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Critique de film
Le film

Docteur X

(Doctor X)

L'histoire

Le docteur Xavier est appelé à la morgue pour pratiquer l’autopsie d’un cadavre retrouvé par la police. Selon toute vraisemblance, il s’agirait encore de l’affaire du tueur de la pleine lune, qui a déjà fait cinq victimes auparavant. L’enquête judiciaire démontre que le tueur ne peut provenir que de l’école scientifique dirigée par Xavier. Afin d’éviter le scandale, ce dernier demande aux inspecteurs chargés de l’enquête de lui accorder 48 heures pendant lesquelles il recevra dans son manoir tous les professeurs soupçonnés. Il espère définir un profil psychologique infaillible pour chacun d’entre eux et ainsi démasquer le coupable…

Analyse et critique

Alors que la Paramount a su profiter de la vague de films d’épouvante lancés par la Universal, et que la MGM s’apprête bientôt à livrer son second poulain sur les écrans, la Warner ne tarde pas non plus à réagir. Son Doctor X sera innovant, relativement atypique et naturellement effrayant. Il s’agit d’offrir quelque chose de différent au public, tout en respectant ses attentes. Et quoi de mieux que le procédé Technicolor pour permettre à Doctor X de bénéficier d’une publicité mémorable. Le Technicolor bichrome utilisé à cette époque n’a évidemment rien à voir avec le Technicolor tel qu’on le connaîtra vers la fin des années 1930 et progressant peu à peu jusque dans le courant des années 1960, c’est à dire subtil, départageant plusieurs chartes de couleurs afin de préciser un peu plus l’esthétique d’une œuvre. La technique en est encore à ses balbutiements, comparé à l’utilisation qui en sera faite par la suite. Présentement, il s’agit de deux bandes celluloïd de couleur composite qui, superposées l’une sur l’autre, donnent une certaine charte de couleurs au film. La production met également toutes les chances de son côté en choisissant Michael Curtiz pour diriger l’entreprise. Le réalisateur est à ce moment-là l’un des meilleurs de la firme, capable d’enchainer les tournages avec une énergie folle. S’il ne connait pas encore la notoriété et le pouvoir dont il disposera à partir de 1935 et son Capitaine Blood, il est tout au moins pris très au sérieux par la production. L’année 1932 sera pour lui l’occasion de réaliser au moins deux grands films, 20 000 ans sous les verrous et ce Doctor X.

Curtiz met au service du film une mise en scène forte et impeccablement cadrée, bénéficiant d’un montage serré typique des productions Warner de ce début des années 1930. On y retrouve ce fort sentiment pré-Code, furieux, agité, sans fard, brut de décoffrage. L’enchaînement de plans est toujours alerte, rarement gratuit, soulignant la plupart du temps l’urgence ou l’angoisse d’une situation : la première expérience du docteur Xavier tournant au désastre, ou la seconde expérience mue par la gravité de l’emprisonnement des personnages sur leur siège. Alors que l’on aurait pu trouver son utilisation fantaisiste et inutile, le Technicolor bichrome réussit au contraire à altérer l’ambiance du film. Les couleurs quelques peu affadies, dominées par des teintes jaunâtres et verdâtres, donnent un relief mémorable à l’esthétique de plusieurs scènes. La lune entourée de nuages fluctuants, les personnages parfois présentés par leur ombre au travers d’un drap ou d’une surface opaque, et le manoir juché sur une falaise au bas de laquelle s’agite un bras de mer bénéficient particulièrement de ce procédé technique. Les décors sont également originaux et détaillés, à base de tubes à essais, de microscopes et de moteurs tournoyant dans d’insatiables crépitements lumineux. L’impressionnante bibliothèque du docteur Xavier, les pièces du manoir et les différentes salles de recherches de l’école scientifique n’ont volontairement pas le sens gothique et déformé des laboratoires de Frankenstein et de Murders in the Rue Morgue, mais possèdent en contrepartie une perspective extrêmement déstabilisante afin d’entretenir un environnement mystérieux et très inquiétant.

Plongé dans cet ensemble alambiqué, la distribution est irréprochable. Alors débutante, la jeune Fay Wray ne va pas tarder à connaître une série de succès qui vont la propulser et faire d’elle une icône féminine indétrônable du cinéma d’épouvante des années 1930. Son jeu, frais et dynamique, va de paire avec sa beauté, fragile et candidement érotique, mais ses meilleures performances restent à venir. A ses côtés, on retrouve Lee Tracy, fameux acteur à l’attitude extravagante et rôdé aux comédies déjantées, dans le rôle d’un journaliste aussi tenace que casse-pieds. Il apporte une interprétation aussi colorée que le film, n’hésitant pas à s’accaparer de nombreuses séquences comiques. Insérant cette continuelle rupture de ton, la Warner tente de réussir (avec un certain panache, on ne peut le nier) un singulier mélange d’effroi et d’humour. Ce dernier n’intervient jamais pendant les instants de tension et de peur, mais toujours avant ou après, afin de tempérer la régulière série d’évènements sordides. Doctor X bénéfice dès lors d’un assemblage des genres assez curieux, sans non plus tomber dans la comédie d’épouvante qui, rappelons-le, n’existe pas encore à ce moment précis de la décennie. Lionel Atwill joue quant à lui le docteur Xavier, personnage à la fois patibulaire, rassurant et troublant. Doté d’un charisme taillé pour le rôle, et d’une voix ferme, Atwill s’érige facilement en tête d’affiche. Doctor X va lancer sa carrière, notamment dans le cinéma fantastique, où il tiendra parfois la vedette avant d’en devenir l’un de ses plus solides seconds rôles. Sa sobriété contraste parfois énormément avec la détente et l’impertinence de Lee Tracy, ce qui n’est pas pour autant négatif, contribuant régulièrement à rendre le film inclassable. Pour le reste, George Rosener est un bon valet de chambre, lugubre à souhait, et les quatre autres médecins ont tous un caractère différent, chacun pimenté par un acteur de talent. Tous typés (la balafre de l’un, ou la démarche paralytique de l’autre…), aucun d'entre eux ne déçoit.

On notera bien quelques défauts à l’ensemble de l’œuvre, comme la découverte impressionnante mais légèrement décevante de l’ignoble et repoussant assassin masqué. De fait, le docteur Wells, personnifié par Preston Foster, nous gratifie d’une jolie scène d’effroi (le façonnage progressif de son apparence de tueur psychotique), mais légèrement amenuisée par son histoire de chair synthétique. Car aussi spectaculaire et stressant soit-il, le dénouement ne cache pas pour autant le désappointement partiel du spectateur. Celui-ci aura pourtant déjà constaté les nombreux détails secondaires, certes intriguant, mais inutiles au regard du récit. Ainsi, ponctuellement transmises par la narration, la libido du docteur Haines et son affection évocatrice pour la fille de Xavier ne mènent finalement nulle part. Et le goût non démenti de Xavier pour la mise en scène (reconstitution des meurtres et acteurs de cire) ne fait que renforcer l’idée générale d’une sur-représentation du principe de fictionnalité pas toujours maîtrisée, que ce soit par les personnages ou le metteur en scène. En revanche, de cette façon Michael Curtiz laisse vivre ses personnages, au dehors même du fil diégétique principal du film, chose rare pour une production horrifique d’alors.

Doctor X est un film effrayant, surprenant, assez moderne, esthétiquement réussi et touchant à plusieurs registres, mais pas toujours essentialisant dans son déroulement. C’est toutefois un authentique classique à l’atmosphère particulièrement envoutante, possédant de grands moments de cinéma et dont la Warner peut véritablement être fière, notamment en raison d’un pouvoir de fascination qui perdure encore aujourd’hui.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Julien Léonard - le 29 mars 2012