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Critique de film
Le film

Désirs humains

(Human Desire)

Partenariat

L'histoire

Parce qu'il a appris que sa jeune épouse Vicki l'avait trompé, Carl Buckley assassine l'amant de celle-ci dans le compartiment d'un train. Le seul autre occupant du wagon-lit au moment du crime est un collège de Carl, Jeff Warren, récemment revenu de Corée. Or celui-ci va succomber au charme de la vénéneuse Vicki...

Analyse et critique

Cinéaste de l’inéluctabilité, Fritz Lang n’aura eu de cesse, au fil de sa carrière, de décrire  des humains se débattant vainement dans l’étau inextricable de la fatalité. Désirs humains s’ouvre sur une illustration emblématique de cette assertion : en découvrant ces rails sans perspective, et avant même de connaître les protagonistes du film, nous connaissons leur destin ; ils auront beau s’agiter, le sort aura raison d’eux…

Emile Zola avait publié La Bête humaine en 1890, au sein de la série des Rougon-Macquard. Près de 50 ans plus tard, Jean Renoir en avait livré une remarquable première adaptation cinématographique, avec Jean Gabin dans le rôle de Jacques Lantier, le mécanicien ferroviaire aux pulsions homicides. C’est d’ailleurs l’estime qu’il portait à ce film qui encouragea le producteur Jerry Wald - coproducteur de Lang sur Clash by night et à l’origine du contrat signé par le cinéaste avec la Columbia - à en commander une réadaptation selon les goûts du public américain de l’époque. Le temps que Fritz Lang achève son premier film pour le studio (Règlements de compte), plusieurs scénaristes s’attèleront à une dizaine de versions du scénario, qui déboucheront sur une version édulcorée par la censure : il était en effet hors de question pour celle-ci que le personnage principal du film soit un psychopathe alcoolique débordé par d’incontrôlables pulsions sexuelles, d’autant plus s’il était incarné par Glenn Ford, comédien passe-partout auquel l’homme de la rue s’identifiait paisiblement. (1)

Avant de s’atteler à la réalisation, Fritz Lang revit le film de Renoir, qu’il aimait beaucoup - le film, mais aussi le cinéaste qu’il avait déjà adapté avec La Rue rouge, remake de La Chienne - tout autant pour en ré-apprécier les qualités ou les lignes de force dramatiques que pour s’en démarquer. La censure aura édulcoré l’intrigue, qu’à cela ne tienne, il chargera les protagonistes : et là où malgré leurs faiblesses ou leurs erreurs, les personnages de Renoir étaient fragiles, émouvants, attachants, ceux de Lang sont odieux, enterrés dans la plus sombre bassesse de leurs désirs. On attribue à Fritz Lang une phrase affirmant qu’ « il y a seulement deux catégories d’individus : ceux qui sont mauvais, et ceux qui sont très mauvais. Mais nous sommes parvenus à un accord, et nous appelons les mauvais les bons, et les très mauvais les mauvais. » (2) Désirs humains est l’illustration par le menu de cette théorie - à l’exception notable d’un personnage, sur lequel nous reviendrons.

Parmi les différences majeures entre le roman de Zola, le film de Renoir et Désirs humains, il faut citer cette volonté d’ancrer le film dans la contemporanéité totale de son contexte de production : nous sommes en 1954, dans une petite bourgade on ne peut plus américaine, avec des protagonistes ayant adopté jusqu’à l’excès l'american way of life (on entrevoit au bref détour d’un plan le petit jardinet du pavillon des Buckley, au milieu des voies ferrées !). Le personnage principal, Jeff Warren, a tout en apparence du brave type : de retour de la Guerre de Corée - qui s’est achevée en 1953, soit quelques mois avant le tournage du film - il a été accueilli par la famille d’un collègue plus âgé, et tout le monde semble l’apprécier, en premier lieu la jeune et jolie Ellen, fille de ses hôtes. Pour autant, on sent d’emblée les blessures qu’il a ramenées de la guerre : la violence et le doute habitent en lui, et son incapacité à exprimer ses émotions autant que son individualisme l’entraîneront dans un dangereux engrenage.

A l’origine de celui-ci, la belle Vicki, personnage complexe et trouble incarné par Gloria Grahame. Lang et Grahame ne s’étaient pas particulièrement entendus sur Règlements de compte, le cinéaste reprochant à la comédienne son indiscipline et une tendance à modifier radicalement son jeu d’une prise à l’autre. Avec Rita Hayworth, le personnage de Vicki aurait davantage tendu vers la femme fatale vénéneuse typique du Film noir, mais la performance de Grahame participe au trouble provoqué par le personnage : parce que, justement, son attitude varie d’une séquence à l’autre, on ne parvient jamais vraiment à savoir dans quelle mesure Vicki subit ou provoque les drames de son existence. Elle ment, constamment, aux autres comme à soi-même, et même la vérité prend dans sa bouche des allures de duplicité. Après avoir vu son amant assassiné par son mari, et alors que celui-ci lui demande de s’assurer que personne ne les a vus, elle prend le temps de se remettre du rouge à lèvres pour renforcer sa force de séduction. Ou quand elle est battue par Carl, on voit son regard naviguer entre la terreur, la résignation mais aussi une forme de satisfaction, comme si elle y trouvait une légitimité à sa future revanche. Des trois protagonistes principaux du film, elle est celle qui accepte le mieux l’idée du meurtre, mais elle est toutefois la seule qui, manifestement, ne pourra jamais franchir le pas. Manipulatrice ou victime, elle est finalement les deux à la fois, ce que résument parfaitement et terriblement son apparition (cette jambe tendue, l’est-elle innocemment ou de façon provocante ?) comme la dernière séquence.

Quant au mari, Carl, incarné par Broderick Crawford (interprète principal des Fous du roi de Robert Rossen en 1949), c’est un homme rongé par la jalousie, uniquement préoccupé par son statut social, et qui ne connaît guère d’autres moyens de communication que la brutalité : alcoolique et débordé par ses accès de rage, il est finalement plus proche du personnage de Lantier que Warren. Après avoir commis le crime qui devait le libérer de son obsession (3), sa situation empire en réalité sur tous les plans : son épouse le fuit, il perd son travail, l’alcool le ronge, et sa déchéance est sans fin… Le film s’achève dans une sorte d’irrésolution un peu brutale, notamment concernant la question de la justice si chère à Lang, mais les perspectives ne sont guère encourageantes, même pour Jeff : porté par les rails, il épousera probablement Ellen, mais sa vie sera inévitablement rongé par le secret et la culpabilité. Et qui sait, si, à son tour, il ne se trouvera pas dans la position du mari trompé, et cèdera à nouveau à cette violence sourde qui sommeille quelque part en lui.

Nous parlions un peu plus tôt d’une exception notable dans la galerie sinistre de personnages proposée par le film : il s’agit évidemment de la jeune Ellen, incarnée par la ravissante Kathleen Case. Dès son apparition, on ressent sa fébrilité sincère ; et tout au long du film, elle n’aura de cesse de rappeler Jeff à ses aspirations, avec une sincérité touchante. Elle est la jeunesse, la naïveté, la fraîcheur, mais là encore on ne peut s’empêcher de penser à ce qu’elle pourrait devenir. Car lorsque Vicki évoque sa relation avec Owens, on devine chez elle la nostalgie d’une innocence que la réalité des rapports adultes lui aura fait perdre. D’ailleurs, Owens comme son mari n’étaient-ils pas pour elle des parrains, des pères de substitution, plutôt que des amants ? On imagine alors que les choses pourraient être de même pour Ellen : une fois Jeff épousé et le frisson de ses jeunes années dissipé, elle se trouvera à son tour un amant, probablement un cheminot. Peu importe la composition et la sincérité de sa nature : les rouages mécaniques et fatals de la violence humaine ne cesseront jamais de tourner.

Il est intéressant de voir comment Fritz Lang s’empare de cette symbolique ferroviaire : très peu de plans montrent des trains en mouvement, et jamais ceux-ci ne sont envisagés dans leur dimension vectorielle (se déplacer, voyager, fuir, s’échapper…). Ainsi, là où Renoir ouvrait la cabine de la locomotive et inscrivait les cheminots dans un paysage défilant à toute allure, Lang les enferme dans un cercueil de mécanique. Désirs humains ne traduit ainsi aucun sentiment de vitesse, aucune ivresse de l’ailleurs, aucun frisson de l’inconnu : les trains sont de gigantesques machines presque immobiles - même quand elles se déplacent - quasiment indépendantes des humains qui les dirigent. Lang utilise à merveille ces extérieurs pour rythmer son récit : régulièrement, des inserts de vues panoramiques sur les wagons, de travellings sur les motifs géométriques dessinés par les voies, agissent comme des motifs symbolisant les enjeux dramatiques du film. Il fut très délicat pour la production de trouver une compagnie de chemins de fer acceptant qu’un crime soit commis dans l’un de ses wagons-lits : c’est finalement une petite compagnie du Nord du pays qui accueillit le tournage, en période de grand froid, ce qui participa à amplifier encore l’atmosphère glaçante du film.

A ce sujet, et s’il arrive parfois de reconnaître à des cinéastes des qualités particulières dans l’art de la "direction d’acteurs", il est plus rare que l’on souligne leurs qualités de "directeurs de directeurs photo" ; or s’il est une chose frappante à la vision d’un film de Fritz Lang, toutes époques et toutes origines confondues, c’est bien le soin accordé à la photographie - bien plus que du soin, il s’agissait d’ailleurs d’une méticulosité toute réfléchie, dans laquelle le moindre éclairage ou le moindre cadrage tendaient à se faire le révélateur des tourments de l’âme humaine. Pour autant, et en particulier lors de sa période américaine, il était rare que Fritz Lang collabore plusieurs fois avec le même chef-opérateur : sur les 16 films tournés entre Les Bourreaux meurent aussi (1943) et L’Invraisemblable vérité (1956), on compte ainsi 14 directeurs de la photographie différents (et certains parmi les plus prestigieux de l’époque) ! Sur Désirs humains, par exemple, la photographie était dirigée par Burnett Guffey, lauréat de l’Oscar cette même année pour son travail sur Tant qu’il y aura des hommes. Plus naturaliste que lors des débuts de Lang aux Etats-Unis (ou plutôt moins empreint d’expressionnisme), le travail visuel repose ici prioritairement, et outre la description "mécanique" du contexte ferroviaire évoquée précédemment, sur la recherche de l’efficacité dans le découpage et le cadrage : lors de sa dernière confession à Jeff, Vicki va ainsi quitter l’obscurité pour se placer dans une embrasure éclairée, accentuant la dramatisation de la scène. Dans le même registre, on peut également apprécier le jeu sur la topographie du logement des Buckley, par exemple lorsque Vicki découvre la cachette secrète où Carl dissimule l’argent et la montre de John Owens. Mais l’une des plus haletantes séquences - et l’une des plus astucieuses - demeure probablement celle où Jeff, de nuit, poursuit un Carl éméché au milieu des rails, et où l’entrée d’un train par la gauche crée un inattendu et insoutenable hors-champ. Il faut d’ailleurs remarquer le traitement allusif des séquences "violentes" : à titre d’exemple, le meurtre d’Owens est ainsi suggéré par l’enchaînement de trois plans redoutables : une porte qui se ferme / un train qui avance dans l’obscurité / un couteau que l’on essuie.

 Le film reçut un accueil critique comme public plutôt mitigé, et Fritz Lang - souvent critique avec son propre travail - avoua des années plus tard largement préférer le film de Renoir. De fait, dans la filmographie monumentale du cinéaste, Désirs humains tomba progressivement dans un oubli relatif, mis à l’ombre par les glorieuses réussites qui le précédèrent (Règlements de compte) ou le suivirent (Moonfleet, La Cinquième victime, L’Insoutenable vérité…). S’il serait excessif d’œuvrer à une réhabilitation fondamentale - Fritz Lang a fait plus fort, sur tous les plans - le film s’avère passionnant en ce qu’il révèle de l’obsession constante du cinéaste pour le crime sexuel : dans un texte consacré au sujet, Fritz Lang évoquait le lien ténu entre le « désir de mutiler ou de tuer » et le « désir sexuel, sous l’emprise duquel aucun homme ne peut agir en toute raison », pour évoquer son « anxiété qu’il soit possible que vous ou moi devenions un meurtrier. » Désirs humains ne parle que de ça, de ce basculement irrésistible qui voit l’individu débordé par ses pulsions sombrer dans la bestialité.

(1)   Fritz Lang ne souhaitait pas spécialement reconduire le duo de comédiens qu’il venait de diriger dans Règlements de compte : pour le rôle féminin, il souhaitait engager Rita Hayworth, tandis que pour le rôle masculin, c’est Peter Lorre qu’il avait initialement contacté - ce qui aurait contribué à définir la pathologie de Warren de façon sensiblement différente ! Mais le comédien déclina, prétendument à cause des mauvais souvenirs que lui avait laissés la direction d’acteurs de Lang sur M le maudit.

(2)   Cité par Noël Simsolo, dans Fritz Lang, Editions Edilig, 1985.

(3)   La Rue rouge ou Clash by Night, tournés après le cap de la cinquantaine chez Lang, parlaient déjà de la dérive criminelle de "vieux messieurs frustrés".

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Par Antoine Royer - le 15 février 2012