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Critique de film
Le film

Dead zone

(The Dead Zone)

L'histoire

Suite à un accident de la route, Johnny Smith (Christopher Walken) passe cinq ans dans un coma au terme duquel il se réveille privé d’une fiancée qui ne l’a pas attendu (Brooke Adams) et d’un poste d’enseignant qui remplissait sa vie. Il se découvre alors un don de médium, des visions lui apparaissant quand il touche d’autres personnes. Il met celui-ci au service de la communauté, mais surgit pour lui un dilemme moral quand il lui fait découvrir la menace qui attend le monde si un républicain militariste (Martin Sheen) accède aux pleins pouvoirs.

Analyse et critique

1983, après un succès (Scanners) et un four (Videodrome, qui règnera a posteriori sans partage sur les années 80), David Cronenberg, profitant de sa bonne cote (et peut-être un peu désireux de se refaire une conduite) tourne sa première production entièrement américaine, sous l’égide de la Paramount. Il renonce pour la première fois à écrire lui-même le script de son film (1) et adapte ce véritable porte-bonheur cinématographique qu’est Stephen King en choisissant un thème foncièrement américain : sa campagne présidentielle. Qu’on se rassure, de son hiver télépathique à tous les seconds couteaux familiers qu’il convoque, Dead Zone ne ressemble que trop à l’un de ses films canadiens. A l’exception notable de Howard Shore remplacé par Michael Kamen (qui signe ici un score "shorien" en diable), tous les collaborateurs techniques habituels répondent présents à l’appel. D’un classicisme apparent, cette carte de visite hollywoodienne opère un mélange des genres inédit : celui du thème fantastique de la voyance et du thriller paranoïaque typique des années 70 (du naïf et grandiloquent A Cause d’un assassinat à l’autocritique et chuchoté Conversation secrète). La présence de Christopher Walken dans le rôle principal, cet acteur qui n’aura eu de cesse d’importer la décennie 70 dans la suivante, n’est pas anodine. Cette greffe des genres s’opère au prix d’une inversion signifiante, puisque le spectateur ne suivra pas le chemin de croix d’un enquêteur démêlant un complot, mais celui menant un homme aspirant à une vie ordinaire et plutôt dépolitisé (il avouera ne même pas être enregistré au registre des votations) à une tentative d’assassinat du futur président des Etats-Unis. Que la parfaite identification à un tel personnage se fasse dans ce que Cronenberg décrivait lui-même comme son seul film qui fasse pleurer les grands-mères n’est pas la moindre preuve de son constamment renouvelé esprit de subversion.

Dead Zone ne dévoilera cette ambition que dans son dernier tiers et joue pour y mener une carte essentiellement dramatique. Ponctué d’éclats de violence sèche et de signes d’allégeance au gore (la fin du tueur au ciseau que démasque Johnny Smith marquera plus d’un spectateur), le film s’interdit pourtant la terreur alors familière au cinéaste. Réveillé d’un coma de 5 ans au terme duquel il a perdu fiancée et emploi, affublé d’un don qui l’attriste et prend son énergie, Johnny Smith, lui dont le nom et le prénom disent déjà qu’il devrait être le plus commun des hommes (2), est un être esseulé et tourmenté. Perdu dans une vie qui s’est faite sans lui, dans un pays auquel il ne comprend plus rien, il est le solitaire que deviennent tous les héros de Cronenberg, qui prend le temps, une fois, de ne rien filmer d’autre que cette solitude. D’une forme plus traditionnelle que son œuvre d’alors, ce film s’interroge justement sur les fondamentaux de son cinéma, ce qui le rattache à une tradition : le don de Johnny Smith suite à son accident est décrit par son médecin comme une nouvelle habilité humaine, « ou alors la plus ancienne », le surnaturel étant ici mis à nu, dépourvu de l’attirail technologique dont Cronenberg l’affuble d’ordinaire (alors que, paradoxalement, son traitement rigoureux de la médiumnité a plus de scientificité que ses intrigues habituelles), la cellule familiale n’est pas vue dans sa dysfonctionnalité chronique mais au contraire comme un horizon qui se dérobe au personnage.

Le générique s’ouvrait de façon signifiante sur l’image d’une maison désignant ainsi ce dont sera privé Johnny Smith par la suite. La brève phase introductive du film, jusqu’à l’accident décisif, n’est à franchement parler pas une grande réussite. Walken à la coupe et au style très scholar tient presque de la blague quand il annonce fanfaronnant à ses élèves que leur prochaine lecture portera sur un professeur tourmenté par des esprits, la manière dont est abordée le rendez-vous idyllique avec sa promise Sarah Backnell (Brooke Adams) peut faire douter de la capacité de Cronenberg à filmer le bonheur. L’essentiel n’est pas là, puisqu’il s’agit de voir que le ver est déjà dans la pomme : sur un manège, Smith est pris d’une première attaque de migraine annonçant le mal qui l’accaparera jusqu’à la fin de ses jours. Ce qui nous est désigné en creux par ce rencard du vendredi n’est de plus pas tout à fait un vrai couple. Ne pouvant s’embrasser dans les couloirs du collège où il enseigne, seuls dans une fête foraine vide, les deux tourtereaux n’ont pas de public, l’union n’a rien d’officialisée. Elle n’est pas non plus scellée sur un plan intime, l’union sexuelle n’étant pas consommée. C’est elle que la fiancée appelle de ses vœux, quand elle invite son compagnon à passer la nuit chez elle sur le pas de la porte au moment de se quitter. Son refus le mènera à l’accident décisif. Smith n’est pas prêt à entrer dans la maison et la perd à jamais pour cette timidité. En refusant de franchir le seuil de son foyer, il se condamne à être l'une de ces âmes en peine qui hantent le monde ne pouvant l’habiter.



Quel prix y a-t-il à la clairvoyance ? La vue vers l’horizon d’un pays (une guerre atomique) et vers ses fondations (le passé de migrant du docteur) est-elle la cause ou la conséquence d’une citoyenneté de seconde (dead) zone ? Plus Smith voit, moins il vit. Son don le condamne à la blafardise, une présence toujours plus fantomatique au monde. Réalisant coup sur coup ses deux films les plus sentimentaux (celui-ci et La Mouche), Cronenberg en fait aussi un diptyque sur le rapport entre citoyenneté et formes de vie : Johnny Smith, celui qui n’a pas de chez soi, n’a qu’un rapport en esprit à une vie politique dont il se sent exclu, Seth Brundle, celui qui au contraire ne peut sortir de chez lui, est celui qui a trop de présence, trop de biologique, dont le rêve d’être le « premier insecte politique » sonne comme une monstruosité. Le tragique de Dead Zone tient, lui, dans le fait que l’accession à une vérité supérieure s’y fait à un prix que personne ne voudrait payer. (3) Smith a les traits d’un ange envoyé en secours à ses concitoyens mais c’est aussi un damné. Comme si l’on pouvait être maudit d’une forme d’innocence. Cette aliénation tient dans le fait qu’à la droiture d’une vue juste s’oppose l’injustice inhérente au pouvoir : il est déjà délicat de dénoncer à un policier son collègue comme étant le responsable de crimes en série, mais vers qui se tourner quand ce que l’on sait de la destinée néfaste d’un politicien ne peut trouver d’oreilles dignes de confiance puisque infaillibles à la corruption ? Même un grand bourgeois qui le déteste le soir en privé et formule un vœu de mort bien senti, serre la main « au cas où » le matin au candidat à la présidence.


Dans le rôle du candidat, Martin Sheen (qui deviendra bel et bien président de la première puissance mondiale dans la série The West Wing) s’en donne à cœur joie en politicard démagogue, véreux et va-t-en-guerre. La plus basse espèce d’animal politique que puisse produire l’aile conservatrice menace ici, encore plus qu’une démocratie saine, le genre humain en son entier par le pouvoir nucléaire qu’elle pourrait avoir entre les mains en temps de Guerre Froide. A sa première rencontre, il avait "échappé" aux prémonitions de Smith en lui serrant la main (un pin’s de campagne s’interposant entre les deux paumes, symbole d’une persona politique cachant la pourriture de sa personne), mais Smith acquiert entre cette première rencontre et la seconde un savoir décisif : il a sauvé par ses visions un enfant de la noyade, changer le cours des choses lui est donc possible. « Si un homme était renvoyé fort de son savoir dans le passé de l’Allemagne pré-hitlérienne, devrait-il tuer le dictateur ? » (4) demande-t-il au médecin qui est son seul interlocuteur. De ce point de vue, sa croisade finale à la Lee Harvey Oswald devient la plus légitime qui soit. Son geste ne laisse pourtant pas, malgré une pirouette finale (pas d’assassinat mais un scandale) dans la tranquillité morale. D’abord parce qu’il se paye au prix de la mort - et donc de la mise au banc en tant que fou dangereux - d’un héros hors société, antisocial. De fait, nous ne sommes pas des anges et ce savoir transcendant qui légitimerait toute action est ce qui, tragiquement, fait défaut à toute société humaine.

Mais il y a à ce trouble une raison plus secrète... Smith meurt face à l’aimée, militante du parti incriminé, dans des retrouvailles paradoxales. La boucle est ainsi bouclée. Or, au jeu du "et si..." on peut toujours remonter. Et si Johnny Smith avait franchi le pas de la porte en premier lieu? Et s’il avait été le père et époux qui dans le cours des choses a pris sa place ? Si l’idylle familiale avait été vécue en lieu et place du don solitaire de la voyance ? Le pire n’aurait-il pas ainsi été certain si Smith avait pris acte de son rang dans la "civilisation bourgeoise" ? C’est encore une forme de solitude ontologique qui est désignée comme la condition d’une existence de citoyen, qui est plus que la simple appartenance à un groupe de gouvernés. Il y a ici beaucoup de défiance pour ce qui devait a priori être un film conciliateur. Et si Dead Zone avait été le succès qu’il n’a pas été ? Gageons que la carrière américaine de Cronenberg aurait elle aussi, pour le meilleur ou pour le pire, pris un tour qu’elle n’a pas adopté. En cela, le film occupe dans son œuvre une place analogue à celle du magnifique Starman dans celle de John Carpenter. Deux marques malheureuses d’allégeance à la conciliation par deux cinéastes qui n’ont au fond rien de conciliateurs. Film de solitude, Dead Zone renvoie Cronenberg à l’affirmation d’une singularité dans la radicalité qui marque son œuvre entière. Halte mélancolique pour dire qu’il aurait peut-être été possible d’être au chaud dans la maison, mais qu’il faut retourner à l’hiver de la voyance. A ceux qui voudront de lui que Cronenberg revienne au seuil de la maisonnée rassurante, il répondra comme le poète que Smith lit à ses élèves : « Never more. »

(1) Cela ne se reproduira pas jusqu’à ce qu’après eXistenZ, afin de renouveler son cinéma, il ne fasse de nouveau appel à d’autres plumes.
(2) Smith est bien sûr aussi une allusion aux idiots magnifiques de Capra, qui rappellent à la classe politique leur devoir envers les fondements de la démocratie américaine. Figure du peuple qui trouble un jeu électoral auquel la participation coûte aux candidats plusieurs millions à titre personnels. Figure providentielle, mais aussi inquiétante quand elle prend le nom de John Doe (le sombre et désabusé Meet John Doe).
(3) Leçon que, le premier, Shyamalan a probablement retenu d’un film qui a de toute évidence eu une influence déterminante sur les siens. Cela ne manque pas de piquant quand on sait tout le mépris que Cronenberg professe à l’égard de celui-ci !
(4) Il y a, c’est entendu, une forme de naïveté politique à croire que la personne de Hitler contient en son entier le fléau fasciste, mais cette interrogation rejoue dans une inquiétude propre au XXème Siècle une question qui hante la philosophie moderne depuis Leibniz, celle des mondes possibles : et si Adam n’avait pas péché ? Si Sextus n’avait pas violé Lucrèce ? Si César n’avait pas franchi le Rubicon ? etc.

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La fiche IMDb du film
Par Jean-Gavril Sluka - le 10 décembre 2012