monde des abîmes certes sympathique mais très loin de la poésie des films aux créatures merveilleuses concoctées par Ray Harryhausen dont il s’inspire. Donc, rien encore de vraiment mauvais mais, déjà, un manque d’inspiration et de renouvellement. De plus, la concurrence se fait rude et l’année 1968 est, à cet égard, cruciale. D’une part, au cours des années soixante, de nouvelles sociétés de production anglaises spécialisées dans la fantastique gothique sont apparues dans le sillon de la Hammer, telles que la Amicus ou la Tyburn, produisant des films de qualité souvent avec les mêmes réalisateurs (Freddie Francis, Terence Fisher…) et les mêmes acteurs (Lee, Cushing..) que ceux utilisés par la Hammer. D’autre part, le cinéma fantastique américain se réveille, cette même année, après une décennie de léthargie avec l’apparition de nouveaux talents : George A.Romero réalise sa Nuit des morts-vivants et Roman Polanski retrouve l’art de la suggestion et du fantastique contemporain avec Rosemary’s Baby. Ces deux œuvres sont les premiers jalons du renouvellement du genre aux Etats-Unis, qui allait prendre toute sa mesure tout au long des années soixante-dix, ringardisant et enterrant définitivement le style de la Hammer qui allait produire son dernier film en 1976, avant de se tourner vers la télévision.

Dracula et les femmes est produit à l’aube de ce bouleversement. Il est, à cet égard, assez significatif car il s’inscrit à la fois pleinement dans l’évolution du cinéma d’épouvante et porte en lui les difficultés du renouvellement de ce genre de production.

Il est significatif de l’évolution du cinéma d’épouvante car il est un jalon de plus dans le surenchérissement dans la violence et dans l’horreur visuelle. Certes, la Hammer a été pionnière dans la volonté de montrer des scènes purement horrifiques : les organes coupés dans les bocaux du docteur Frankenstein ou la scène de décomposition du Cauchemar de Dracula ont été, à ce titre, révolutionnaires. Mais Dracula et les femmes joue à fond la représentation visuelle de l’horreur. Déjà, dès la séquence d’ouverture, remarquable dans sa manière de faire monter l’angoisse due à une belle utilisation du montage et à la musique crescendo de James Bernard, le réalisateur Freddie Francis expose clairement ses intentions : une femme est retrouvée, vidée de son sang, accrochée à l’intérieur de la cloche d’une église. Dracula a la plupart du temps les yeux rouges sang et ses yeux saignent à la vue d’une croix. Dans le final, il est transpercé par cette même croix et se débat, tel un pantin désarticulé…Le film contient donc un lot encore plus important de scènes chocs que son prédécesseur Dracula, prince des ténèbres, dernier opus réalisé par Terence Fisher en 1965, qui était déjà, assez violent.

Il porte, dans un même temps, les limites des productions Hammer de l’époque. Les scénarios comportaient des facilités narratives, voire des incohérences du fait qu’ils étaient souvent écrits très rapidement afin de tenir compte des limites budgétaires et de satisfaire les délais de distribution. Celui de Dracula et les femmes est proche de l’indigence et il est significatif du manque d’inspiration des auteurs de la Hammer. L’intrigue se résume à la volonté de Dracula de se venger d’un évêque parce que celui-ci a posé une croix sur la porte de son château (qu’il pouvait très bien faire enlever par le prêtre qui le seconde à tout moment du film par ailleurs, sans attendre que cela soit fait dans le final). On ne peut qu’émettre un sourire devant un tel postulat surtout que le personnage de Dracula se borne à quelques grognements et à des répliques ridiculement sentencieuses. De même, la dimension psychologique des personnages principaux et secondaires fait défaut contrairement aux trois Dracula préalablement mis en scène par Fisher. Heureusement que Freddie Francis a très bien vu les limites de son sujet et a préféré s’intéresser à créer un univers et à styliser son film. C’est ce qui fait que Dracula et les femmes, malgré ses défauts, reste un Dracula très intéressant et très plaisant à regarder. Freddie Francis, sans atteindre le brillant savoir-faire d’un Terence Fisher ou d’un John Gilling, montre qu’il était, outre un des plus grands chefs opérateurs du cinéma, un réalisateur bien meilleur que sa réputation de tâcheron le laisse entendre. Comme en témoigne la mémorable séquence d’ouverture évoquée plus haut, sa mise en scène est très efficace dans les scènes de terreur. Il faut mentionner à ce titre le plan de la main de Veronica Carlson, lorsque Dracula plante ses crocs dans sa gorge, qui lâche subitement l’ours en peluche qu’elle tenait ; bel effet de style autant que métaphore sexuelle. Par ailleurs, Francis distille un érotisme latent encore plus présent que dans les précédents volets de la série, tout autant grâce aux vêtements suggestifs de la virginale et plantureuse Veronica Carlson que par des sous-entendus ou des gestes équivoques (Barbara Ewing déshabillant un Barry Andrews ivre est assez troublante). La religion n’est pas non plus épargnée puisque le disciple de Dracula n’est autre qu’un prêtre. De plus, Francis s’attache à décrire minutieusement l’environnement de ses personnages en s’attardant, par exemple sur les beuveries d’étudiants dans des tavernes sordides. Il réalise aussi un assez étonnant travail sur l’image. Les productions de la Hammer ont toujours été plastiquement très travaillé mais ici, le résultat est assez curieux par la tonalité légèrement psychédélique des couleurs ; l’essentiel des apparitions de Dracula a été filmée à travers des éclairages et des filtres à dominante rose et rouge, couleurs du désir et du sang. Le générique du début, par ailleurs, donne le ton avec ses vaisseaux sanguins filmés en négatif mauve et vert. On voit bien que nous sommes en 1968 ! ! !

Dracula et les femmes reste donc une réussite. Outre les faiblesses du scénario et une certaine baisse de rythme au milieu du film, l’inventivité de Freddie Francis, la beauté de Veronica Carlson et le charisme de Christopher Lee (qui compense les faiblesses de son personnage) permet à ce film d’être une œuvre troublante qui ravira les amateurs de la fameuse maison de production.

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