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Critique de film

L'histoire

M. Renfield a rendez-vous dans un château situé aux confins de la Transylvanie. Le voyage n’est pas sans mystère, puisque le sympathique agent immobilier se heurte bien vite à l’effroi des habitants de la région. En effet, un terrible vampire hante encore le pays, et le danger qu’il symbolise n’a d’égal que sa cruauté. Sur place, le comte Dracula accueille le voyageur et lui offre restauration et confort. Mais Renfield est bientôt sous l’emprise maléfique du vampire, et tous deux repartent pour l’Angleterre. Une vague de crimes étranges vient alors secouer Londres. La police ne sait que faire, désappointée par ces meurtres qui n’ont aucun antécédent connu. Dracula jette rapidement son dévolu sur une jeune fille de bonne famille. Cette dernière commence à tomber sous son influence, sans que personne ne comprenne réellement ce dont elle est victime. Mais Van Helsing, scientifique courageux et tenace, découvre bien vite la terrible vérité...

Analyse et critique

Dracula est un très grand classique et une date capitale dans l’histoire du cinéma mondial. En effet, ce long métrage réalisé par Tod Browning est le tout premier film fantastique de l’ère du parlant. En 1930, la Universal prend la décision d’adapter le roman de Bram Stoker, ou plus précisément la pièce de théâtre qui en est tirée et qui triomphe encore à Broadway, avec un certain Bela Lugosi dans le rôle titre. Carl Laemmle Jr., fondateur de la Universal, commence à mettre en chantier cet ambitieux projet. Lon Chaney, acteur mythique du cinéma muet, de son surnom "l’homme aux mille visages", est prévu pour interpréter le comte Dracula. Mais il décède d’un cancer du poumon peu avant le tournage. Laemmle mise alors tout sur un acteur chevronné qui connait le personnage sur le bout des doigts, plus que quiconque, et qui l’a joué des centaines de fois sur les planches. Bela Lugosi entre ainsi dans la légende. Ce choix, personne ne le regrettera, car la prestation de Lugosi reste encore aujourd’hui unique et littéralement habitée. Pour ce premier film d’épouvante au cœur d’un cinéma sonorisé encore tout jeune et balbutiant, la Universal ne se refuse rien et soigne son film dans tous ses aspects. La mise en scène de Tod Browning et la photographie de Karl Freund parviennent à créer un alliage intéressant composé de poésie européenne et d’efficacité américaine, ce qui permet au long métrage d’équilibrer son récit entre réalisme inflexible et onirisme cauchemardesque. Et force est de constater que le résultat demeure très intéressant, en dépit de considérables défauts. L’œuvre bénéficiera d’un énorme succès public et critique, ce qui donnera envie à la Universal de continuer sur cette lancée, érigeant par ce biais un style incomparable au sein du cinéma de genre hollywoodien.

Pourtant, en regard des autres productions fantastiques qui vont rapidement voir le jour par la suite, Dracula est un film décevant, à plusieurs niveaux. En effet, le plus gros défaut de ce long métrage réside dans sa cruelle absence de rythme et dans sa mise en scène pour le moins pétrifiée. Tod Browning, réalisateur de talent rôdé aux films d’épouvante au temps du muet, avait su créer un style solide et inventif (avec entre autres The Unknown et London after Midnight, tous deux en 1927) mais ici, il n’en reste que peu de choses. L’ensemble est élégant, certes, ainsi que très bien cadré, mais sans génie particulier. Le film avait toutefois bien démarré, proposant vingt premières minutes bien montées, utilisant une photographie nuancée soutenant les décors avec splendeur. L’arrivée de Renfield dans le château de Dracula est de ce point de vue une belle réussite, aussi mystérieuse que glaçante, et que le charisme inquiétant de Bela Lugosi fait ressortir encore davantage. Mais passé tout le prologue, une fois l’histoire installée à Londres, le film s’étire péniblement sur des séquences intéressantes, finement dialoguées, mais filmées avec une platitude aussi pénible que préjudiciable à la réussite de l’ensemble du film. Car dès lors, les acteurs s’expriment dans des tirades et de longs dialogues où le cadre ne bouge que rarement, où les plans se succèdent les uns aux autres sans la moindre petite trouvaille technique qui viendrait rendre le tout plus moderne et plus agréable. Si Dracula est une pleine et entière réussite en ce qui concerne sa photographie et une partie de sa distribution, sa mise en scène, belle mais sans vigueur, vient ternir toute tentative d’emmener le film sur d’autres cimes esthétiques plus ambitieuses. De plus, la totale absence de musique, sauf en ce qui concerne le générique de début magistralement souligné par le Lac des cygnes, empêche la tension dramatique d’évoluer au fil du temps et désamorce régulièrement le rythme des séquences clés (le meilleur exemple demeurant la fin, quand Van Helsing poursuit le vampire jusque dans la crypte). En revanche, le silence morbide et finalement assourdissant de chaque scène réussit à créer une certaine atmosphère relativement unique. De leur côté, les décors luxueux et les contrastes de lumières saisissants tendent à donner au film une patine harmonieuse qui définit toute une partie des codes du film d’épouvante des années 1930. Pour finir, le scénario, beaucoup plus proche de la pièce de théâtre jouée à Broadway que du roman de Stoker, aboutit à une bonne synthèse de l’univers romanesque, malgré de très nombreuses coupes drastiques dans le matériau littéraire d’origine. Le sujet fait évidemment couler beaucoup d’encre à la sortie du film (en pleine ère pré-code), considéré comme très subversif, car il s'agit de l'une des premières fois où l’érotisme est autant raccroché au sang et au macabre.

Bien sûr, il reste la distribution, réussie dans son ensemble. David Manners et Helen Chandler s’en sortent assez bien, en dépit de leur banalité apparente. Cependant, l’actrice dégage un petit quelque chose qui rend sa prestation pleine de charme et de fraicheur. Dwight Frye, en Renfield rendu fou par le vampire, est impeccable. Son incarnation est parfois stupéfiante, toujours juste, et au contraire de la mise en scène, assez baroque. Cela restera sa plus belle apparition au cinéma. Puis Edward Van Sloan, en scientifique altruiste et sérieux, livre également une très bonne personnification de Van Helsing. Son calme et son monolithisme contrastent merveilleusement avec les jeux théâtraux et plus démonstratifs de Frye et surtout de Bela Lugosi. Ce dernier est irréprochable : halluciné, vivant chaque seconde de son rôle comme si sa vie en dépendait, il est incontestablement le comte Dracula, ce rôle qui va le marquer pour le restant de ses jours, au-delà même de sa carrière cinématographique. On peut légitimement penser qu’il fut le meilleur Dracula de l’histoire du cinéma, le plus sincère et le plus charismatique aussi. Des yeux flamboyants, un sourire démoniaque et une voix à la prononciation mémorable lui donnent ici une mesure colossale. Ce n’est pas forcément son plus beau rôle, mais c’est en tout cas son plus célèbre. Visuellement, c’est aussi lui qui donna à Dracula une apparence de séducteur, en costume parfaitement taillé, et à l’éducation accomplie, sorte d’aristocrate maléfique continuellement en représentation. Il reste que son jeu marqua profondément le public de l’époque, ce qui lui conféra immédiatement un statut de star hollywoodienne. Si le film de Browning peut être considéré comme l’aboutissement suprême du mythe de Dracula (sa représentation dans un Art moderne et populaire : le cinéma), il peut aussi être interprété comme le commencement de la légende entourant la vie de Bela Lugosi.

Tout cela est largement suffisant pour apprécier Dracula comme il se doit. Un spectacle raffiné, à l’ambiance ambivalente dans laquelle rôde sans cesse une odeur de mort, entaché par un certain nombre de défauts, mais méritant sa réputation de classique ultime du genre fantastique de par sa position initiale parmi les dizaines d’autres productions qui suivront, et plus spécialement de par le souffle salvateur qu’apporte l’inoubliable incarnation de Bela Lugosi en comte Dracula. Certaines de ses répliques résonnent encore dans la mémoire collective : « I am Dracula. »

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