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Critique de film

L'histoire

Le richissime David Golder (Harry Baur) est pris entre sa fille Joyce et sa femme qui n'attendent de lui que de l'argent. Golder n'est pas dupe mais souffre en silence. Accablé par les remords d'avoir ruiné son ami Marcus qui se suicide quelques minutes après leur rencontre, il est frappé par une crise d'angine de poitrine. Affaibli, Golder décide d'arrêter les affaires et annonce à sa femme qu'il va tout donner à sa fille Joyce et qu'elle n'aura rien. Sa femme lui annonce alors par vengeance que Joyce n'est pas sa fille...

Analyse et critique

David Golder, adaptation d'un court roman d'Irène Némirovsky paru en 1929, est le premier film parlant de Julien Duvivier. C'est aussi sa première collaboration avec Harry Baur qui va devenir l'un de ses acteurs fétiches. Les producteurs hésitent à faire appel à ce fort caractère mais Duvivier tient absolument à lui pour interpréter le rôle de David Golder. Leur rencontre est un coup de foudre : ils travailleront ensemble sur six films et deviendront, malgré leurs multiples brouilles, des amis proches. Harry Baur a beaucoup tourné mais c'est avec ce film qu'il va devenir un monstre sacré du cinéma français, et seul Raimu pourra bientôt le concurrencer en notoriété. Il faut dire que sa prestation, toute en douleur intériorisée, se révèle ici magistrale. Son talent est tel qu'il éclipse d'ailleurs tous ses partenaires qui, il faut bien le dire, offrent pour leur part des interprétations laissant largement à désirer.


Le film se révèle être d'une noirceur totale. David Golder est au départ un homme d'affaires impitoyable qui n'hésite pas à ruiner son ami Marcus. « Salaud » lui dit ce dernier, à quoi Golder répond par un simple « Mais oui » : l'argent appelle la saloperie, une saloperie humaine banale, quotidienne. Sa femme est à l'avenant, cupide et sans scrupule, trompant ouvertement son mari. Joyce, quant à elle, se jette aux bras de son père, mais là encore il n'y a guère de trace d'amour, juste le geste d'un enfant gâté. Golder vit dans un palais sans amour. Il est un prince seul, accablé par sa fortune. Aucun sentiment véritable ne s'exprime dans film, tout tient à l'argent et au pouvoir. Seul Golder exprime une réelle affection pour Joyce, mais c'est bien la seule lueur dans un monde cupide et sans amour. Si la cellule familiale est l'antre de la manipulation et de l'hypocrisie, le monde des affaires n'est guère plus reluisant avec ses rapaces et ses jeux de pouvoir. Et lorsque Duvivier dépeint la haute société, ce ne sont que des gigolos ou des vieux pervers. En dépeignant un monde tout de haine, de tromperie et de manipulation, Duvivier exprime pour la première fois avec ce film son pessimisme et sa misanthropie. Il le fait tant et si bien que cette étiquette lui collera désormais à la peau, même si finalement ce n'est qu'en de rares occasions que ces penchants s'exprimeront avec autant de vigueur.


Mais si Duvivier nous fait partager sa vision noire du monde, il offre à son personnage de David Golder un magnifique rachat. [SPOILER] Le final du film nous montre l'agonie du héros à bord d'un bateau pris dans la brume. Comme le souligne Eric Bonefille (1), on retrouve ici le thème de l'exil que le cinéaste reprend si souvent dans ses films. Golder ne meurt ni dans son pays d'adoption, ni dans son pays de naissance mais dans une zone indéfinie qui n'est pas une terre ferme. Il est en quelque sorte l'image même du Juif errant. Il faut à ce propos noter que jamais Duvivier n'aura eu une once de pensée antisémite, et à l'heure où le cinéma ne se prive pas d'offrir des caricatures du peuple juif, lui en propose un portrait plein de respect. Au chevet de Golder se trouve un jeune émigrant polonais. Est-ce une réminiscence de l'adolescent Golder gagnant la France sans un sou en poche ? Ou plus simplement l'incarnation de l'idée que l'histoire ne fait que se répéter, à l'image de celle du Juif errant ? Le jeune homme avec son sac à dos, ses papillotes, ses fantasmes de Paris et de New York, ses rêves de richesse... c'est tout ce qu'était Golder au même âge. Mais ce que ce dernier lui dit c'est qu'au bout du chemin il n'y a rien, on ne fait que crever. Golder délivre le seul savoir qui vaille et qui permette de ne pas passer à côté de la vie. Cette transmission le calme et l'apaise, et il peut se laisser emporter par ses souvenirs. Une corne de brume retentit, un beau chant yiddish est entonné par les immigrants sur le pont, chant auquel se mêle bientôt une valse mélancolique... Golder s'éteint en ouvrant les yeux et en souriant. [FIN DU SPOILER]

Lorsque Au bonheur des dames de Duvivier sort en mars 1930, le film muet souffre de l'irruption du parlant. Il ressort six mois plus tard dans une version sonorisée avec ajout d'ambiances et de bruitages divers, version qui ne convainc guère le public. David Golder est donc le véritable premier film parlant du cinéaste. Il le tourne avec l'apport du studio Tobis, alors à la pointe de la technologie sonore. Duvivier se sent à l'aise avec cette révolution et prend un grand plaisir à ajouter des dialogues au jeu des comédiens. Le choix d'Harry Baur, vedette du théâtre, lui convient ainsi tout à fait : « J'aime le théâtre par dessus tout et lorsque le cinéma est devenu parlant, il a ajouté le texte à l'image. A ce moment-là, je me suis senti à l'aise » expliquera-t-il à la RTF en avril 1957. Si la qualité sonore est très correcte pour cette époque balbutiante, on remarque surtout que Duvivier sait d'entrée de jeu utiliser cette nouvelle technique à des fins artistiques et pas seulement illustratives. Le final évoqué plus haut est ainsi l'exemple parfait d'un travail très précis entre différents niveaux de narration sonore, chaque élément (le chant yiddish, la corne du bateau, la valse) venant raconter sa propre histoire. L'autre qualité de Duvivier, c'est de ne pas se gargariser de dialogues savants ou théâtraux. Ceux-ci sont sans fioritures, directs et bruts.

La mise en scène est du même acabit. Les premières minutes surprennent : des plans très courts, des surimpressions, des sons mis très en avant... Duvivier serait-il passé dans le camp de l'Avant-Garde ? Mais ce ne sont que quelques secondes, comme si le cinéaste souhaitait dire aux tenants du nouveau cinéma : « Regardez, moi aussi je peux le faire. » Car après cette ouverture tourbillonnante, la mise en scène s'avère très classique, simple et efficace, dynamisée cependant par de nombreux travellings - dont certains assez frappants car en vue subjective - et un montage rapide, tendu et sec. Duvivier propose également parfois un intéressant travail sur les cadres et les décors, comme le couple Golder réduit en bas de l'écran et écrasé par l'espace au-dessus d'eux ou encore cette belle séquence où Baur et Joyce tendent à disparaître dans l'obscurité d'un appartement. La collaboration entre Duvivier et le grand décorateur Lazare Meerson ne se fait d'ailleurs pas sans heurts, les deux hommes très sûrs de ce qu'ils veulent étant fort bien dotés pour ce qui est du caractère...


Si ses films muets ont été souvent salués, c'est la première fois que Duvivier reçoit un accueil critique aussi dithyrambique et il s'impose avec David Golder aux côtés des plus grands cinéastes français. Aujourd'hui, la réputation du film peut sembler exagérée : les personnages sont caricaturaux, les situations par trop appuyées, le scénario avance mécaniquement vers sa résolution, le jeu des acteurs est approximatif ou outrancier... Mais la mise en scène de Duvivier emporte le morceau et l'on comprend qu'au moment de sa sortie le film ait été aussi unanimement salué. Le cinéaste s'approprie avec une facilité déconcertante l'outil sonore et fait radicalement évoluer sa manière de filmer et de monter, trouvant sans peine un style prenant en compte cette révolution technologique. David Golder n'est certes pas totalement abouti et souffre de quelques défauts gênants, mais c'est une œuvre charnière dans la carrière de Duvivier, tant du point de vue de l'évolution de sa mise en scène que dans l'apparition de ce regard noir porté sur l'humanité qui nourrira par la suite ses plus grandes réussites.


(1)  « Julien Duvivier, le mal aimant du cinéma français » (L'Harmattan).

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