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Critique de film
Le film

De l'influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites

(The Effect of Gamma Rays on Man-in-the-Moon Marigolds)

Partenariat

L'histoire

Dans la banlieue de Bridgeport, sur la côte Est des États-Unis, Béatrice Hunsdorfer - une veuve quadragénaire et désargentée - élève seule et non sans peine ses deux filles : Ruth, 17 ans, et Matilda, 13 ans. La première est aussi délurée et rebelle que la seconde est timide et studieuse. Matilda, passionnée par les sciences, étudie le comportement des marguerites (en vérité des œillets d’Inde) lorsqu’on les expose aux rayons gamma tandis que débute le film. Mais s’il est, entre autres, question des effets de la radioactivité sur les végétaux dans cette réalisation de Paul Newman, c’est avant tout sur le quotidien (tourmenté) de ce trio féminin que se penche ici le comédien-cinéaste...

Analyse et critique

C’est une œuvre d’une séduisante richesse que Paul Newman réalise en portant à l’écran en 1972 De L’influence des rayons gamma sur les marguerites, une pièce de théâtre écrite en 1964 par l’Américain Paul Zindel. Le comédien s’avère, à l’occasion de cette troisième réalisation (1), un cinéaste particulièrement convaincant, notamment par sa capacité à y parcourir avec brio un large spectre thématique. Paul Newman confère de la sorte à son film une finesse polysémique qui, plus de quarante ans plus tard, demeure parfaitement opérante. Car ne se cantonnant pas à la seule chronique intimiste, registre qu’il travaille déjà avec réussite, De l'influence... (2) s'affirme en outre comme une réflexion à l’âpre lucidité, mais non dénuée d’optimisme, sur la crise multiple secouant alors l’Amérique nixonienne.


Mais sans doute le film s’imposera-t-il d’abord au spectateur par sa forte dimension psychologique. En cela fidèle au propos de la pièce de Paul Zindel, Paul Newman réunit en effet dans De L’influence... les ingrédients d’un puissant psychodrame familial. L’essentiel de l’intrigue est ainsi constitué par les rudes tensions opposant Béatrice - une mère quadragénaire oscillant entre abattement dépressif et agressivité hystérique (3) - à chacune de ses deux filles encore adolescentes : la brune Ruth et sa cadette, la blonde Matilda. En s’attachant ainsi aux membres de ce trio affectif dysfonctionnant, et en exposant sans fard les affrontements qui le secouent, la caméra de Paul Newman délimite un espace cinématographique placé sous le signe de l’intime. Pareille inscription est, par ailleurs, comme soulignée par les choix de l’acteur-cinéaste en matière de distribution. Réunissant à la fois l’épouse de Newman - Joanne Woodward trouvant avec le personnage de Béatrice matière à une composition magistrale (4) - et l’aînée des enfants du couple - Nell Potts, bouleversante incarnation de la sensible et taciturne Matilda -, le casting semble ainsi donner au film des allures de family-movie (5) de luxe !

Intime, De L’influence... l’est aussi par les lieux dans lesquels Paul Newman situe, le plus souvent, ses personnages. La demeure familiale constitue ainsi le principal décor du film. Le réalisateur en fait le cadre privilégié de séquences en huis clos. Les unes se déroulent entre la cuisine et le salon. La réalisation transforme ces lieux théoriquement dévolus à la convivialité et au partage en champs récurrents des batailles affectives opposant la mère et ses filles. Ces endroits sont plus que remplis d’objets - monceaux de vaisselle abandonnés sur l’évier, meubles entassés dans le living-room - saturant l’espace à l’en rendre étouffant. Photographiées dans une semi-pénombre constante, pareillement claustrophobe, ces "cuisine et dépendances" deviennent l’évident miroir d’un système relationnel asphyxiant. Quant aux effets - violents - de ce dernier, ils se donnent à voir dans le cadre des chambres des personnages, autres parties de la demeure auxquelles Paul Newman attribue une fonction majeure.

D’un abord pourtant plus avenant que les pièces communes aux limites de l’insalubrité, la rose et proprette chambre partagée par Matilda et Ruth est ainsi le théâtre d’un épisode à l’impressionnante brutalité. Celui-ci retrace la crise d’épilepsie affectant l’aînée : en une série de gros plans alternant entre le visage contracté de Ruth et ses membres convulsés, la réalisation fait du corps de Ruth la saisissante expression physique du trauma semé dans la psyché de la fille par sa mère. Quant à cette dernière, c’est une manière de chambre mortuaire que Paul Newman lui fait occuper. Au cœur de l’espace personnel assigné par le cinéaste à Beatrice trône un lit jamais défait, tel celui sur lequel on expose la dépouille d’un défunt. Se dégage immanquablement de l’endroit une sensation de veillée funèbre, parachevée par la lampe de chevet vieillotte n’éclairant que chichement des murs au papier-peint pâlot et fané.

Décor certainement central de De L’influence..., cette maison Hunsdorfer au bord de la chute n’en est cependant pas l’unique lieu. Et, n’hésitant pas à prendre de fructueuses libertés avec le matériau théâtral dont il s’inspire, Paul Newman transporte régulièrement sa caméra en dehors des murs de l’angoissante demeure. Quittant le champ spatial et mental du privé, le cinéaste en vient, lors de ces échappées, à embrasser la collectivité états-unienne. Se révèle alors la dimension politique d’un film qui se veut aussi une manière de discours sur le - piteux - état de la nation à l’orée des 70’s.

Une volonté que l’artiste engagé que fut Paul Newman (6) manifeste, en réalité, dès les premiers instants de son film. C’est en effet sous le patronage discret, mais certainement répété, de la bannière étoilée que se place d’emblée De L’influence... Quelques-uns de ses plans inauguraux inscrivent ainsi dans le champ visuel du spectateur des références visuelles au drapeau états-unien. Elles prennent d’abord la forme d’un jeu de citations avec les composantes colorées et formelles de la star-spangled banner lors de la première séquence montrant, notamment, Matilda quitter sa high-school au terme d’une journée de cours. Parmi la foule de collégiens fendue par la fille de Béatrice, le pull-over de l’un d’entre eux combine les couleurs bleu, blanc et rouge, tout en arborant sur sa partie supérieure des motifs de rayures et d’étoiles évoquant les stars and stripes nationales. Quelques instants plus tard, c’est au tour du classeur d’une adolescente de présenter de nouveau une décoration à la fois tricolore, stellaire et rayée.

Enfin, les couleurs nationales américaines se dessineront explicitement à l’écran lorsque Paul Newman filmera Matilda dans la voiture de sa mère, en route pour la maison familiale. Un autocollant à l’effigie du drapeau américain est en effet collé sur l’une des vitres du véhicule, apparaissant à l’arrière-plan d’une série de plans rapprochés sur le visage de l’adolescente. Notons, en outre, que l’étendard états-unien réapparaîtra par la suite. Par exemple lors de scènes dévolues au cours du professeur de sciences de Matilda : c’est en effet sur fond d’un conséquent drapeau américain, pendant à la droite du tableau noir, que le bienveillant monsieur Goodman (David Spielberg) disserte sur la nature atomique de l’univers...

En convoquant ainsi la bannière étoilée, Paul Newman dévoile donc que De L’influence... ne s’attache pas au seul sort d’une famille américaine mais, en réalité, à celui du pays tout entier. Or c’est un destin a priori fort sombre que le film semble envisager pour les États-Unis. Le pays apparaît d’abord comme économiquement épuisé. Les plans extérieurs de la demeure des Hunsdorfer montrent une bâtisse aussi décatie que le jardin pelé et les rues aux trottoirs défoncés qui l’entourent. Paul Newman enregistre ainsi de manière quasi-documentaire une Amérique white trash où le travail commence à manquer : ce que révèle notamment un dialogue entre Béatrice et son voisin, un cheminot au chômage partiel. Et lorsque la femme sollicite un crédit pour ouvrir un petit restaurant, un banquier frileux lui oppose en jargon technocratique une fin de non-recevoir, révélant ainsi un essoufflement avancé de l’esprit d’entreprise dans la nation-phare du capitalisme. À cette faillite matérielle répond celle, sociétale, de la famille. Le divorce entre parents et enfants, déjà diagnostiqué par le champ de ruines qu’est le "clan" Hunsdorfer, est un peu plus souligné par les scènes consacrées à un pathétique personnage de vieillarde. Cette nanny - à qui Judith Lowry prête son incroyable visage aviaire - se voit littéralement reléguée chez les Hunsdorfer par une fille manifestement peu désireuse de prendre soin de sa mère.


C’est donc une nation plus que lézardée que Beatrice - paroxystique incarnation d’une génération ayant collectivement échoué - laisse en héritage à ces deux échantillons de la jeunesse américaine que sont Ruth et Matilda. L’avenir de la première suggéré par Paul Newman a certes un déprimant fumet de No Future. L’adolescente épileptique est déjà submergée par un ressentiment qui éclate lors d’une séquence à la drôlerie cruelle la montrant imiter caricaturalement sa mère devant ses camarades de classe. Mais l’ultime séquence de De L’influence..., constituée par un bouleversant zoom avant sur le visage angélique de Matilda, révèle la confiance inentamée de la cadette dans l’avenir : « Non maman, je ne déteste pas le monde » déclare in fine en voix off Matilda. C’est-à-dire une vibrante invitation de la part de Paul Newman aux jeunes Américains de ces années Nixon à ne surtout pas céder à la désespérance. Une profession de foi qui, pour les spectateurs de ces troublées années 2010, n’a sans doute pas perdu de sa pertinence...


(1) Le comédien avait précédemment réalisé Rachel, Rachel (1968), donnant déjà la vedette à Joanne Woodward, ainsi que Le Clan des irréductibles (1970).
(2) Étant donnée la longueur du titre de ce film, on s’autorisera désormais à l’abréger de la sorte.
(3) Pareille focalisation de De L’influence des rayons gamma sur les marguerites sur une femme "au-delà de la crise de nerfs" invite à rapprocher ce film d’œuvres chroniquant pareillement des dérives féminines telles que That Cold Day in the Park (1969) de Robert Altman ou bien encore (Wanda) (1970) de Barbara Loden.

(4) Une prestation remarquable qui valut, logiquement, à Joanne Woodward le prix d’interprétation au Festival de Cannes 1973.
(5) On peut enfin rappeler que Roberta Wallach, la comédienne jouant avec une énergie particulièrement convaincante Ruth, est aussi une "fille de...", en l’occurrence celle d’Eli Wallach.
(6) Clairement situé à gauche de l’échiquier politique étas-unien, Paul Newman lutta entre autre contre la présence américaine au Viêt-Nam. Un activisme dont l’intensité lui valut de figurer en 1971 sur la liste des ennemis de Nixon dressée par la Maison Blanche.

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : splendor films

DATE DE SORTIE : 12 avril 2017

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Par Pierre Charrel - le 7 mai 2013