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Critique de film
Le film

Demoiselle en détresse

(A Damsel in Distress)

Partenariat

L'histoire

Au manoir de Totleigh, les paris sur le nom du futur époux de Lady Alice Mashmorton (Joan Fontaine) vont bon train au sein du personnel de maison. Le jeune domestique Albert, au courant de certains secrets, souhaite miser sur un outsider au nom inconnu, un américain qu’Alice aurait rencontré lors d’un séjour à la montagne. Au cours d’un voyage à Londres pour le retrouver, Alice rencontre Jerry Halliday (Fred Astaire), célèbre vedette de Broadway en tournée dans la capitale qui tombe aussitôt amoureux de la jeune femme. Mais sa réputation de bourreau des cœurs qu’entretient son agent (George Burns) s’avère plutôt encombrante lorsqu’il s’agit de prouver ses sentiments sincères et profonds. Souhaitant ardemment gagner son pari et pensant que Fred est l’américain sur lequel il a misé, Albert met tout en oeuvre pour favoriser la cour de Jerry, allant même jusqu’à lui faciliter son entrée au manoir des Mashmorton. C’est le début d’une série de chassés-croisés et de quiproquos...

Analyse et critique

1933. Dans Dancing Lady, on découvre un chanteur du nom de Fred Astaire. Les stars du film se prénomment Clark Gable et Joan Crawford. La même année, il effectue sa première danse avec Ginger Rogers dans Carioca (Flying Down to Rio) et encore aujourd’hui, ce film n’est plus connu que pour cette seule séquence. Puis c’est l’envolée : The Gay Divorcee, Roberta, Top Hat. Le couple est désormais synonyme de rentrée d’argent pour la RKO, studio avec lequel Fred Astaire avait signé un contrat de sept ans. Mais dès ses débuts, l’acteur danseur ne rêve que de tourner un film dont il serait seul la vedette. Son duo avec Ginger est une telle mine d’or qu’on ne les laisse pas se séparer. Suivent donc Follow The Fleet, Swing Time, Shall we Dance. Si ces derniers films font toujours tomber des pièces sonnantes et trébuchantes dans l’escarcelle des producteurs, on sent deviner comme une érosion du tandem auprès du public. Fred Astaire obtient alors qu’on lui attribue une autre partenaire. On pense d’abord à Ruby Keeler, actrice de la Warner (42ème rue, Chercheuses d’or…) puis à Jessie Matthews, star de la comédie musicale en Angleterre. Mais c’est sur la jeune Joan Fontaine, encore débutante, qu’on finit par arrêter son choix. Elle se voit ainsi octroyer le rôle de la belle aristocrate cherchant chaussure à son pied. L’échec au box-office est cinglant. L’on ne perd pas de temps et, pour recoller les morceaux, l’on reforme immédiatement la poule aux œufs d’or avec pour résultats à l’écran Amanda et La Grande farandole. Puis ce sera la fin de leur collaboration et le départ de Fred Astaire de la RKO. Le couple ne se retrouvera que dix ans plus tard pour une seule comédie musicale en commun, à la MGM cette fois, Entrons dans la danse (The Barkleys of Broadway) de Charles Walters.

Damsell in Distress fut d’abord un roman de P.G. Wodehouse déjà adapté au cinéma l’année même de sa publication, soit en 1919. En 1928, on le transpose au théâtre. Sur les conseils de George Gershwin, qui avait autrefois travaillé avec le romancier avant qu’il n’écrive cette histoire et qui a toujours voulu croire que Wodehouse s’était inspiré de lui pour son personnage principal, Pandro S. Berman, le boss de la RKO à l’époque, achète les droits pour une adaptation en comédie musicale. Gershwin compose neuf chansons avant que le script ne soit écrit (ce seront ses dernières mélodies, le grand compositeur décédant cette même année) et Wodehouse participe à l’élaboration du scénario. Pour s’assurer une place certaine au box-office, le studio emprunte à la Paramount son tandem de comique constitué par George Burns et Gracie Allen qui deviendra par la suite très célèbre aux USA à la radio et à la télévision. Et c’est George Stevens, réalisateur un an plus tôt de Swing Time, qui se retrouve aux commandes. Décidément la comédie musicale ne l’aura vraisemblablement jamais vraiment inspiré.

En effet, le spectacle qui nous est offert n’est pas des plus enthousiasmants et on reste étonné de constater qu’il aura fallu pas moins de trois scénaristes pour pondre une intrigue aussi indigente et indigeste. Il faut bien se rendre à l’évidence, au vu des chroniques "classikiennes" déjà écrites sur les Musicals RKO (y compris sur le sommet que constitue Top Hat), il nous semblerait qu’ils aient beaucoup moins bien vieilli que ceux de la Warner de la même époque (Busby Berkeley & co) ou de la MGM. Cela étant dit, les Fred Astaire première période constitués par ses films des années 30 possèdent encore d’innombrables fans de par le monde et la déception de laquelle je fais part une nouvelle fois ne doit pas être prise au pied de la lettre et ne doit surtout pas empêcher les amateurs de tenter leur chance et éventuellement de totalement y adhérer.

L’idée de remplacer Ginger Rogers par Joan Fontaine était vouée à l’échec surtout que le script s’évertue malgré tout à faire faire à l’actrice quelques pas de danse bien maladroits qu’arrive à peine à cacher la discrète mise en scène de Stevens lors de la séquence Things Are Looking Up pourtant filmée d’assez loin. Mais même en tant qu’actrice, la débutante n’est pas encore bien au point, très peu à son aise dans la comédie ; le duo qu’elle forme avec Fred Astaire ne provoque aucune émotion et la complicité que l’on sentait prégnante entre Fred Astaire et Ginger Rogers est ici totalement absente. Nous sommes encore très éloignés de la Joan Fontaine qui se révèlera dans toute sa splendeur dans le Rebecca d’Alfred Hitchcock. Le duo comique formé par George Burns et Gracie Allen, s’il fait rire au départ, finit bien vite par lasser et devenir indigeste.

Heureusement, nos aigreurs d’estomacs viennent à passer le temps de quelques séquences puisque les deux compères sont également de talentueux danseurs (George Burns fut professeur de claquettes) et nous offrent, en trio avec Fred Astaire, deux des trois passages les plus réussis du film : tout d’abord le sobre et délicieux numéro Put Me to the Test puis le clou de l’œuvre (qui a d’ailleurs reçu un Oscar pour la chorégraphie de Hermes Pan), Stiff Upper Lip, le numéro se déroulant dans un parc d’attractions délicieusement art-déco et dans lequel on peut admirer nos trois danseurs faire du manège, descendre des toboggans, se regarder danser dans des glaces déformantes ; une scène qui aurait gagné à être écourtée mais grâce à laquelle le film mérite qu’on y jette un œil. La dernière séquence mémorable est la célèbre chanson A Foggy Day ; à cette occasion George Stevens sort de sa léthargie pour nous faire savoir qu’il était capable, avec l’aide du chef opérateur, d’accomplir de très beaux effets de clairs-obscurs par l’utilisation du brouillard et de rayons de soleil (on pressent ici le cinéaste capable de rechercher la perfection technique comme il le fera plus tard dans Une Place au soleil). Quant à la reprise finale de Nice Work if You Can Get It au cours de laquelle Fred Astaire danse tout en faisant un solo de batterie, si elle est agréable, est loin d’égaler la séquence quasi identique mais oh combien plus ébouriffante que constituera Drum Crazy dans Parade de printemps !

En conclusion, malgré une collection de neuf agréables chansons de Gershwin et de quelques très bons numéros (loin cependant d’être mémorables), on s’amuse très peu et on se prend même à s’ennuyer ferme en attendant les passages chantés et dansés. Pour amateurs forcenés uniquement.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 14 mars 2006