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Critique de film

L'histoire


Steve
Randall est un camionneur indépendant. Sa petite affaire tourne bien jusqu’au jour où Walt Radak et sa bande de truands l’engagent pour transporter un stock de fourrures volées. Mais tandis que Randall tente d’échapper aux truands, un policier est tué et le frère de Radak arrêté. Dès lors, Steve Randall est poursuivi par les forces de l’ordre et par Radak, obsédé par l’idée de sauver son frère...

Analyse et critique

Dès l’adolescence, Anthony Mann se passionne pour le théâtre où il est successivement décorateur, figurant, producteur puis comédien. A peine âgé d’une vingtaine d’années, il fonde une compagnie avec laquelle il tourne aux quatre coins des Etats-Unis. Il devient ensuite metteur en scène pour le Federal Theater de New York. En 1938, David O. Selznick le repère et lui propose de superviser les essais d’acteurs sur des films de grande envergure comme Autant en emporte le vent ou Rebecca. Après cette expérience enrichissante, Mann devient assistant de Preston Sturges auprès duquel il apprend toutes les ficelles du cinéma hollywoodien. En 1942, il réalise son premier film pour la Paramount, Dr. Broadway. Après ce baptême du feu, il met en scène une dizaine de séries B pour le compte du studio. Mais, bridé par les exigences du système de production, il n’a jamais la possibilité d’exprimer ses idées et se cantonne à un rôle essentiellement technique. De cette dizaine de films, il ne subsiste pas grand-chose d’intéressant. Dans 50 ans de cinéma américain, Bertrand Tavernier et Jean-Pierre Coursodon évoquent bien quelques unes de ces œuvres en tentant d’y trouver des qualités. Mais au final, tout cela semble bien maigre, en tout cas bien loin du talent qu’Anthony Mann exprimera quelques années plus tard. De son côté, Mann ne témoigne absolument pas le moindre intérêt pour cette première partie de carrière. Dans une interview accordée aux Cahiers du Cinéma, il déclarera notamment : « Mes premiers films furent tournés dans de telles conditions que j'aimerais mieux ne pas en parler… Enfin ! Que voulez-vous faire avec un budget de 50 ou 60 000 dollars, des acteurs qu'on ne peut faire répéter et des décors inexistants ? Dr. Broadway fut le tout premier de mes films. On m'avait promis trois jours entiers de scènes de rue : je fis donc mon plan de travail en conséquence et j'espérai quelques angles intéressants. A la fin de la première journée, on m'ordonna littéralement de "débarrasser le plancher", Cecil B. de Mille ayant décidé d'y planter sa caméra. II a fallu s'incliner... et s'arranger! Les films suivants ne furent pas plus encourageants. » (1)

C’est en 1947 que le destin du réalisateur amorce un véritable virage. Avec Dorothy Atlas, il coécrit le scénario de Desperate en deux semaines et le propose à la RKO. Immédiatement intéressé, le studio en offre 5 000 dollars. Anthony Mann accepte à la seule condition de prendre en main la réalisation. Le studio hésite puis finit par donner son accord. Mais encore une fois, les conditions ne sont pas exceptionnelles : avec 12 jours de tournage et un cachet de 1 000 dollars, Anthony Mann est encore bien loin des gigantesques productions de sa fin de carrière (Le Cid, La Chute de l’Empire romain) ! Néanmoins, le studio impose beaucoup moins de contraintes que la Paramount et lui laisse en partie les mains libres. Mann remplit le contrat et, si le film n’est pas un succès commercial, il lui permet pourtant d’imposer un style. Desperate ne passe pas inaperçu auprès de la critique et tape littéralement dans l’œil des dirigeants de la société de production Eagle Lion avec laquelle il réalisera ensuite deux perles du film noir (La Brigade du suicide et Marché de brutes) avant de s’atteler à son premier western, La Porte du diable. La carrière d’Anthony Mann prendra alors son véritable envol, mais ceci est une autre histoire...

Qu’en est-il donc de cette petite production au titre déjà évocateur, Desperate ? L’histoire est celle d’un homme brutalement mêlé à une affaire criminelle. Un homme dont l’objectif va être de protéger sa bien-aimée puis de prouver son innocence. Pour Anthony Mann, ce script est l’occasion de plonger son héros, un homme ordinaire, dans un monde brutal et inquiétant. Ce procédé narratif particulièrement classique (Hitchcock en deviendra l’un des grands spécialistes) facilite l’identification du spectateur et son immersion dans le récit. Mais attention, car si le procédé est en général efficace, il nécessite évidemment une caractérisation poussée du protagoniste. De ce point de vue, on est à des années-lumière du travail réalisé par Mann dans sa série de westerns avec James Stewart. Dans Desperate, Anthony Mann s’intéresse surtout à la description de la pègre : une société de malfrats, vivant la nuit et cachés du monde.

C’est la première partie du film qui décrit le mieux ces hommes et leur environnement. Une première partie qui se déroule essentiellement de nuit, dans des intérieurs exigus. Mann filme ces décors avec une étonnante gestion de l’espace. Ainsi, certaines scènes regorgent d’inventivité en terme de prises de vue (caméra au sol, exploitation de la profondeur de champ avec un premier plan entre les jambes d’un personnage…). Mais au-delà de ces angles de caméra surprenants, ce sont les jeux de lumières qui étonnent le plus pendant ces séquences nocturnes. Des éclairages élaborés par Anthony Mann et son directeur de la photographie, George E. Diskant. Diskant qui deviendra l’un des fidèles collaborateurs de Nicholas Ray (La Maison dans l’ombre, Les Amants de la nuit, Secret de femme), débute dans le métier (Desperate est sa quatrième expérience en tant que directeur de la photo). Avec seulement quatre films à son actif, Diskant fait déjà preuve d’originalité et d’un réel savoir-faire. De ce point de vue, la scène où Steve Randall se fait tabasser par les hommes de Walt Radak est une petite merveille : il y a d’abord un angle de prise de vue décalé, puis l’utilisation d’une ampoule suspendue au plafond comme unique source d’éclairage. Une ampoule qui se balance dans la pièce, découvrant ainsi de façon aléatoire les visages macabres de Raymond Burr et William Challee. Pendant ce temps, la caméra de Mann avance dans un lent travelling en contre-plongée jusqu’aux visages des deux hommes. Sublime !

La première partie du récit, regorge de scènes remarquablement mises en images. Elle est également réussie car la dramaturgie y est exposée avec efficacité. Si le dernier acte du film bénéficie aussi de ces qualités (avec un climax bien amené et une scène de fusillade dans un escalier admirablement conduite), le cœur du récit fait malheureusement preuve d’une certaine mollesse. Le drame s’enlise lorsqu’il propose des digressions dramatiques sans réel intérêt. Il est d’ailleurs amusant de remarquer que ce manque de souffle arrive alors que Mann abandonne l’obscurité pour filmer son histoire en plein jour. Quelques mois plus tard et avec la confiance du studio Eagle Lion, Anthony Mann corrigera le tir avec La Brigade du suicide et Marché de brutes. Deux films où il concentrera son drame dans l’obscurité et les espaces réduits, deux bijoux du film noir.

Si Desperate est assez inégal tant dans son écriture que dans sa mise en scène, il en est de même du côté de l'interprétation. Pour incarner le personnage principal (Steve Randall), le studio fait appel à Steve Brodie. Acteur de second rôle pour des studios comme la MGM, Republic Picture ou la RKO, Brodie connait son heure de gloire avec Desperate. Pour la première fois, on lui propose un premier rôle. Malheureusement le coup d’essai ne se transforme pas en coup de maître : ce rôle d’homme ordinaire pris dans un tourbillon d’évènements tragiques ne lui va manifestement pas. La fadeur de son interprétation et une incapacité évidente à exprimer les angoisses de son personnage ont tendance à plomber la mise en scène et à saboter le processus d’identification du spectateur. Mais au fond, faut-il blâmer Brodie ou la direction d’acteurs d’Anthony Mann ? Dans ses futurs westerns, Mann caractérisera ses héros en leur donnant une dimension à fois explosive et violente. Ce sera à travers cette rudesse, associée à une obsession de la vengeance, qu’il donnera corps à ses personnages. Ici, il n’en est rien, le personnage de Steve Randall est extrêmement lisse et n’intéresse manifestement pas Mann...

Ce n’est évidemment pas le cas de Walt Radak et de sa meute d’hommes de main dont la violence intrinsèque semble fasciner le cinéaste. Walt Radak est un méchant dans la plus pure tradition du film de gangsters. Obstiné, sadique, fondamentalement mauvais, il rejoint avec brio la grande famille des Scarface, Arthur "Cody" Jarett (L’Enfer est à lui) ou Rico Bandello (Little Caesar)… Pour incarner ce personnage, la RKO fait appel à Raymond Burr. Celui qui obsèdera Jimmy Stewart dans Fenêtre sur cour et qui deviendra L’Homme de fer dans la célèbre série TV des années 60, n’est alors qu’un débutant. Desperate est son troisième film officiel et Burr fait déjà preuve d’une belle présence. Avec une silhouette imposante et un regard dévastateur, Burr bénéficie d’arguments naturels pour jouer les "bad guys". Mais il a un réel talent de comédien avec une capacité étonnante à faire exploser ses expressions. Dans Desperate, il en joue pour le plus grand plaisir d’Anthony Mann et du spectateur. Plus le récit avance et plus son personnage perd son calme. Il multiplie les crises de nerfs et semble prêt à dévorer ceux qui l’approchent en une fraction de seconde. Sensible à cette nervosité que Burr impose avec tant d’aisance, Anthony Mann le filmera de nouveau dans Marché de brutes. Parfaitement à son aise dans le rôle de Radak, Raymond Burr est plutôt bien entouré avec une bande de comédiens que la RKO semble avoir trouvé dans les pires recoins de Los Angeles ! La palme revenant à William Challee, dont la haute silhouette et le visage buriné marquent littéralement les esprits...

C’est peut-être ici, la qualité principale de Desperate ; cette capacité à marquer les esprits en un plan. Un visage inquiétant, un jeu de lumière décalé et soudain la mise en scène s’accélère et scotche le spectateur sur son siège. Mais que retenir de plus que ces rares fulgurances de mise en scène ? Peut-être le fait que Desperate est un véritable laboratoire de jeunes talents: Avec Diskant à la photo et Burr devant la caméra, ce sont deux belles carrières du cinéma qui prennent ici leur marque. Mais c’est surtout le travail d’Anthony Mann qu’il faut souligner. Pour la première fois, le cinéaste bénéficie d’un espace de liberté créatrice. Un espace sur lequel il pose la première pierre d’une œuvre profondément personnelle, une œuvre riche, indispensable que l’on ne cessera de redécouvrir avec passion.


(1) Jean-Claude Missiaen - Cahiers du Cinéma, n° 190, mai 1967

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