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Critique de film
Le film

Crime à froid

(Thriller - En Grym Film)

L'histoire

Madeleine (Christina Lindberg), une innocente fillette vivant dans un coin apparemment idyllique de la campagne suédoise, est violée par un vieillard pédophile. Les années passent. Portant encore les stigmates de l’agression - Madeleine est désormais muette -, celle qui est maintenant une charmante jeune femme mène une vie paisible auprès de ses parents fermiers. Mais par une journée aussi ensoleillée que celle durant laquelle elle fut violée, Madeleine croise la route de Tony (Heinz Kopf), un homme séduisant venu de la ville et qui l’invite à dîner. Bien mal lui en prend d’accepter puisque ledit Tony est en réalité un proxénète qui précipitera la trop naïve Madeleine dans un enfer de domination... jusqu’à ce que la jeune femme mette un terme de la manière la plus radicale qui soit au sort infâme et inique qui lui est fait.

Analyse et critique

Comment qualifier Crime à froid ? Sans doute est-il tentant de désigner d’emblée le second des trois longs métrages de Bo Arne Vibenius (1) par l’un de ces qualificatifs évocateurs dont la prose critique est friande : "culte", "déviant", "hallucinatoire", "psychotronique", "bis" ou - plus lapidairement encore - Z... À moins que l’on ne s’en tienne à la lettre X puisque le film comprend, dans sa version intégrale, des images pornographiques. Si chacune de ces appellations peut légitimement être attachée à Crime à froid, aucune d’entre elles ne suffit cependant à exprimer l’essence cinématographique d’une œuvre radicalement hors normes. Aussi, au risque d’une certaine pâleur rhétorique, se contentera-t-on d’affirmer en préambule de cette chronique que l’on tient avec Crime à froid un film tout simplement unique.


Certainement insolite du fait de son scénario - la lecture du synopsis suffit à se convaincre du caractère extrême du propos du film - Crime à froid l’est bien plus encore par sa facture formelle, d’une extraordinaire hétérogénéité. Parmi les nombreux régimes visuels convoqués par Bo Arne Vibenius, l’on retrouve aussi bien ceux d’une stylisation expressionniste - comme lors de la séquence d’ouverture inscrivant le viol dont est victime Madeleine enfant dans une étrange atmosphère de conte horrifique - que de la captation documentaire, par exemple lors des scènes détaillant en temps quasi réel et avec force gros plans l’apprentissage du maniement des armes à feu par l’héroïne devenue adulte. À ces épisodes symboliques ou véristes répondent d’autres séquences relevant du cinéma d’exploitation le plus hardcore : aux (quelques) visions pornographiques susdites, Crime à froid ajoute des saillies gore dont la plus connue est, sans doute, la scène montrant en gros plan Tony crever l’œil droit de Madeleine d’un coup de scalpel. Horrifique et sadique, ce plan n’est par ailleurs pas sans rappeler celui, canonique, de l’œil coupé au rasoir dans Un Chien Andalou (1929) de Luis Buñuel.


Car s’il s’empare par moments des outils du cinéma le plus outrancièrement racoleur, Bo Arne Vibenius n’hésite pas à puiser pour d’autres épisodes de Crime à froid dans une grammaire filmique nettement plus prestigieuse. Celle du surréalisme cinématographique que l’on évoquait précédemment. Ou bien encore celle d’Ingmar Bergman (2) que Crime à froid semble citer lors de séquences dialoguées à la forte intensité psychologique - on pense aux échanges entre Madeleine et Sally, sa compagne d’infortune -, donnant même lieu à des regards caméra semblables à celui de Monika (1952). L’on serait encore tenté de trouver dans Crime à froid des échos visuels d’une autre figure du cinéma d’auteur scandinave, le Norvégien Erik Løchen. La manière dont Bo Arne Vibenius photographie Madeleine braquant son fusil à deux canons évoque, en effet, irrésistiblement certains des plans de La Chasse (1959). Un film qui, par ailleurs, fait aussi usage du regard caméra tout en envisageant, comme Crime à froid, la question des rapports entre hommes et femmes par le prisme de la guerre des sexes...


Crime à froid dessine ainsi un espace filmique libre de toute frontière esthétique et générique, où cohabitent, parfois même s’entremêlent en une même séquence le "noble" et l’"ignoble" cinématographiques. Rien d’étonnant donc à ce que Crime à froid ait exercé une forte fascination sur des réalisateurs faisant du mélange des "bons" et "mauvais" genres le fondement de leur univers. Le Danois Nicolas Winding Refn a ainsi témoigné de son admiration pour Crime à froid à l’occasion d’une carte blanche que lui offrit en 2010 L’Étrange Festival en animant une projection. Un an plus tôt, le réalisateur citait ostensiblement Crime à froid dans Le Guerrier silencieux dont le héros - aussi muet, borgne et, à sa manière, corporellement exploité que Madeleine (3) - constituait un pendant masculin et viking de la moderne héroïne de Bo Arne Vibenius. Mais le récipiendaire du Prix de la Mise en Scène du Festival de Cannes - reçu pour Drive (2011) - n’est cependant que l’un des cinéastes thuriféraires de Crime à froid.


Parmi ceux-ci, l’on compte encore le titulaire d’une Palme d’or : Quentin Tarantino. Kill Bill : Volume I (2003) et Kill Bill : Volume II (2004) sont ainsi largement irrigués par le film de Bo Arne Vibenius. Dans un entretien datant de 2003, Tarantino déclarait que le personnage de Elle Driver - jouée dans le diptyque par une Daryl Hannah à l’œil droit barré d’un bandeau - s’inspirait de celui incarné dans Crime à froid par Christina Lindberg. À l’occasion du même échange, le réalisateur du récent Les Huit salopards affirmait encore quant à Crime à froid : « De tous les films de vengeance que j’ai vus, c’est définitivement le plus brutal. Il n’y en jamais eu d’autre aussi dur. » (4) Fleurant bon son hyperbole tarantinienne, la formule doit cependant être prise au sérieux de la part d’un réalisateur dont la vengeance constitue l’un des thèmes essentiels. Puisqu’elle constitue non seulement le cœur narratif des deux Kill Bill mais aussi de Boulevard de la mort (2007), d’Inglorious Basterds (2009) ou bien encore de Django Unchained (2012) et des Huit Salopards (2015) pour ne citer que les opus des années 2000 du cinéaste. Si Quentin Tarantino tient donc Crime à froid pour le revenge movie ultime, son attachement revendiqué pour ce film s’explique peut-être plus encore par la présence dans celui-ci d’un autre motif : celui de l’empowerment. Centrale dans l’œuvre de l’auteur de Boulevard de la mort, cette notion - utilisée aussi bien par des féministes que par le mouvement black power (5) - évoque un processus « d’autonomisation et de prise en main […] par eux-mêmes des opprimés. » (6) Une forme de destruction du rapport de domination qu’illustrent exemplairement les trois actes informels de Crime à froid.


Le premier temps du film de Bo Arne Vibenius fait de Madeleine la saisissante incarnation d’une dominée absolue. Le viol pédophile infligé à l’héroïne de Crime à froid n’est que l’étape initiale d’une dépossession - de son corps mais aussi de sa voix : traumatisée par l’agression, Madeleine restera à jamais muette - que le sadien Tony achèvera de rendre totale. Avant de réduire la jeune femme à l’état d’esclave sexuelle, l’effroyable souteneur aura préalablement rendu Madeleine dépendante à l’héroïne. La mise en scène du basculement de la protagoniste de Crime à froid dans l’addiction suggère, en outre, qu’elle perd par la même occasion le contrôle du temps. Bo Arne Vibenius fait alors alterner à l’écran les pages d’un éphéméride indiquant l’écoulement de journées entières dont Madeleine - montrée gisant sur un canapé car assommée par la drogue - n’a désormais plus conscience. Ainsi privée de la libre disposition de son corps, inscrite dans une temporalité qui n’est plus la sienne, Madeleine devient dès lors une poupée de chair soumise aux désirs de ses "clients". Ce que viennent puissamment signifier les images pornographiques utilisées par Bo Arne Vibenius. Détachés de toute vision d’ensemble des corps alors en action, ces gros plans de coïts s’avèrent rien moins qu’excitants, révélant par leur froideur anatomique et mécanique la réification sexuelle à laquelle est soumise Madeleine. Il n’est pas jusqu’à son image dont la jeune femme perdra la jouissance propre. Puisque parmi ceux abusant d’elle, l’on compte un fétichiste tirant son plaisir des mises en scène photographiques obscènes auxquelles il la contraint.


Ravalée au rang de corps-objet taillable (7) et corvéable à merci, Madeleine va lors du second acte de Crime à froid entamer un spectaculaire processus d’empowerment. Ce dernier est déclenché par une privation supplémentaire que lui inflige Tony : celle de sa mère et de son père. Réduits au désespoir par une lettre de leur fille - en réalité un faux commis par le proxénète - leur déclarant qu’elle ne souhaite plus les voir, les parents de Madeleine s’empoisonnent. La vision de leur cortège funéraire est la dépossession de trop qui fait déborder le vase de l’aliénation dans lequel Tony s’efforçait de noyer sa proie. Plus épiphanique que traumatique, l’épisode provoque chez Madeleine le sursaut nécessaire à la reconquête de sa liberté. Afin d’être menée à son terme victorieux, l’entreprise va d’abord consister pour l’encore dominée à faire peu à peu siens les moyens de l’exercice du pouvoir. Là encore remarquable, la mise en scène de Bo Arne Vibenius illustre parfaitement cette appropriation par une femme (de moins en moins) aliénée des outils et des gestes emblématiques de la domination masculine. Que ce soit par un plan large montrant le corps menu de Christina Lindberg précipiter au sol celui, massif, d’un soldat lors d’un entraînement au close-combat. Ou bien encore lorsque la caméra colle au plus près des doigts fins de Madeleine, aux ongles laqués de rouge, armant avec une parfaite assurance technique un revolver. Autant de compétences de plus en plus parfaitement maîtrisées qui vaudront à la jeune femme des commentaires admiratifs de ses formateurs. Comme ce viril pilote de rally automobile qui lui déclarera qu’il n’a plus rien à lui apprendre après qu’elle a fait une spectaculaire démonstration de ses talents en matière de conduite sportive...


Peut alors s’entamer le troisième et dernier acte de Crime à froid durant lequel Madeleine se livre à une inversion vengeresse et totale du rapport de domination. Ayant recouvré la pleine possession de son corps, la prostituée armée et dangereuse prive radicalement ses anciens maîtres de la leur en les abattant à coup de fusil de chasse. Le filmage de ces scènes de fusillade vient, qui plus est, révéler une autre forme de réappropriation par Madeleine : celle du temps. C’est en effet au ralenti que Bo Arne Vibenius choisit de filmer l’impact des tirs de Madeleine sur les corps de ses victimes, de même que leurs ultimes instants. Jusque-là absente du film, cette technique de prise de vues lie aux actes de l’héroïne de Crime à froid une modalité chronologique qui leur est propre : celle de l’étirement temporel. Comme une manière de signifier visuellement que c’est désormais Madeleine - et non plus ses tourmenteurs - qui confère son tempo au film. Redevenue maîtresse de son corps et du temps, Madeleine l’est tout autant de son verbe. Puisque c’est par le biais d’une lettre qu’elle attirera Tony dans un guet-apens soigneusement orchestré, à l’issue duquel le principal ordonnateur du martyr de Madeleine connaîtra un sort aussi fatal qu’étrange lors d’une séquence mobilisant une iconographie que n’auraient (peut-être) pas désavoué les surréalistes. La mise à mort de son bourreau par la jeune femme se déroule selon une modalité aussi insolite - le maquereau, le corps enterré jusqu’au cou, est étranglé par une corde tiré par une robuste jument - que le lieu où elle se déroule : une lande désolée de la campagne suédoise aux allures gothiques. (7)


Crime à froid contient donc beaucoup plus que ce qu’en annonce l’étiquette de bizarrerie cinématographique qui lui est couramment accolée. Puisqu’il constitue une métaphore de la désaliénation - politique comme esthétique - d’autant plus puissante qu’elle est portée par un authentique point de vue d’auteur, à la postérité cinématographique indéniablement féconde. Il serait donc plus que temps que ce film, jusqu’à maintenant relégué à la marge de l’Histoire du Septième Art, y occupe la place qui lui est due : c’est-à-dire centrale. Ami.e.s distributeurs / distributrices, éditeurs / éditrices de France et de Navarre : à quand une diffusion enfin digne de ce nom - c’est-à-dire dépassant le seul cercle des aficionados de métrages atypiques - de cette œuvre essentielle (car radicalement libératrice) auprès du public hexagonal ?


(1) Les deux autres longs métrages du Suédois Bo Arne Vibenius demeurent, pour l’heure, inconnus de l’auteur de ces lignes. Le premier, intitulé Hur Marie träffade Fredrik, åsnan Rebus, kängrun Ploj och... (1969) ne semble pas avoir fait l’objet d’une édition numérique. On peut cependant en visionner une (étonnante) séquence iciQuant au dernier long métrage du Suédois, Breaking Point (1975), il n’a apparemment pas plus tenté les éditeurs de DVD. La présentation qu’en fait le site Psychovision laisse pourtant augurer d’un spectacle cinématographique au moins aussi étrange que Crime à froid...
(2) Rien d’étonnant à cela puisque Bo Arne Vibenius fut le collaborateur du maître suédois sur les tournages de Persona (1966) et L’Heure du loup (1968). Le réalisateur de Crime à froid travailla aussi avec une autre grande figure du cinéma d’auteur suédois, Bo Widerberg, à l’occasion de Un Flic sur le toit (1976).

(3) Nicolas Winding Refn est allé jusqu’à nommer le héros du Guerrier silencieux, formidablement campé par Mads Mikkelsen, One Eye. Une évidente référence à l’un des titres sous lesquels Crime à froid fut diffusé aux Etats-Unis : They Call Her One Eye.
(4) Ou bien en V.O. : « Of all the revenge movies I've ever seen, that is definitely the roughest. There's never been anything as tough. »
(5) http://www.cairn.info/revue-tiers-monde-2009-4-page-735.htm
(6) http://www.les-seminaires.eu/empowerment-et-pouvoir-dagir/
(7) Dans toutes les acceptions du terme si l’on se rappelle que Tony lui crève un œil... Une situation de dénuement absolu en outre fort semblable à celles qui caractérisent, à un moment ou à un autre de leur cheminement, héros et héroïnes de Quentin Tarantino.
(8) Pareille dynamique narrative nous semble distinguer Crime à froid de La Source (1960) d’Ingmar Bergman, souvent présenté comme l’une des inspirations du film de Bo Arne Vibenius. Le rapprochement est certes tentant puisque, comme nous l’avons vu, le second fut le collaborateur du premier. En outre, Crime à froid narre un récit de "rape and revenge" de même que La Source. Cependant, dans ce dernier ce n’est pas la violée qui se fait justice, puisqu’elle est assassinée par ses agresseurs, mais son père. Préservant ainsi in fine l’ordre patriarcal dont l’héroïne malheureuse de La Source est en réalité la victime, le scénario du film est enfin nanti d’une dimension religieuse totalement absente de Crime à froid. Un film dont la puissance subversive tient aussi bien à sa contestation radicale de la domination masculine qu’à son refus de toute transcendance métaphysique. Si Crime à froid entretient un lien avec La Source, c’est donc plutôt sur le mode du contre-pied critique que du remake.

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La fiche IMDb du film
Par Pierre Charrel - le 25 février 2016