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Critique de film
Le film

Cyclone à la Jamaïque

(A High Wind in Jamaica)

Partenariat

L'histoire

XIXème siècle, île de la Jamaïque. Suite à un cyclone qui a dévasté leur propriété, les Thornton décident de renvoyer leur six enfants en Angleterre. Le navire qui les transporte est arraisonné par une troupe de pirates menée par le capitaine Chavez (Anthony Quinn, qui s'est énormément investi dans le film et qui livre l'une de ses plus belles interprétations). Leur butin en poche, les bandits reprennent la mer mais découvrent que les enfants se sont retrouvés enfermés par erreur dans la cale. Chavez se prend d'amitié pour la petite Emily (Deborah Baxter, pleine de vitalité) et la protège avec ses frères et sœurs de l'équipage qui voit d'un mauvais œil leur présence à bord. En effet, les marins, forcément superstitieux, sont persuadés que ces enfants vont leur porter malheur, mais en outre ils risquent la pendaison pour kidnapping.

Analyse et critique


Cyclone à la Jamaïque est certainement le chef-d'œuvre d'Alexander Mackendrick, cinéaste anglais connu pour son perfectionnisme et son indépendance et dont la carrière a duré moins de vingt ans et compte tout juste neuf films, parmi lesquels deux perles du studio Ealing (L'Homme au complet blanc et The Ladykillers) ainsi que l'excellent Sweet Smell of Success avec Burt Lancaster et Tony Curtis. Cette adaptation d'un roman de Richard Hughes est un vieux projet que le cinéaste a dû abandonner suite au rachat des droits par la Fox et sur lequel il revient par hasard, suite au désistement de Peter Ustinov qui vient de réaliser Billy Budd, l'acteur anglais ne voulant plus entendre parler de tournage en mer, encore moins avec des enfants à diriger ! De prime abord, un film d'aventures à la Stevenson au milieu des années 60 peut paraître anachronique, désuet. Or, bien au contraire, Cyclone à la Jamaïque étonne par son originalité et sa liberté de ton.


Si les images (signées Douglas Slocombe) sont magnifiques, si un soin constant est apporté aux costumes et aux décors, A High Wind in Jamaica n'est pas qu'un simple film d'aventures, abordages et poursuites étant même réduits à leur portion congrue. Ce qui intéresse Mackendrick, c'est de toucher avec ce film qui n'est pas sans rappeler Les Contrebandiers de Moonfleet quelque chose du mystère de l'enfance. Au début du film, alors qu'un terrible cyclone s'abat sur la maison des Thornton, toute la famille se réfugie dans le sous-sol où se trouvent déjà les employés noirs de la plantation. Les enfants assistent dans l'ombre de la cave à une sorte de rituel vaudou qui entend calmer les esprits, une cérémonie rapidement stoppée par le maître de la plantation. Mackendrick montre alors la femme de celui-ci plongée dans les prières, le cinéaste liant ainsi ironiquement les croyances des uns et des autres.


Les enfants sont élevés entre ces deux mondes, celui anglican des colons blancs et celui des rites venus d'Afrique. Leur mère s'inquiète de ce qu'ils grandissent au milieu de ces « sauvages », et si elle persuade son mari de les envoyer étudier en Angleterre, c'est dans l'idée qu'ils échappent à cette influence africaine et non pour les mettre à l'abri des cyclones ravageurs. Les parents ont peur de leurs enfants, craignent ce regard magique qu'ils portent sur le monde. Ainsi, la décision de les renvoyer dans la « bonne société » est prise lorsque les plus jeunes se mettent à jouer et à chanter alors que l'on vient de découvrir le corps du vieux Sam sous les décombres de la maison : cette façon d'appréhender la mort leur fait peur et ce qu'ils voient dans leur progéniture c'est un manque de morale, une forme de sauvagerie. Ce qu'ils ne comprennent pas, et que Mackendrick ne cessera par la suite de mettre en exergue, c'est que cette sauvagerie fait totalement partie de l'enfance. Le cinéaste montre que lorsque l'on n'est pas encore "corrompu" par la société, méchanceté, naïveté, pureté et innocence ne font qu'un.


Lorsque Chavez rencontre Emily, il y a un lien immédiat qui se crée entre eux, car ils partagent la même immoralité, le même goût pour la fantaisie et la liberté, les jeux, les travestissements et les mauvais coups. Dès le premier échange de regard, Chavez comprend que ce qu'il a toujours cherché en écumant les mers du Sud, en vivant l'aventure, en parcourant les grands espaces sans entraves, en vivant de rapine, c'est son enfance perdue. Mackendrick raconte tout cela sans paroles, juste par des actions, des regards, des gestes magnifiquement observés et délicatement mis en scène. Les adultes du film ne peuvent comprendre ce lien entre Chavez et Emily, et tous vont s'évertuer à le détruire. Regarder ainsi l'enfance est trop dérangeant et dangereux pour être accepté par la société dite civilisée.


Comme pour faire écho aux adultes du film, la Fox, paniquée à la lecture du scénario, essaie d'arrêter le tournage du film avant qu'il ne soit trop tard puis, parce que cela leur coûterait une fortune de le faire, embauche Stanley Mann dans l'espoir de le rendre plus acceptable. Les enfants sont ainsi placés à l'arrière-plan au grand désespoir de Mackendrick et, comme si ce n'était pas suffisant, le studio ampute le film d'une vingtaine de minutes à sa sortie. C'est un coup très dur porté à Alexander Mackendrick qui est un cinéaste à la fois perfectionniste et perclus de doutes. Brisé, il ne tournera plus qu'un film (Comment réussir en amour sans se fatiguer en 1967) avant de prendre sa retraite anticipée. Malgré les agissements de la Fox, Cyclone à la Jamaïque demeure une œuvre complexe et passionnante que Mackendrick met en scène avec une légèreté, une poésie et une évidence qui laissent pantois. Magistral.

Dans les salles

Film réédité par Swashbuckler Films

Date de sortie : 6 avril 2011

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Dossier de presse du film

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La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 20 octobre 2011