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Critique de film
Le film

Deux hommes en fuite

(Figures in a Landscape)

L'histoire

Deux hommes, MacConnachie et Ansell, courent les mains liées dans la campagne d’un pays inconnu. Ils fuient la menace d’un hélicoptère noir. Parcourant un environnement hostile et sauvage, ils tentent de rejoindre les neiges des montagnes mais partout où ils vont, l’hélicoptère les traque.

Analyse et critique

Tenter de résumer l’intrigue de Deux hommes en fuite est un défi particulièrement complexe. L’idéal serait en fait de s’en tenir au titre français du film. En effet, durant les presque deux heures que dure le film, nous apprendrons bien peu de choses sur le passé des deux protagonistes, sur leur environnement et sur les raisons qui les ont conduits à cette situation. Nous les voyons simplement fuir une menace anonyme, dans ce film curieux qui combine action intense et paraboles multiples. Si les années 60 et 70 peuvent apparaître comme une période faste pour Joseph Losey, cet étrange film ne provient pas d’un choix du réalisateur mais d’une commande qu’il se voit contraint d’accepter après les échecs commerciaux majeurs de Boom et de Cérémonie secrète. Losey n’aime pas le livre de Barry England, qui dépeint la poursuite de deux hommes par des Vietnamiens, ce qui lui semble être une inversion de la réalité de la guerre. Avec l’aide de l’acteur Robert Shaw, déjà engagé pour tourner le film avec un autre réalisateur, il retravaille le scénario pour aboutir à une épure qui ne renonce jamais au spectacle tout en prenant une dimension particulièrement mystérieuse et parfois excessivement obscure.

Malgré son exil anglais depuis la chasse aux sorcières au début des années 50, Losey reste un cinéaste américain, capable de maîtriser avec brio les séquences d’action et d’exploiter au mieux les grands espaces. Il le démontre avec Deux hommes en fuite qui voit se succéder les scènes spectaculaires et efficaces. Le film s’ouvre sur une atmosphère westernienne, avec un soleil écrasant et la fuite de deux personnages dans un environnement quasi désertique. L’idée du duel, entre les deux protagonistes d’un côté et l’hélicoptère qui les poursuit de l’autre, renforce cette sensation. Les premières confrontations sont impressionnantes, l’hélicoptère menaçant de décapiter l’un des deux fuyards. Le film propose ensuite des séquences typiques du film de guerre, évoquant évidemment le Vietnam avec des bombes incendiaires lâchées sur les champs et des paysans en fuite. Cette partie du film est oppressante, notamment du point de vue du son avec une succession d’explosions particulièrement marquantes. Surtout, tout au long du film la présence de l’hélicoptère qui poursuit les deux fuyards se fait sentir, laissant planer une menace constante. Chaque scène laisse ainsi planer un suspense palpable, même lors des moments les plus calmes. Le spectateur reste systématiquement sur ses gardes, comme devant les meilleurs thrillers. Losey parvient à maintenir la tension jusqu’aux dernières minutes, sans laisser le moindre temps mort et en se donnant le handicap de personnages peu développés, ce qui freine naturellement l’empathie du spectateur pour eux. Un véritable tour de force pour un résultat étonnant du point de vue du montage et de la mise en scène.


Deux hommes en fuite associe à l’écran Robert Shaw, prestigieux auteur et acteur de théâtre, et Malcolm McDowell, qui venait alors de faire ses débuts au cinéma dans If..., Palme d’or au Festival de Cannes 1969. MacConnachie, le personnage incarné par Robert Shaw, est un vieux prolétaire parfois un peu anarchiste et parfois un peu traditionaliste dans son attachement aux valeurs du mariage. Face à lui, Ansell est un jeune bourgeois oisif et dragueur. Les deux hommes représentent une sorte de condensé de l’humanité, l’ancienne et la jeune génération, le prolétariat et les classes sociales plus aisées. Nous comprenons qu’ils se sont connus en captivité mais à part l’évocation de certaines de leurs aventures sentimentales, nous apprendrons très peu de choses de leur passé. Ce sont toutefois les deux personnages les plus détaillés du film, les autres étant réduits à l’état de silhouette, que ce soient les deux pilotes de l’hélicoptère presque invisibles à l’écran ou les soldats en uniforme et lunettes noires, indissociables les uns des autres. Malgré leur caractérisation succincte, MacConnachie et Ansell attirent donc malgré tout l’empathie du spectateur, car ce sont les seuls véritables humains qui nous sont présentés, les seuls personnages qui parlent, et les seuls qui semblent un tant soit peu dotés d’émotions. Leurs querelles régulières sont ainsi l’un des facteurs majeurs du caractère profondément pessimiste de Deux hommes en fuite. Etant les deux seuls humains du monde décrits à l’écran, ils incarnent une humanité qui se déchire, même lorsqu’elle se trouve devant la pire des menaces. MacConnachie notamment passe une grande partie du récit à vouloir se séparer d’Ansell, lui reprochant régulièrement d’être inutile, par exemple lorsqu’il doit tuer seul un berger au début du film sans compter sur l’aide de son camarade d’infortune. Le duo ne se séparera pas mais en plus de la situation présentée, cette relation amère renforce nettement l’atmosphère pesante du film. Il faut enfin accorder une place à un personnage particulier : l’hélicoptère. Losey le filme comme un monstre, voire comme une apparition divine dans ce plan sublime, peut-être l’un des plus beaux du film, qui montre la masse d’acier devant le soleil. Les pilotes n’existent pas et ne sont presque jamais à l’écran, c’est l’hélicoptère lui-même qui menace les personnages, comme si l’humanité vivait sous la surveillance oppressante d’une entité extérieure.

Cette idée de Deux hommes en fuite se présentant métaphoriquement comme une critique de la religion, en représentant de l’Homme prisonnier d’un « dieu » incarné par l’hélicoptère, est l’une des pistes d’interprétation possibles du film. Certaines sont explicites telle la référence à la guerre du Vietnam, qui inverse le propos initial du livre de Barry England en associant les deux fuyards aux Vietnamiens et l’hélicoptère et les soldats à l’armée américaine. La séquence du bombardement incendiaire au milieu du film est en cela limpide, en rappelant les images les plus emblématiques du conflit. On peut également voir Deux hommes en fuite comme l’illustration cinématographique d’un régime totalitaire avec la poursuite sans raison connue de deux individus par une armée muette et robotisée, incarnée par ces soldats qui se ressemblent tous. Le film pourrait aussi être un voyage psychologique, dans lequel les deux hommes seraient enfermés dans leur propre folie, ce qui expliquerait ce monde sans échappatoire et la représentation monstrueuse de l’hélicoptère. En réalité, la nature même du scénario, si avare en explications, permet d’imaginer de multiples interprétations légitimes au film. C’est la grande force de Deux hommes en fuite, qui sollicite l’intelligence du spectateur qui pourra laisser travailler de longues heures l’œuvre dans son esprit. C’est aussi sa limite. En ouvrant autant de portes, Losey crée un film qui pourrait paraître manquer d’un fil conducteur minimal, de quelques limites qui auraient permis de creuser de manière plus poussée les multiples pistes de réflexions ouvertes.


Deux hommes en fuite est un objet étrange, un film aux deux visages. D’une part un film d’action spectaculaire, tirant le meilleur parti des somptueux décors espagnols qu’il utilise et offrant un suspense haletant. De l'autre une sorte de « bac à sable » philosophique, pouvant servir de point de départ à toutes les réflexions, qui se révèle aussi stimulant que frustrant pour le spectateur. Cette réserve est toutefois toute relative, mieux vaut un film trop ouvert que trop limité surtout quand il est aussi captivant au premier degré. Mais cela explique peut-être son relatif oubli. Après une réception critique favorable, Deux hommes en fuite est en effet resté longtemps très difficile à voir, éclipsé par l’imposante filmographie de son auteur. Il serait dommage de ne pas le redécouvrir... en sachant à quoi s’attendre.

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La fiche IMDb du film
Par Philippe Paul - le 31 mai 2018