Menu

Critique de film

L'histoire

Sadako, le temps d’un week-end, se retrouve seule : son mari est à Tokyo, son "enfant" chez sa belle-mère. Hiraoko, qui la braque puis la viole, va développer une fascination morbide pour cette femme au foyer qui passe ses soirées à manger des bonbons.

Analyse et critique

Après l’audacieux Cochons et cuirassés, Shôhei Imamura voulait adapter une nouvelle de Shinji Fujiwara, scénariste à succès. Mais c’était sans compter sur les studios Nikkatsu, qui le mirent à pied durant deux ans. Les procédés du jeune cinéaste étaient bien trop radicaux et se devaient d’être sanctionnés. Il se mit alors à travailler sur plusieurs scénarios, s’entretenant avec le "Japonais de la rue" pour densifier sa technique narrative. Ce travail ethnographique débouchera sur La Femme insecte, soit une tentative de reconstitution objective d’un parcours social, celui d’une paysanne forcée d’émigrer en ville. Dès lors, le "style" Imamura se précise : un regard analytique, parfois teinté d’onirisme, mais toujours porté par le besoin de comprendre son époque et son pays. L’alliance du documentaire et du fantasmagorique. Commencent à apparaître plusieurs techniques cinématographiques qui lui seront propres : un sens du cadre obsessionnel, quelques images gelées (nous permettant d’admirer la photographie), une utilisation parcimonieuse des voix off... Un cinéma qui se veut "objectif", clinique, mais qui se retrouve sans cesse parasité par un symbolisme et une poésie sordides. Malgré tout, son regard n’est jamais caricatural et s’efforce de restituer des trajectoires caractéristiques.



La bonne réception de La Femme insecte, donc, lui permet de réintégrer la Nikkatsu sur des bases saines. Désormais, producteurs et diffuseurs connaissent les thèmes et l’esthétique d’Imamura : il n’y aura plus de malentendus. Mais là encore, ce dernier va prendre tout le monde à contrepied : Désir meurtrier sera l’exact dépassement de ses précédentes œuvres. Le film propose de suivre l’évolution psychologique et sociale d’une femme victime d’un viol. Comment ce cas limite peut-il questionner le "désir féminin" ? (1) Et, aussi, les positions sociales rigides de la société japonaise, avec un partage très clair entre le masculin et le féminin, sont-elles si figées que cela ? A travers le personnage de Sadako, Imamura pense pouvoir interroger les conventions sexuelles et sociales de son pays. Pour lui, et c’est fondamental, la passion, l’érotisme, doivent s’inscrire dans le quotidien. Sans preuves d’amour réitérées, sans marques d’affection, chacun est tenté de s’enfoncer dans ses névroses et dans son besoin d’évasion. Sadako, dans la première partie du film, nous est présentée comme une victime : rabaissée (et trompée) par son mari, brutalisée par sa belle-mère, sans aucune indépendance matérielle, elle n’est que l’esclave d’un cadre domestique. Quotidiennement, et parce qu’ils habitent en bordure de voie, le train qui passe (direction Tokyo) la ramène à sa propre pesanteur. Cette angoisse, si communicative, est adoucie par la nourriture : bonbons, riz parfumé, restes du dîner... Loin des canons de beauté classiques, Masumi Harukawa, lèvres charnues et joues rondes, cultive une ambiguïté qui fait toute la force de son interprétation : mal habillée et pourtant élégante, mal coiffée et pourtant si belle...



C’est donc parce qu’elle n’est aimée par personne (à l’exception du fils de son mari, qui la considère comme sa mère) que Sadako réagira avec tant d’ambivalence à sa rencontre avec Hiraoko. Celui qui nous apparaît, lors de la scène du cambriolage (qui débouchera sur la scène du viol), comme un être abject et uniquement motivé par l’appât du gain se révélera bien plus complexe. Littéralement rendu fou par la personnalité (et le physique) de sa victime, il en deviendra l’esclave. Comprenant, en même temps que son agresseur, qu’un réel plaisir a émergé d’un acte aussi humiliant et criminel, elle tentera de se suicider (ce qui donnera, génie imamurien, une scène très drôle). Ce moment de bascule scénaristique (l’échec du suicide, l’arrivée d’un Hiraoko implorant) conduira le film dans une toute autre direction : désormais, Sadako va s’efforcer de reprendre le contrôle sur sa vie (et sa condition objective). Introspection, réminiscences et même tentative d’évasion. Tentative avortée, qui ne se fera pas sans violence, mais nécessaire au dépassement de ses blocages. C’est alors en "femme nouvelle" qu’elle retrouvera son mari.


Ce qui pourrait passer pour du psychologisme est dans ce film complexifié par une mise en scène audacieuse. La scène du viol, par exemple, n’a rien de "simplement" érotique : les flashback s’entremêlent aux scènes de violence, les voix-off interrogent le spectateur et les jeux de caméra interdisent tout point de vue. Il y a une part de didactisme dans ce récit, mais il y a aussi une part d’onirisme. Surtout qu’Imamura nous fait rapidement revenir au réel, avec ses jeux sociaux et ses rapports de forces. Celui qui était fort uniquement parce que Sadako s’estimait faible, c’est-à-dire le mari, devra désormais composer avec une égale : elle l’a trompé, elle est capable de l’attaquer en justice (comme toute citoyenne japonaise)... Cet épisode douloureux, qui s’est conclu par la mort d’Hiraoko, l’a libérée. Bien joué, Sadako !



(1) Encore devrait-on parler de "désirs féminins" tant ceux-ci, tout comme les désirs masculins, peuvent être multiples, contradictoires, assujettis aux normes sociales et donc difficiles à exprimer et à révéler.

En savoir plus

La fiche IMDb du film