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Critique de film
Le film

Double mise

(Hard Eight)

L'histoire

John (John C. Reilly) semble totalement démuni lorsque Sydney (Philip Baker Hall) le rencontre assis à la devanture d’un café. Ce dernier, un élégant homme d’âge mûr, l’invite à boire un coup et au fur et à mesure de leur discussion lui propose de le prendre sous son aile afin de lui faire gagner la somme de 6 000 dollars dont il a besoin pour pouvoir enterrer décemment sa mère. Tous deux partent pour les casinos de Reno où, sur les conseils avisés et sous la tutelle de ce "père adoptif", John devient rapidement un efficace joueur professionnel. Deux ans plus tard, ils ne se sont pas quittés et John est toujours collé aux basques de Sydney ; il va tomber amoureux d’une serveuse de bar désabusée, la jeune Clementine (Gwyneth Paltrow), qui pour ne pas perdre son emploi, accepte de temps à autre de se prostituer. Comme il l’avait fait avec John, Sydney décide de la sortir de son inconvenante situation et de la protéger. Tout semble aller pour le mieux pour cet improbable trio sauf que l’engrenage va se gripper à cause d'un joueur un peu malsain (Philip Seymour Hoffman)...

Analyse et critique

Alors qu’en cette année 2018, Phantom Thread, le dernier film de ce jeune prodige qu’est Paul Thomas Anderson - PTA pour les intimes - recueille les louanges presque unanimes de la presse et du public, son coup d’essai aujourd’hui un peu oublié est repris en salles dès ce mois de novembre : un film noir sentimental et contemplatif au ton unique et d'une immense tendresse pour ses personnages ; une belle occasion de découvrir les débuts d’un des réalisateurs les plus doués et passionnants de sa génération. Lorsqu’il réalise Hard Eight avec le soutien du Sundance Institute, le jeune cinéaste n’a que 25 ans ; il reprend à peu de choses près le point de départ d’un de ses courts métrages (Cigarettes & Coffee), le développe pour en faire avec un petit budget de trois millions de dollars son premier long, que l’on peut classer dans la catégorie de ce que l’on a appelé durant cette décennie 1990 le néo-polar. En à peine vingt ans, Anderson signera quelques-uns des plus grands films américains de ce début du XXIème siècle ainsi que quelques clips d’artistes aussi reconnus que Joanna Newson, Fiona Apple, Haim ou Radiohead. Si Hard Eight est passé un peu inaperçu - non sans raisons malgré ses indéniables qualités -, son deuxième film, Boogie Nights, le propulsera directement sous le feu des projecteurs. Ceci étant tout aussi amplement justifié tellement sa maitrise sera dès lors totale, aussi bien concernant sa réalisation, la qualité de son écriture ainsi et surtout que sa direction d’acteurs.

Suivront le "cultissime" Magnolia, Punch-Drunk Love, une des comédies romantiques les plus originales et jubilatoires de l’histoire du cinéma, l’ample et intimidant There Will Be Blood, déjà considéré par beaucoup comme un des plus grands chefs-d’œuvre de ce siècle, l’impressionnant et captivant The Master, la réjouissante comédie policière qu’est Inherent Vice et enfin l’adulé Phantom Thread. Hard Eight - aussi connu sous les titres Sydney ou encore Double mise -, est évidemment en deçà des longs métrages qui suivront et je ne pense sincèrement pas que ce soit dû au seul fait que les producteurs lui aient demandé de réduire la durée de son film d’environ une heure : la ténuité de l’intrigue et du scénario sont parmi les principaux points faibles de ce galop d’essai de 90', non exempt de quelques longueurs et lenteurs un peu gratuites. Le film n’en est pas moins une œuvre tout aussi attachante que très prometteuse, le réalisateur faisant d’emblée montre d’une grande maestria, et ce dès la première séquence pré-générique : cadrages au cordeau, entrées incongrues ou (et) brutales d’objets dans le plan (ici un camion qui traverse lentement le 2.35 de gauche à droite), fascination pour les longs plans-séquences parfois fixes ainsi que pour les travellings, efficacité des effets sonores, ou encore originalité de la musique de Jon Brion, à l’orchestration sobre, composition qui sans atteindre son plein épanouissement - celle qu’il écrira pour Punch-Drunk Love sera d’une tout autre trempe - annonce ses réussites à venir.

Une première séquence étirée qui évoque Quentin Tarantino dans la manière qu'il a de ne pas se précipiter mais au contraire de prendre son temps pour poser ses marques. On fait dès lors la connaissance de deux des protagonistes, un jeune homme prostré devant l’entrée d’un bar qu’un homme d’âge mûr va inviter à prendre un café. Comme le faisait déjà à l’époque le réalisateur de Reservoir Dogs, Paul Thomas Anderson les présente sans hâte, scrute attentivement son duo, les fait parler lentement, laissant délibérément de côté plusieurs zones d’ombre et sans craindre non plus les moments de silence, les regards et les gestes étant souvent aussi évocateurs que n’importe quelle réplique. John est un loser gentil mais naïf qui a besoin de 6 000 dollars pour enterrer décemment sa mère. Sydney va lui proposer de le prendre sous son aile, de lui apprendre quelques ruses et astuces pour se faire de l’argent facile dans les casinos. Pour quelles raisons une telle prise en charge ? Quelles sont ses véritables intentions ? Est-il le bon samaritain qu’il parait être, ou cet apparent bienfaiteur a-t-il quelques mauvaises idées derrière la tête ? Bluffe-t-il comme lorsqu’il joue ? Nous ne le saurons jamais vraiment avant les révélations finales, d’où naîtront entre-temps des interrogations et une sorte de constant suspense. Le tout manque cependant d’un peu de tension, la douceur de l’interprétation de Philip Baker Hall ne nous donnant pas beaucoup d'illusions quant à sa possible méchanceté, nous faisant au contraire bien plus penser qu’il s’agit d’une sorte d’ange gardien tout droit sorti d’un film de Frank Capra. Une impression renforcée lorsque, deux ans plus tard, nous le verrons s’occuper avec la même délicatesse, la même bienveillance et a priori le même désintéressement d’une serveuse de bar qui s’étonne, lorsqu’il l’amène chez lui, qu’il ne veuille même pas coucher avec elle.

Cette mise en place, et principalement la description des relations qui se tissent entre ces trois personnages, ne s'étendra pas moins que durant toute la première moitié du film avant qu’un dérapage se produise, un épisode dramatique qu’attendaient peut-être avec impatience la plupart de ceux venus voir un polar : une idée incongrue de la part du couple formé par John et Clementine va gripper la machine en provoquant une situation assez absurde qui va en quelque sorte déclencher une petite escalade de violence qui prendra fin à la toute dernière (et abrupte) séquence. On regrette néanmoins dans cette deuxième partie que le film perde un peu de son originalité et enquille quelques séquences et retournements de situations finalement assez conventionnels et sans grandes surprises. D’un long préambule au ton et à l’atmosphère assez uniques, on débouche sur un polar sympathique mais qui ne dépareille pas vraiment de ceux qui sortent à l’époque, d’autant qu’il lui manque un peu d’intensité. Nous aurons néanmoins pu nous régaler de la mise en scène inventive et virtuose du réalisateur et surtout de sa direction d’acteurs, la plupart de ses futurs comédiens récurrents étant déjà réunis ici pour notre plus grand plaisir : les excellents John C. Reilly et Philip Baker Hall, ainsi que Philip Seymour Hoffmann dans quelques séquences seulement mais au cours desquelles, déjanté, il se révèle mémorable. Il est tout aussi réjouissant de croiser Samuel L. Jackson qui semble tout droit sorti d’un film de son pote Tarantino ainsi qu’une toute jeune et déjà talentueuse Gwyneth Paltrow.

Assez anecdotique, pas tout à fait abouti, notamment concernant l’écriture narrative ou la gestion du rythme, pas dépourvu de maladresses mais néanmoins extrêmement singulier, sympathique et attachant, le film voit surtout l’émergence d’un cinéaste brillant au potentiel immense : Paul Thomas Anderson commence ici à se dévoiler ici et traite déjà ici en germe des thématiques récurrentes comme la transmission d’enseignements, la paternité, le pouvoir de l’argent... Nous noterons également quelques références cinéphiles assez savoureuses, Sydney appelant par exemple sa protégée my darling Clementine. Un film noir sentimental, nocturne et mélancolique qui fascine parfois, captive et émeut par les relations quasiment filiales qui s’instaurent entre Sydney et ses deux protégés, et enfin qui n’hésite pas à prendre de brutaux chemins de traverse au moment où on l’attend le moins. Un film modeste et prometteur, comme un beau brouillon.

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : Splendor

DATE DE SORTIE : 21 NOVEMBRE 2018

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Par Erick Maurel - le 20 novembre 2018