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Critique de film
Le film

Deux filles au tapis

(...All the Marbles)

L'histoire

Iris (Vicki Frederich) et Molly (Laurene Landon) sont les California Girls, un duo de catch féminin qui aligne les victoires mais toujours dans des rencontres de seconde zone. A bord de la vieille Mercedes de leur coach et manager Harry Sears (Peter Falk), le trio se rend de ville en ville pour chercher des contrats qui se font toujours plus rares, Harry acceptant même à contre cœur ces combats dans la boue dont le public raffole mais qu'il avait jusqu'ici refusé aux filles de se soumettre. Le vent commence à tourner lorsque Solly (Claudette Nevins), une vieille amie de Harry, accepte de leur donner leur chance en les faisant combattre en match amical contre les Toledo Tigers, les championnes nationales en titre. Contre toute attente, les California Girls remportent la rencontre ; mais lors du match retour à Chicago, elles sont cette fois-ci battues, visiblement à cause d'un arbitre corrompu. Les California Girls ont encore une chance de remporter le championnat lors de la belle qui doit se dérouler à Reno...

Analyse et critique

A travers l’itinéraire de deux catcheuses et de leur entraîneur (magnifique Peter Falk), Robert Aldrich nous offre pour sa dernière réalisation une oeuvre d'un optimisme inaccoutumé dans sa carrière. Dans ce film qui tient presque de la fable, on retrouve intact le regard lucide et critique du cinéaste mais la douceur et l’espoir parviennent malgré tout à prendre le dessus. Deux filles au tapis est un road movie qui prend pour cadre une Amérique engluée dans le marasme économique du début des années 80. On y sillonne des banlieues vides, grisâtres et tristes seulement peuplées par ceux que l'American way of life a laissés sur le bas côté. Mais malgré la crise, malgré les espoirs déçus, malgré les multiples embûches (les promoteurs sans scrupules, les médias et les publicitaires sans vergogne, les profiteurs et les combinards de tout poil), on peut s'en sortir nous dit Aldrich. Grâce à la confiance, à l'amitié... et à un brin de folie.

Si le film tient de la fable, Aldrich ne remise donc pas pour autant son esprit critique et son mordant. Le monde du sport dans lequel évoluent les California Girls et leur manager est ainsi démystifié avec cette rage coutumière au réalisateur : violence incroyable des combats, humiliations, tricheries, corruption, obscénité des spectateurs... Le mythe du sport en prend un sacré coup. Mais les héros du film forment une communauté soudée et c'est ce qui les sauve. Ce sont des nomades dans une Amérique grise et dépressive qui parviennent à s'inventer une micro-utopie en vivant autant qu'ils le peuvent à l'écart, comme le faisaient des générations auparavant Massaï et Nalinle dans Bronco Apache. C'est que chez Aldrich la fraternité et l’amitié ne sont pas de vains mots, comme en témoigne Peter Falk qui, avant le combat final, chuchote à "ses" filles : « Que vous gagniez ou que vous perdiez, sachez que je vous aime. » Une phrase qui vient résumer l'un des grands thèmes de son cinéma qui est le refus de la fatalité, le refus de se laisser aller à la résignation. Robert Aldrich malgré un pessimisme qui innerve constamment son œuvre, est bien un humaniste confiant en la capacité de l’homme à défaire ce qui est posé comme inéluctable. De film en film, il dépeint des destins tragiques et des personnages qui luttent de toutes leurs forces contre la fatalité, contre ce qui est censé être gravé dans le marbre. Si ce combat se solde souvent par la mort du héros, celle-ci ne fait que renforcer la beauté de leur courage et de leur obstination. Échecs et succès sont ainsi intimement liés dans les conclusions de ses films, ce sont les deux faces d’une même pièce. Quand Paul Crewe retourne en dernière minute la situation dans Plein la gueule ou quand Frank Towns fait décoller le Phenix de sa prison de sable (Le Vol du Phénix), ces happy ends sont teintés d’une sourde mélancolie, alors qu'à l’inverse la mort du personnage principal signifie souvent sa véritable libération.

Dans cette success story dépressive et mélancolique qu'est Deux filles au tapis, on retrouve cet étrange mélange d'optimisme et de pessimisme, de fable et de réalisme cru. Cette mélancolie naît principalement du rythme des séquences et de leur agacement, Aldrich construisant son récit sur une succession de petites scènes, sans véritablement opérer de montée dramatique. Il préfère filmer les instants épars, les moments dénués de grands enjeux dramatique plutôt que de mettre en place un crescendo scénaristique qui mènerait à un inévitable climax. Si la confrontation finale entre les California Girls et les Toledo Tigers nous prend bien aux tripes, ce n'est pas pour l'enjeu sportif en lui-même (gagnera ? gagnera pas ?) mais pour ce qu'il signifie humainement pour Iris, Molly et Harry.

Si le film refuse la majeure partie du temps le spectaculaire, il ne refuse pas le spectacle et Deux filles au tapis est ponctué de mémorables séquences de catch. Le cinéma d'Aldrich est un cinéma éminemment physique. Il aime filmer les corps en mouvement et il est fasciné par leur chorégraphie (l’importance du sport dans sa filmographie en témoigne : voir The Big Leaguer ou Plein la gueule). Même infirme (Joan Crawford dans Qu'est-il arrivé à Baby Jane ?) ou touché par la vieillesse (Bette Davis, toujours dans Baby Jane), le corps chez Robert Aldrich se révèle être d’une force hors du commun. La psychologie des personnages passe toujours chez lui avant tout par le langage du corps. La soif de liberté de Massaï dans Bronco Apache s'incarne dans les gigantesques bonds de cabri dont il est capable et, à l'autre bout du spectre, les troubles et les angoisses de l'acteur joué par Jack Palance dans Le Grand couteau se traduisent dans sa manière de tourner comme un fauve en cage et d'empoigner violemment les objets qui l'entourent. Le corps ne ment pas et pour incarner les deux héroïnes de Deux filles au tapis, Vicki Frederich et Laurene Landon vont ainsi devoir suivre un entraînement intensif afin de pouvoir tourner elles-mêmes les scènes de catch sans trucages ou doublures ; et lorsqu'elles combattent contre les Toledo Tigers, elles se retrouvent même face à de véritables championnes, les Jumping Bomb Angels.


La figure du ring dans Deux filles au tapis rejoint une autre grande thématique d'Aldrich, l'enfermement. Le cinéaste n'a cessé de filmer des lieux clos, des espaces fermés qui font écho aux névroses de ses personnages ou à leur incapacité à se libérer de leurs chaînes. Cette contrainte des corps par l'espace (la maison de Charlie Castle dans Le Grand couteau, le désert dans Le Vol du Phénix, la prison dans Plein la gueule...) exacerbe les tensions entre les personnages, révèlent leur vérité, leurs drames, leurs aspirations. Le héros aldrichien aspire à sortir de sa prison, à faire exploser les murs de sa cellule. Ici, le motif est différent, le ring étant l'espace où tout doit se jouer physiquement. Il n'est pas question d'en sortir mais d'y combattre et de vaincre. Du moins en apparence, car ce qui se joue vraiment, ce qui est important, c'est ce qui lie les California Girls et leur entraîneur, ce qui se dit dans les chambres d'hôtel, sur la route, dans les loges, le ring n'étant que le reflet de l'évolution des personnages et non ce qui les fait réellement évoluer.

Les sentiments des personnages, leurs relations amicales et amoureuses sont décrits avec une sensibilité rare dans la carrière du réalisateur. Cette douceur est ponctuée par les scènes de combat, filmées avec un brio qui transforme ce sport théâtral en un déluge de violence spectaculaire. Aldrich évite tout le racolage inhérent au sujet et transmet au spectateur la passion qui anime les filles pour ce sport. D’abord par son art du montage et du cadre, représentant de manière claire et précise un sport auquel il rend toute sa force visuelle et la tension qui l’anime. Ensuite car Aldrich rend un hommage sincère à ses sportives, épousant leur vision du catch, refusant tout recul cynique et ironique. Ce cynisme, il le réserve à des spectateurs assoiffés de haine, beuglant et obscènes, notamment dans l’inévitable combat dans la boue, une scène révélatrice de la bassesse et de la vulgarité du public, une scène dont l’issue magnifique et poignante prend à contre-pied le postulat de base et nous fait découvrir avec une acuité déconcertante la vérité de ses personnages.

La mise en scène et le spectacle font partie intégrante du cinéma d'Aldrich. Le cinéma est le sujet de nombre de ses films, avec son lot d'illusions perdues, de rêves englués, de compromissions inacceptables. Ceux qui ont connu le succès en sortent irrémédiablement marqués, que ce soit les personnages interprétés par Bette Davis et Joan Crawford dans Qu'est-il arrivé à Baby Jane ?, Beryl Reid dans Faut-il tuer Sister George ?, Jack Palance dans Le Grand couteau ou encore Kim Novak dans Le Démon des femmes. Dans Deux filles au tapis, Iris et Molly parviennent à réchapper au fantasme de la gloire et du succès, elles ne se laissent pas aspirer par la grande machine qui broie les êtres en leur faisant miroiter la célébrité. Autour d'elles, les carnassiers rôdent - médias, publicitaires, promoteurs - mais si Iris se perd à un moment elle est rattrapée par l'amour de Molly et Harry, cet amour qui leur permet de traverser intacts les épreuves.

Robert Aldrich, pour son dernier film, parle aussi de son art, de sa carrière. Les questions qui taraudent Harry pourraient très bien être les siennes : gagner assez d'argent pour continuer, travailler constamment, se battre dans les coulisses pour pouvoir mener un nouveau combat, chercher la reconnaissance du public tout en gardant le cap que l'on s'est fixé, accepter parfois un match de seconde zone pour pouvoir continuer à avancer... L'esprit de famille qui anime les California Girls, c'est aussi celui des productions du cinéaste. On retrouve ainsi au générique de Deux filles au tapis son fils William au poste de producteur (1) et surtout le musicien Frank De Vol et le chef opérateur Joseph Biroc, deux des collaborateurs les plus fidèles du réalisateur et ce depuis Alerte à Singapour en 1954. Côté casting, c'est la troisième collaboration d'Aldrich avec Burt Young (Bande de flics, L'Ultimatum des trois mercenaires) et la huitième avec Richard Jaeckel qui était déjà en 1953 au générique de l'épisode The Squeeze de la série Four Star Playhouse réalisé par le cinéaste juste avant qu'il ne passe au grand écran.

Deux filles au tapis est une ode mélancolique et poignante à l’amitié, à la solidarité et à l’amour. C'est un film parfois douloureux mais aussi enivrant, une peinture des rapports humains d'une immense finesse et d'une constante finesse. Malgré son cuisant échec au box-office, Robert Aldrich tenait énormément à ce film et à ses personnages, si bien qu'il imaginait en tourner une suite. Il n'aura malheureusement pas le loisir de mettre en route ce nouveau projet. Hospitalisé, il est victime d'une rupture du rein qui va se révéler fatale. Il disparaît le 5 décembre 1983 à l'âge de 65 ans.


(1) William Aldrich, après avoir œuvré comme assistant producteur et producteur associé depuis Faut-il tuer Sister George ?  en 1968, a gagné ses gallons en produisant La Grande cuisine de Ted Kotcheff en 1978. Il aura par la suite la très mauvaise idée de produire un remake du Vol du Phenix en 2004, ou plutôt celle d'en confier la réalisation à John Moore...

Dans les salles

DISTRIBUTEUR : SWASHBUCKLER FILMS

DATE DE SORTIE : 19 JUIN 2013

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La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 19 juin 2013