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Critique de film
Le film

Dieu est mort

(The Fugitive)

Partenariat

L'histoire

La junte militaire fait régner la terreur dans un pays d’Amérique Centrale : asservissement de la population, massacre des prêtres catholiques, prises d’otages, corruption des élites… Poursuivi par la police et menacé de mort, un jeune prêtre, idéaliste mais un peu lâche, trouve refuge dans un petit village. Là, une femme se propose de l’aider, mais devant la cruauté de la junte qui prend un homme en otage, elle le supplie finalement de fuir au plus vite dans un pays voisin. Le prêtre s’y résout, non sans peine....

Analyse et critique

"J’ai réalisé le film tel que je le voulais – c’est pour cela que c’est un de mes films préférés. Pour moi, il est parfait. Ce ne fut pas un succès populaire. La critique l’a apprécié, mais il n’avait évidemment pas d’attrait pour le public. Mais je suis très fier de mon travail". Pourtant peu amène ni prolixe lorsqu’il était amené à parler de son oeuvre, John Ford ne se faisait par contre jamais prier pour défendre avec vigueur Dieu est Mort, souvent considéré par les exégètes comme un Ford mineure, pour ne pas dire raté. Une défense qui laisse en effet songeur à la projection du film, sûrement pas honteux, mais tout de même bien loin des sommets de la carrière du génial borgne… un peu aveugle pour le coup. L’on en vient même alors à se demander si le vieux briscard, habitué des coups en douce lors des rares entretiens qu’il daignait accorder, ne le faisait pas tout bêtement exprès - petit contre-pied pour perdre un peu plus ces jeunes critiques qui osaient admirer son travail.

C’est en termes à peines voilés ce que suggère Henry Fonda, l’acteur principal du film, dans une interview saignante accordée à Lindsay Anderson - pour le compte de son livre consacré à John Ford. "C’était une erreur de la part (de John Ford) de faire ce film. Et c’était aussi une erreur de ma part d’y avoir participé. Et ce vieux pourri (sic) savait que finalement ça ne valait rien mais, Nom de Dieu, il ne l’a jamais admis, et vous savez, il continuait à dire : « C’est mon film préféré »". On ne saurait être plus franc. Henry Fonda détestait le film, et ne se privait pas de le crier haut et fort.

Toujours à Lindsay Anderson : "Je n’ai pas aimé Dieu est mort. Et le caméraman (Figueroa) n’est pas le seul en cause. Ford aussi a sa part de responsabilité. C’est lui qui a voulu ces images, la porte ouverte et ces poses de crucifié. Je suis d’accord avec vous : ce n’était pas bon ; et par-dessus tout, ce n’était pas fait pour moi". Fonda marque encore un point. Lourd, Dieu est mort l’est assurément, et plutôt deux fois qu’une. Souvent caricatural dans son utilisation de la symbolique religieuse, le film s’en donne à cœur joie, multipliant les éclairages christiques, les métaphores pieuses et la religiosité à la petite semaine. Certains plans larmoyants détonnent même dans l’univers de John Ford, et font regretter la truculence du réalisateur de Liberty Valance. Totalement dénué d’humour, sérieux jusqu’à la sclérose, le film est peut-être l’un des plus décevants de Ford, alors qu'il en est paradoxalement le maitre d'oeuvre de A à Z (le film est une production Argosy Films,petite structure fondée et gérée par Ford même et Merian C. Cooper, le réalisateur de King Kong). Retour sur un échec patent.

Fonda ne pointe pas le doigt par hasard sur Figueroa. Chef-opérateur de talent pour Bunuel (El, Los Olvidados, L’Ange exterminateur), Don Siegel (Sierra Torride) ou John Huston (La Nuit de l’Iguane), il semble s’en donner ici à cœur joie, sans que jamais Ford ne freine ses lourdes ardeurs expressionnistes. Encouragé même par son réalisateur, Figueroa en rajoute dans la lourdeur symbolique, multipliant les éclairages christiques et les raies de lumière divine. Le tout dernier plan du film est à cet égard symbolique de l’ensemble : merveilleusement photographié, jouant avec un talent digne de Murnau des contrastes noir/blanc… mais d’une lourdeur éléphantesque dans sa symbolique, chichiteuse et empreinte d’une bondieuserie crispante. D’autant plus dommage que dans l’absolu, la photographie est tout bonnement bluffante, sûrement même l’une des plus travaillées de toute la carrière de Ford. Mais la sophistication vire ici au maniérisme, tare à laquelle n’échappe pas Ford lui-même, dont certains cadrages, dans les églises notamment, sont d’une emphase et d’une affection frisant le mauvais goût. Et ce n’est pas tout…

Plutôt mal fichu, le scénario, pourtant inspiré d’un roman réputé de Graham Greene (Le pouvoir et la gloire), ne tient à ce titre pas vraiment debout. Certaines ellipses étonnantes gâchent ainsi la cohérence de l’ensemble, au même titre que certaines transitions grossières (confrontation Fonda/mouchard et enchaînement avec un plan du même Fonda hors de danger en ville) ou aberrations scénaristiques (le personnage d’El Gringo, qui apparaît toujours au moment opportun et ce en dépit de toute vraisemblance)… La faute à Dudley Nichols, scénariste inégal chez Ford (Stagecoach, mais aussi Le Mouchard) ? Ou une alchimie qui ne peut fonctionner à chaque fois ? L’on ne saurait dire, mais on ne sent pas Ford à l’aise dans ce décor, et avec ces personnages. Et quels personnages… Leur manichéisme finit d’enfoncer le film dans l’allégorie grossière. Que penser ainsi de ce notable sadique et forcément corrompu, ou de ce lieutenant sanguinaire et anti-clérical mais qui ne peut réprimer un signe de croix à la mort du prêtre ? Et les acteurs… Fonda fait de son mieux, mais son jeu est au diapason du personnage, outré dans sa souffrance christique. Dolores del Rio, elle, joue les madones avec forces œillades… toutefois battue en cela par Pedro Armendariz, qui ajoute la lèvre tremblante de colère à son répertoire. Et cerise sur la gâteau, J. Carrol Naish, dont Fonda lui-même dit tout le bien qu’il faut penser de sa prestation : "Il y avait cet acteur ; Jack Machin ou truc, qui n’arrêtait pas d’emmerder Ford avec une scène, il jouait le mouchard indien dans Dieu est mort. C’est le genre d’acteur qui aimait prendre un accent. Il était toujours dans les pattes de Ford, quémandant des explications. Excédé, Ford a pris le scénario, trouvé la scène, arraché les pages du scénario et la scène n’a jamais été tournée…"

Fonda est décidément intarissable sur la question. Et si on ne saurait lui donner tort, reconnaissons tout de même certaines qualités à ce petit film Fordien.

A sauver ainsi, quelques scènes où l’on retrouve alors le meilleur Ford, notamment cette formidable séquence toute en suspens, qui voit Fonda négocier à grand peine une bouteille de vin pour célébrer une messe. Abandonnant enfin les filtres tapageurs de Figueroa, Ford construit une vraie scène de cinéma, jouant sur la dilatation du temps pour instaurer le suspens qui manque le reste du temps au destin trop vite scellé de son héros. Ou cette scène de poursuite cauchemardesque, presque fantastique, entre Fonda et le mouchard. A sauver aussi, Ward Bond, qui en quelques rares plans, dessine un personnage touchant et attachant, loin des figures christiques stéréotypées qu’il côtoie durant le film. A sauver aussi bien sûr, de ci de là, la fulgurance d’une scène, la beauté d’un plan, la discrète audace d’un mouvement de caméra (étonnant et long travelling latéral lors de la scène de prise d’otage dans le village), autant de détails qui viennent rappeler de quelle trempe était le réalisateur de Dieu est mort.

Film bancal et peu aimable, Dieu est mort détonne donc dans la filmographie du réalisateur de La Prisonnière du Désert. Sans la moindre tendresse pour les figures désincarnées qui se débattent à l’écran, Ford semble filmer en roue libre un film auquel on imposa, coproduction américano-mexicaine oblige, un coréalisateur fantoche, Emilio Fernandez, pour satisfaire les autorités mexicaines. Mais c’est bel et bien Ford qui signe le film, et lui seul. Peut être la seule raison valable, si ce n’étaient les quelques autres évoquées ci-dessus, pour jeter un œil distrait sur cette œuvre mineure de notre borgne préféré.

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La fiche IMDb du film
Par Xavier Jamet - le 30 janvier 2005