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Critique de film
Le film

Do the Right Thing

L'histoire

Brooklyn, 1989, au pic d’une vague de chaleur, Sal (Danny Aiello) maugrée aux fourneaux de sa pizzeria située dans le quartier noir, qu’il fait tourner avec ses deux fils. Son livreur, Mookie (Spike Lee), voudrait pour des raisons personnelles toucher sa paye dans la journée, et non le soir à la fermeture de l’établissement. Autour d’eux, une journée comme une autre, avec les passages sur le pavé de Radio Raheem et sa boombox (Bill Nunn), Da Mayor, ivrogne grandiose (Ossie Davis). Bref, la vie comme elle va. Jusqu’à ce que Buggin’ Out (Giancarlo Esposito), un client revendicateur, échauffé par la canicule, ne demande à Sal pourquoi il n’y a que des Blancs affichés sur le Wall of Fame de sa pizzeria...

Analyse et critique

De la description des évènements typiques présidant à une émeute dans les "ghettos", Do the Right Thing tire une tragi-comédie vibrante, érigée depuis sa sortie au rang de classique du cinéma contemporain. Projeté à Cannes, le film obtiendra un retentissement asseyant la notoriété d’un cinéaste engagé, aux prises directes avec les multiples ramifications de la question noire en Amérique - et son corollaire, l’oppression de classes par une minorité dirigeant le pays. Wim Wenders, président de l’édition 89, déclarera ne pas lui accorder la Palme en raison du rôle qu’y interprète Spike Lee lui-même, insuffisamment « héroïque » selon ses termes. La réaction d’un cinéaste peu connu pour esquiver les polémiques ne se fera pas attendre, d’un ton outrageusement provocant (« Wim Wenders had better watch out 'cause I'm waiting for his ass. Somewhere deep in my closet I have a Louisville Slugger bat with Wenders' name on it »). Son incarnation de Mookie le livreur (qu’il reprendra comme second rôle en 2012 dans Red Hook Summer) rappelle quel formidable acteur comique Lee peut être dans ses propres films. Cet humour n’offre pas qu’un simple contrepoids à la gravité, l’urgence, de son œuvre, mais en renforce la force de frappe, l’acuité colérique. Revoir Do the Right Thing, ses altercations à répétition, son escalade de malentendus, c’est d’abord être saisi par à quel point le film peut se montrer incroyablement drôle... avant de basculer sans prévenir dans une brutalité, un chaos, qui laissent pantelant, émotionnellement dévasté.

Film pleinement de son époque... Peu d’autres titres furent autant débattus en 1989, alors que celui-ci occupait la première place du classement annuel de la rédaction des Cahiers du Cinéma (on espère qu’elle s’en souviendra pour la sortie de Chi-Raq). Son esthétique met en avant - autant qu’elle popularise - la culture hip-hop, ses codes vestimentaires, langagiers, musicaux bien entendu. Lee amène sur le devant de la scène des quartiers dédaignés, des populations occultées depuis trop longtemps par la fiction dominante. Film en avance sur son époque, dans le même temps... On y évoque, déjà, la gentrification de Brooklyn (le nom de Trump est convoqué à ce sujet). Le mécanisme programmatique dans les quartiers défavorisés de révoltes partant d’incidents pour ainsi dire mineurs jusqu’à la réponse en violence policière s’y voit disséqué avec exactitude. Négation d’un melting-pot effectif, l’œuvre de Lee montre une Amérique de classes, stratifiée jusqu’à la haine (voir l’échoppe coréenne ici au plus bas de l’échelle alimentaire), prête à exploser à température critique. Un pays constamment aux abords de la guerre civile, aux blessures historiques encore vives.


Par une chronique se cristallisant en la destruction d’un restaurant après la mort d’un habitant, Lee donne visages et voix à ses voisins. Du chœur antique constitué par trois picoleurs observant le quartier de leurs chaises aux fils de Sal, l’un raciste aigri (John Turturro), l’autre relativement intégré (Richard Edson), en passant par la belle-famille de Mookie ou les jeunes du coin, chacun prend la parole à son tour, transmet son humeur, sa vision de l’existence. Loin d’interdire la nuance, la forme didactique de Lee lui permet d’offrir une clé de compréhension de chacun (ce qui n’équivaut pas à un acquiescement), de varier les points de vue qu’il synthétise par le montage, le passage systématisé d’un personnage à un autre. Do the Right Thing entend donner la vision la plus complète possible de comment, dans un quartier donné, chacun aborde le problème structurel du racisme aux Etats-Unis. Il offre un recul de panorama dans lequel inscrire la manière dont des évènements "anecdotiques" (salir par son passage en vélo une paire de Air Jordan neuve, rabrouer trop vivement un certain client, prendre la décision fatale d’ouvrir plus tard aujourd’hui, etc.) mènent à une tragédie collective.


A ce jour, Danny Aiello et le metteur en scène entretiennent une querelle amicale sur le sens du film - le premier défendant son personnage, le second le considérant comme responsable du désastre qui finit par s’abattre sur lui. Ni l’une ni l’autre de ces positions ne sont absurdes. Pour Sal (Aiello), il va de soi d’exposer (mais aussi de n’exposer que) des Italo-Américains sur le mur du lieu associé s’il en est à leur propre culture (une pizzeria). Seulement ce ne sont pas des Italo-Américains qu’un client énervé voit, mais une hégémonie de têtes blanches dans un lieu fréquenté par des Afro-Américains toute la sainte journée. Lee est coutumier des désaccords avec ses amis, de discussions prolongées parfois sur des années concernant une mésentente décisive (Samuel L. Jackson devrait en savoir quelque chose). Loin de ne balancer que des idées toutes faites, son œuvre appelle de ses vœux un débat public auquel contribuer, avec une pugnacité endurante, le carburant d’une colère en état de tension fructueuse avec son empathie. « Always do the right thing », enjoint solennellement Da Mayor. Mais pour un film se concluant par deux citations contradictoires, respectivement de Martin Luther King Jr. et Malcolm X, il n’est pas toujours si clair quelle serait exactement la bonne chose à faire.


Cinéaste politique, Lee est aussi un esthète urbain, un sensualiste affirmé. C’est par la technique, un style propre, qu’il transmet sa vision civique, son sens d’une collectivité menacée. Rosie Perez en danseuse-boxeuse sur un tube de Public Enemy ne fait pas figure que d’ornement au générique, ne sert pas qu’à rappeler vainement quel génie de la lumière est Ernest R. Dickerson. D’en appeler (comme il le fait souvent) aux codes de la comédie musicale lui sert, sous l’admiration pour ce genre américain, à en dévoiler la part cachée : l’influence de la danse noire, en état de récupération culturelle dans les musicals classiques. Il n’est pas innocent que ce soit la dévastation à la batte d’une radio portative qui serve de catalyseur à la violence conclusive. Les ponctuations d’un DJ (Jackson, tenant des propos proches de ceux qu’on pourrait prêter à l’auteur) dévoilent l’attachement communautaire à une musique, source de fierté, qui allège le quotidien... jusqu’en un monologue d’éloge via les ondes à plusieurs dizaines de figures de la musique noire américaine (de styles aussi éclectiques que Sade ou Wayne Shorter). Corps magnifiés (le passage au glaçon des courbes de Rosie Perez), couleurs avivées, mélodies imbriquées... il y a à l’œuvre une dimension d’éloge, de la vie elle-même, d’une joie estivale, de la véritable entente entre voisins. Une brute euphorie d’exister qui ne rend l’urgence politique que plus saillante, des morts évitables que plus scandaleuses. L’inaliénable force vive à répliquer au tragique du quotidien dont l’alliage a été bien perçu, dans leur hommage au film, par Abbi Jacobson et Ilana Glazer pour la version web de Broad City.

Depuis bientôt trois décennies, Lee martèle son propos révolutionnaire, donne régulièrement forme à sa rage citoyenne. Dans une période de re-politisation croissante (se cristallisant pour les Etats-Unis en des élections où les questions ethniques jouent un rôle critique), son œuvre recouvre son sentiment d’urgence. Ses derniers films témoignent de la pleine santé d’un auteur au sommet, sinon des possibilités offertes, de ses moyens personnels. Ils paraissent d’autant plus libres, audacieux que, l’establishment n’attendant plus rien de lui, Lee y fait littéralement ce qu’il veut. Rappeler la splendeur, peu discutée, d’un de ses classiques établis ne devrait pas maintenir dans l’ombre que c’est d’un cinéaste en pleine activité dont on tire le portrait. Une figure publique aux prises de positions indissociables de son métier de réalisateur. En 2016, il accueillait, en hommage à Prince, une block party devant les bureaux de sa production en plein centre de Brooklyn. Chris Rock, en conclusion d’une cérémonie des Oscars que Lee boycottait pour les raisons que l’on sait, convoquait le morceau emblématique de son film le plus célébré. Fight the Power !

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : SPLENDOR FILMS

DATE DE SORTIE : 15 AOÛT 2018

La Page du distributeur

En savoir plus

La fiche IMDb du film

Portrait de Spike Lee à travers ses films

Par Jean-Gavril Sluka - le 22 juin 2016