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Critique de film
Le film

Don Angelo est mort

(The Don is Dead)

L'histoire

Lorsque Don Paolo meurt subitement, son impétueux fils Frank aimerait hériter de son territoire mais la commission, le jugeant inexpérimenté, en décide autrement. Le territoire est partagé entre Don Aggimio Bernardo et Don Angelo. Ce dernier adopte Frank, qui lui succèdera. Luigi Orlando, le consigliere de Don Aggimio qui est derrière les verrous, voit dans cette nouvelle situation l’occasion de mettre la main sur la ville. Il veut tout faire pour provoquer l’affrontement entre Frank et Don Angelo et jette dans les bras de Don Angelo la compagne de Frank. Une terrible guerre se déclenche entre Don Angelo et Frank, accompagné de ses amis Tony et Vince Fargo qui se croient aidés par Orlando. 

Analyse et critique

En l’espace de 3 années, de 1971 à 1973, Richard Fleischer a réalisé trois films majeurs de la période et de sa filmographie. L’Etrangleur de Rillington Place, aboutissement de son étude psychologique des tueurs, Les Flics ne dorment pas la nuit, maître étalon du film de flics et Soleil vert, probablement le meilleur film d’anticipation d’une époque qui a vu l’apogée du genre. Il est pourtant resté un artisan, au sens le plus noble du terme : comme durant l’heure de gloire des studios, dans les années 40 et 50, il est le réalisateur auquel on fait appel pour sa technique et sa capacité à mener à bien n’importe quel projet, sans jamais être à l’origine des sujets qu’il met en scène. C’est encore le cas pour Don Angelo est mort pour lequel il rejoint le producteur vétéran Hal B. Wallis, un nom indissociable des films sociaux produits par la Warner durant les années 30 et qui selon toute évidence saisit ici l’occasion du succès du Parrain pour revenir au film de gangsters. Au succès de Francis Ford Coppola, Don Angelo est mort emprunte notamment deux figures de son casting, Al Lettieri et Abe Vigoda, et un récit d’affrontement entre familles maffieuses. De quoi ouvrir largement la porte au qualificatif de sous-Parrain que les critiques sont souvent prompts à attribuer aux films de gangsters sortis dans les années 70.


Cette comparaison systématique nous semble facile et, comme pour d’autres films, se restreint dans le cas de Don Angelo est mort aux conditions de sa production. Pour ce qui est du fond, il est évident que le film de Richard Fleischer ne peut prétendre égaler le chef-d’œuvre de Coppola. Les deux films ne partagent pas la même ambition. Le Parrain est un film unique, puissante tragédie familiale inscrite dans l’histoire de l’émigration sicilienne dont l’un des ingrédients est le crime organisé, seul vecteur d’ascension sociale de ses personnages. C’est évidemment un récit bien plus riche, bien plus vaste que ceux de la grande majorité des "films de gangsters" produits durant la même période, Don Angelo est mort compris. La comparaison est écrasante et injuste, laissant évidemment peu de place aux qualités de ces autres productions. Don Angelo est mort doit plutôt être perçu comme un pendant des films de gangsters du début des années 30. Là où ces derniers illustraient souvent l’ascension d’un caïd, la construction d’un empire, celui de L’Ennemi public ou du Petit César, Don Angelo est mort nous raconte la fin du monde des vieux parrains, une allégorie évidente d’une société en pleine mutation telle que nous la présentent de nombreux films criminels de l’époque. Un sujet moins vaste qui n'empêche en aucun cas un film d'être passionnant et touchant.


Avec Don Angelo est mort, Fleischer nous démontre encore une fois sa capacité d’adaptation aux époques et aux genres. Il saisit les environnements urbains grisâtres typiques du polar américain des années 70, construisant l’ambiance de son film dès les premiers plans d’introduction. Toutefois, on sent le cinéaste moins inspiré que dans ses précédentes réalisations comme Les Flics ne dorment pas la nuit ou Les Complices de la dernière chance. Les plans sont plus routiniers, la mise en scène plus mécanique. Il s’agit peut-être de la conséquence d’un tournage qui s’effectue essentiellement en studio ou celle d’un scénario dont le cinéaste est moins proche et dans lequel il trouve moins d’espace pour exprimer ses convictions personnelles. Fleischer déroule alors le parfait petit programme du film de gangsters, avec ses images classiques comme celles de la drogue planquée dans la voiture et du test de sa qualité ainsi qu’une succession de séquences d’action au découpage parfait, mais ne laissant pas vraiment à l’esprit d’images mémorables. Seuls quelques moments sont plus inspirés, comme lorsque Frank découvre les garde-robes d’Angelo et de sa compagne, rares exceptions d’un film policier de facture très classique. Un travail de mise en scène efficace, digne d’un artisan de haut niveau, mais sans véritables étincelles. Aussi talentueux soit-il, un cinéaste ne peut pas créer un chef-d’œuvre à chaque fois qu’il se trouve derrière la caméra, même lorsqu’il s’agit de Richard Fleischer. La marque de son talent est de nous offrir pour ce film, que l’on pourrait qualifier de mineur, un divertissement efficace et prenant, enrichi d’une dimension émotionnelle qui le distingue tout de même de la masse des films du même genre.


Moins inspiré visuellement, Fleischer exprime tout de même pleinement dans Don Angelo est mort l’humanité présente dans chacun de ses films. Il crée un personnage particulièrement attachant avec Don Angelo, faisant jouer Anthony Quinn de manière moins exubérante que dans ses rôles les plus marquants. Au cœur d’un récit sec et violent, Angelo incarne une certaine nostalgie. Il est un parrain à l’ancienne, fonctionnant aux sentiments au point de se faire piéger par la manipulation de Luigi, le maffieux moderne, homme d’affaires sans scrupule. Une fois le piège de Luigi refermé, le film nous montre une réaction en chaîne. Chaque camp reprend la main à l'autre, avec une violence chaque fois décuplée, donnant lieu à un jeu de destruction se déroulant en parallèle de la décrépitude physique de Don Angelo. Fleischer traite avec tout autant d’empathie les personnages de Frank, Tony et Vince qui s’opposent à Angelo. Incarnés par d’excellents acteurs, notamment Al Lettieri dont on ne cessera de louer la subtilité du jeu, ces protagonistes ne sont pas les "méchants" aux yeux de Fleischer, mais des personnages emportés dans le même drame. Même Luigi, interprété par l’indispensable Charles Cioffi, n’est pas condamné par Fleischer. Si le personnage est plus froid, moins sympathique, il n’est que l’incarnation de son époque et pas celle d’une forme de méchanceté absolue qui n’existe pas chez le cinéaste. Comme avec les tueurs de ses précédents films, Fleischer explique, montre la volonté de Luigi de ne plus être le sous-fifre, comme il devait surement l’être lorsque Don Aggimio était en liberté. Chacun a toujours ses raisons chez Richard Fleischer, et le spectateur a l'occasion d'écouter et la chance d'éprouver de la sympathie, de la tendresse pour chacun des personnages du film.


A l’issue du combat sanglant entre ces personnages, aucun réel vainqueur ne se dégage. Si un accord est conclu entre les parties, le spectateur garde à l’esprit des images de destruction et la fin de Don Angelo. C’est l’illustration parfaite du sentiment qui se dégage de l’ensemble du film, celui d’une profonde mélancolie qui naît dans le constat d’une modernité froide et violente. Si elle est présente dans la plupart des films de Fleischer, la mort de Don Angelo rejoignant en émotion celles de Kilvinski et de Sol Roth, elle semble ici plus marquée, plus dominante. Don Angelo est mort donne l’impression d’un film testament pour le cinéaste, comme s’il savait que son heure de gloire se terminait là, que malgré quelques rebonds sa filmographie déclinerait désormais dans un modèle de production qui ne laisse plus de place aux réalisateurs de ce genre. Nous ressentons presque physiquement la fin d’une époque et la fin d’une carrière lorsque l’on regarde Don Angelo est mort, une sensation profondément émouvante qui en fait bien plus qu’un banal film de gangsters. Bien plus qu’un simple sous-Parrain.

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La fiche IMDb du film
Par Philippe Paul - le 29 août 2017