Menu
Critique de film
Le film

Dark Star - L'Etoile noire

(Dark Star)

L'histoire

Cela fait vingt ans que le lieutenant Doolitle, le sergent Pinback et les astronautes Boiler et Talby sont à bord du vaisseau éclaireur Dark Star. Leur mission : sillonner la galaxie pour repérer les planètes qui, à cause de leur orbite variable, représenteraient un danger pour les futures colonisations terriennes. Vingt ans d'ennui intersidéral pour les quatre hommes... Jusqu'au jour où le vaisseau se retrouve pris dans un tourbillon électromagnétique, ce qui a pour effet de dérégler la bombe n°20, bombe intelligente conçue pour détruire une planète entière et qui va bientôt mettre en danger la survie de l'équipage...

Analyse et critique

Dark Star est un premier film fauché, bricolé de A à Z, tourné sur une longue période par John Carpenter et Dan O’Bannon, deux camarades de classe de l'USC. Auréolé d'un Oscar pour le court métrage The Resurrection of Broncho Billy, sympathique et qui plus est musicien, Carpenter a le vent en poupe parmi les élèves de la faculté. O'Bannon est bien moins populaire : caractériel, agressif, tranché dans ses opinions, on reconnaît son indéniable talent mais on n'aime guère côtoyer ce personnage pour le moins imprévisible. Très différents de par leur caractère, les deux hommes se rejoignent par leur cinéphilie et s'apprécient si bien qu'ils ont dans l'idée de travailler ensemble : chacun d'eux réaliserait à tour de rôle un film, secondé et produit par l'autre. Pour démarrer cette collaboration, Carpenter et O’Bannon décident de tourner ensemble leur film de fin d'études, un court métrage de SF dont l'argument est apporté par Carpenter qui sera donc nommé réalisateur. Difficile cependant de lui donner la paternité du film, car même s'il est crédité au générique comme metteur en scène (et, déjà, compositeur), O’Bannon participe aussi à la réalisation et son engagement sur le film est total : co-scénariste, acteur, monteur, directeur artistique et responsable de la post-production des effets spéciaux, c'est lui qui insuffle cet humour noir si particulier et qui écrit les passages les plus décalés et étranges du film.

Le tournage démarre en 1970 avec des acteurs et des techniciens bénévoles (1) et un budget de départ de 6 000 dollars. L’équipe collecte des emballages de polystyrène, des bouts de ferraille ou d’électroménager et construisent pas moins de seize décors, utilisant comme plateau annexe au placard proposé par l'USC la chaufferie de l’immeuble où loge Carpenter. Le résultat à l’écran, bien que visiblement bricolé, se révèle plutôt crédible et l'on en vient presque à oublier les trucages approximatifs pour croire à cette odyssée spatiale tournée avec deux bouts de ficelle. Il faut cependant à l'équipe énormément d'ingéniosité mais aussi beaucoup de patience pour que le film voit le jour, le tournage étant interrompu à de nombreuses reprises par manque d’argent. On imagine la fierté de Carpenter et O'Bannon lorsqu'ils présentent en 1972 un montage d'une cinquantaine de minutes aux professeurs de l'USC. Ils sont certains d'avoir pulvérisé ce qui se fait habituellement comme film d'études, aussi leur déception est à la mesure de leur attente lorsque les dirigeants déclarent trouver le film trop long et refusent même de financer un transfert en 35mm qui permettrait de finaliser les incrustions que le 16mm ne permettait pas de faire correctement.

Carpenter et O'Bannon sont furieux, eux qui espéraient voir leur film distribué par l'USC dans d'autres campus et présenté à des festivals. Seulement, les films tournés au sein de l'université sont la propriété de l'établissement et les deux amis finissent par décider de voler les bobines et de mettre les voiles. Piqués au vif, ils vont frapper aux portes avec l'idée non seulement de trouver de l'argent pour gonfler la pellicule en 35mm, mais aussi pour transformer leur essai en long métrage exploitable en salle de cinéma. Dans un premier temps, ils remontent le film pour essayer d'approcher les 90 minutes réglementaires - ajoutant notamment une longue séquence de plus de cinq minutes où les spationautes ne font rien d'autre que dormir - afin d'avoir quelque chose d'autre qu'un moyen métrage à montrer aux éventuels financiers.

C'est là qu'intervient un producteur providentiel, Jack H. Harris, enthousiasmé par le résultat et qui propose de mettre la main à la poche pour que l'équipe reprenne le tournage et transforme l'essai en un long métrage qui pourrait être exploité en salles. Harris a débuté en 1958 en produisant The Blob, énorme succès qui va le faire se spécialiser dans les films d'exploitation bon marchés comme Dinosaurus !, Equinox ou Attention au Blob. Il flaire donc certainement avec ce film tourné pour une misère par deux étudiants hyper-motivés un gain substantiel, mais il est très certainement aussi sensible au ton du film, lui qui vient de produire Schlock, une comédie déjantée signée par un jeune chien fou de 23 ans nommé John Landis.


Harris demande à Carpenter et O'Bannon de revoir leur montage (cinq minutes sur des gens qui dorment, non merci...) et de tourner des séquences additionnelles. Le tournage reprend avec les 60 000 dollars de Harris, toujours en 16mm pour assurer la continuité, mais avec la promesse d'une copie 35mm en bout de course et un vrai plateau de cinéma, certes un peu en ruine et infesté de rats mais situé en face de la Paramount, au coeur d'Hollywood ! L'intention d' O'Bannon et de Carpenter est d'ajouter ce qui va devenir le deuxième acte du film, à savoir le quotidien de l'équipe de spationautes. Il est intéressant de noter qu'avant de profiter de cette rallonge budgétaire pour refaire des effets spéciaux, ajouter un peu de spectaculaire au film ou encore le dynamiser par quelques rebondissements, Carpenter préfère filmer les échanges et le quotidien des quatre hommes enfermés dans un espace exigu, démarche "hawksienne" s'il en est tant il est flagrant que le cinéaste s'amuse déjà à rejouer les scènes de prison de Rio Bravo, des séquences sur lesquelles il ne cessera de revenir tout au long de sa carrière. Quant à O'Bannon, il a envie d'en rajouter dans l'absurde en imaginant un improbable extraterrestre en forme de ballon de baudruche. Ces ajouts qui deviennent centraux dans le film ne sont pas vraiment du goût de Harris et le rapport entre les deux hommes et leur producteur vire au vinaigre, comme en témoigne le "F' You Harris" glissé sur un écran de contrôle. (2) Carpenter et O'Bannon achèvent le film sans grande motivation, allant piocher dans les rushes non montés de la première version et ajoutant la trop longue séquence de l'ascenseur pour approcher de l'heure et demie commandée.

Le film terminé est sélectionné au Filmex de Los Angeles où il reçoit un accueil enthousiaste des spectateurs. Il sort en 1974 - soit quatre ans après le premier tour de manivelle - et là le rêve fait long feu : programmé dans une trentaine de salles aux alentours de Los Angeles, le film ne rencontre pas son public et est rapidement retiré de l'affiche. Carpenter et O'Bannon sortent amers de cette expérience et, même s'ils se sont entendus pendant ce long tournage, ils ne travailleront plus ensemble comme ils l'avaient imaginé avant de se lancer dans l'aventure. Cette longue collaboration leur a montré en effet que deux personnalités aussi fortes, deux artistes de cette trempe ne peuvent cohabiter harmonieusement sur un même projet. Il n'y a pas eu de conflit entre les deux hommes pour s'emparer du film mais Carpenter, qui a normalement la responsabilité entière de la mise en scène, doit souvent remettre à sa place O'Bannon qui lui-même ronge son frein en attendant son tour pour signer la réalisation d'un film. Leur chemin se sépare donc, Carpenter proposant à Harris le script des Yeux de Laura Mars et O'Bannon, vexé de ne pas être parvenu à faire rire les foules, se mettant à l'écriture d'un film de terreur qui deviendra Alien. (3)


On peut être étonné de retrouver au générique de ce film foutraque deux grands noms du cinéma fantastique. Il n’est qu’à voir la précision et l’intelligence de la mise en scène d’Assaut, tourné deux ans plus tard par Carpenter, et avec un budget également très réduit, pour comprendre que le cinéaste ne donne pas sa pleine mesure avec ce film. Idem pour un scénario parfois assez fin, très bien dialogué, mais qui n’a en rien la rigueur d’Alien. Le film se présente comme une pochade, un galop d'essai permettant à Carpenter et O'Bannon de faire leurs gammes. Il y a dans le film des petites victoires de mise en scène - comme un travelling arrière réalisé dans l'espace extrêmement exigu de la cabine de pilotage - et surtout une inventivité, une ingéniosité de chaque instant qui témoignent de l'émulation et de la motivation du groupe. Toutes choses typiques du film d'école finalement et si Dark Star finit par emporter l'adhésion, c'est qu'il a indéniablement quelque chose en plus, quelque chose qui fait que l'on se situe un peu au-delà du simple exercice de mise en scène.

On évoque souvent Dark Star comme une parodie de 2001 : l'Odyssée de l'espace. De fait, la discussion phénoménologique entre Doolitle et la bombe intelligente fait penser à celle entre Bowman et Hal, et bien d'autres séquences se réfèrent à ce film qui a profondément marqué Carpenter et O'Bannon. Mais les deux hommes ne se situent pas dans le registre de la parodie mais - s'il faut absolument faire un lien avec Kubrick - dans celui de l'hommage. Le film se rapprocherait d'ailleurs presque plus de Dr. Folamour... (4), pour le thème de la bombe mais surtout pour le ton de farce absurde qui caractérise les deux films. La parodie aurait été facile et la réussite de Dark Star tient dans le fait de contourner cette voie toute tracée pour trouver un ton plus personnel, celui d'une comédie décalée teintée d'une étrange mélancolie.

En maniant un sens de l’absurde (qui donne au film un côté discrètement contestataire) et une atmosphère tout en spleen, O’Bannon et Carpenter abordent le genre de la science-fiction avec une sensibilité proche d'un Moebius, ce dernier venant par ailleurs de fonder avec Dionnet et Druillet le magazine Metal Hurlant (O’Bannon travaillera d’ailleurs sur le film Heavy Metal quelques années plus tard). En accompagnant pendant un moment la vie de quatre "routiers de l'espace" et leur errance galactique, le film prend une forme ouatée et onirique, très proche des histoires du Garage hermétique de Jerry Cornelius. On retrouve également un même sens de l'humour, avec des situations surréalistes qui se succèdent (un alien farceur, une bombe que l'on désamorce grâce à la phénoménologie...) sans que les héros ne semblent remarquer l’incongruité des évènements. Les dialogues eux aussi sont décalés, plein de double sens, surprenants.

Outre cet humour noir et absurde, qui semble surtout le fait d' O'Bannon, le film étonne par son ambiance mélancolique et les passages où l'on sent poindre sous la comédie une réflexion existentielle sur la place de l'homme dans l'univers. On est ainsi  touchés par le désarroi de ces humains confrontés au vide infini et qui gardent en eux le souvenir lointain d'une vie sociale, de leurs familles. Ces ouvriers de l'espace, qui ouvrent la voie à la colonisation spatiale, sont sacrifiés sans vergogne (voir le discours hilarant du chef militaire qui ouvre le film et qui nous rappelle que Carpenter et O'Bannon sont alors typiques de la jeunesse contestataire de l'époque), expédiés dans une aventure dont ils ne reviendront pas. Il n'y a plus pour eux que le lent passage du temps, l'infini (ils sont depuis vingt ans dans l'espace mais n'ont vieilli que de trois années) et le souvenir de la Terre qui peu à peu s'efface. Comme s'efface le souvenir de ce qu'ils sont eux-mêmes, Talby se perdant dans la contemplation des étoiles et Doolitle oubliant jusqu'à son prénom...

Si tout est loin de s'articuler parfaitement, si l'ensemble reste très cheap malgré l'inventivité de l'équipe, Dark Star se suit avec un réel plaisir. Certes, le scénario est bancal (on imagine que le fait de transformer le film en cours de route de moyen en long métrage est en grande partie responsable de la faiblesse de la structure d'ensemble) et le récit accuse de cruelles baisses de rythme, mais le film emporte tout de même l’adhésion d’une part car historiquement il propose un univers de science-fiction inédit au cinéma, d’autre part car on ne sait jamais ce qui nous attend, si ce n’est que l’absurde sera forcément au rendez-vous. Le film ne cesse ainsi de nous surprendre par son humour proche du "non sens" britannique, ses digressions philosophiques et ses brusques ruptures de ton.

Dark Star n’est finalement pas tant à conseiller aux fans de Big Daddy John (il faut tout de même se creuser les méninges pour trouver des liens thématiques ou même stylistiques avec son œuvre à venir, si ce n’est que l'on devine encore en germe son sens du cadre, de la gestion de l’espace et de la profondeur de champ) qu'à ceux de Moebius et plus largement à tout amateur d'univers décalé.


(1) On trouve entre autres personnes au générique : Greg Jein qui conçoit le vaisseau spatial et qui réalisera par la suite les maquettes de Rencontre du 3ème type et de la première trilogie Star Wars ; Ron Cobb qui s'occupe du design et qui deviendra l'un des directeurs artistiques les plus fameux avec à son palmarès Star Wars, Conan le barbare ou encore Alien ; Nick Castle, fidèle de Carpenter, qui endosse la tenue de la mascotte extraterrestre (avant d'endosser le masque du tueur dans Halloween) ; ou encore Tommy Lee Wallace,, l'un des plus proches collaborateurs du cinéaste et qui sera également membre de son groupe de musique Coupe de Ville.
(2) Du moins c'est ce que dit la légende, car je n'ai pas personnellement réussi à voir cette inscription en visionnant le film...
(3) Il n'est pas interdit de penser que la créature d'Alien rodant dans les couloirs du Nostromo trouve son origine dans la créature extraterrestre en forme de ballon de football que poursuit Pinback - interprété par O'Bannon - dans le Dark Star.

(4) Doolitle surfant dans l'espace fait par ailleurs clairement allusion au final du film de Kubrick.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 27 janvier 2014