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Critique de film
Le film

Cow-boy

(Cowboy)

Partenariat

L'histoire

Réceptionniste dans un grand hôtel de Chicago, Frank Harris (Jack Lemmon) est fasciné par la vie itinérante des cowboys qu’il voit débarquer chaque année pour prendre quelques semaines de repos bien mérité ; il ne rêve que de l’Ouest et de ses grands espaces. Il est tombé amoureux d’une cliente, Maria (Anna Kashfi), une ravissante mexicaine dont il demande la main à son père, un riche propriétaire terrien ; ce dernier refuse aussi sec, ne souhaitant pas que sa fille unique épouse un roturier. Ayant néanmoins le désir de la rejoindre au Mexique en espérant faire ployer son père, Frank profite de l’état d’ébriété de Tom Reece (Glenn Ford), un éleveur descendu à l’hôtel avec ses hommes de main, pour s’associer avec lui et se faire embaucher dans son équipe. En effet, Frank a appris que Reece se rend justement dans le pays de sa bien aimée Maria, pour acheter au père de cette dernière de nouvelles têtes de bétail. Frank démissionne alors de son poste pour suivre les cow-boys, mais découvre rapidement une vie non pas telle qu’il l’avait rêvé mais au contraire pénible, laborieuse, répétitive, dérisoire, émaillée de quelques joies mais aussi de beaucoup de douleurs…

Analyse et critique

Lorsqu’enfants nous nous amusions à imiter dans la cour de récréation les westerns vus la veille à la télévision, l’expression consacrée était de "jouer aux cowboys et aux indiens". Et de là (entre autres) se sont vite propagés les clichés concernant le genre, faisant croire à beaucoup de non-connaisseurs, en élargissant un peu le terme ‘cow-boy’, que la plupart des intrigues de ces films étaient similaires, à savoir un conflit violent entre natives et pionniers. Le cowboy représentait donc en fait plus précisément ‘le blanc’ en opposition au ‘peau rouge’ alors que la plupart des protagonistes de westerns ne sont justement pas des cow-boys mais en vrac de simples citoyens, fermiers, aventuriers ou autres hommes de loi. Des descriptions de la vie quotidienne de ces ‘garçons-vachers’, il n’y en eut finalement pas énormément au cinéma, le plus célèbre étant sans doute encore à l’époque La Rivière rouge (Red River) de Howard Hawks. Le film de Daves est donc assez novateur quant à son postulat de départ, tout à fait intéressant par le fait de s’attarder principalement sur le quotidien de ces hommes, nous montrant une vie pas aussi ‘romantique’ que nous nous l’étions imaginé avec nos âmes d’enfants. Le dialogue suivant entre Jack Lemmon et Glenn Ford en tout début de film est là pour nous le prouver, le premier faisant part au second de son envie de partager leur quotidien, le second lui coupant les ailes sans prendre de gants :

Frank Harris, le réceptionniste (Jack Lemmon) : - "I'd like to live in the open. You know what I mean?"
Tom Reese, le cow-boy (Glenn Ford) : - "Oh, yeah, I know what you mean. You mean lying out there under the stars listening to the boys singing around the campfire. And your faithful old horse standing there grazing at the grass by your side. You do much riding? "
Frank Harris : - "Yes, sir"
Tom Reese : - "Yeah, I thought so. Well, you're an idiot! You're a dreaming idiot, and that's the worst kind. You know what the trail is really like? Dust storms all day, cloudbursts all night. A man has got to be a fool to want that kind of life."

Un équivalent au film de Delmer Daves vit le jour dans les années 80 avec la minisérie Lonesome Dove tirée du sublime roman-fleuve de Larry McMurtry. Mais retournons à ce début 1958. La décennie ayant marquée l’apogée du classicisme hollywoodien (plus communément nommé ‘L’âge d’or’) touche bientôt à sa fin. Décennie bénie par de nombreux cinéphiles et chérie par tous les amoureux du western, une forte majorité des plus grands films du genre ayant été réalisée durant cette période. Delmer Daves a lui aussi contribué à cette ‘époque glorieuse du western’ avec, dès 1950, le premier film ouvertement ‘pro-indien’, La Flèche brisée (Broken Arrow), mais surtout grâce aux trois sommets de sa filmographie que sont L’Homme de nulle part (Jubal), La Dernière caravane (The Last Wagon) et 3h10 pour Yuma. D’où une partie de la 'relative' déception que nous cause la vision de Cow-boy, le film faisant un peu pâle figure, surtout par le fait de l'avoir découvert juste après ces pépites. Sixième des neuf westerns de Delmer Daves, Cowboy est tiré d’une chronique authentique de Frank Harris dont le rôle est tenu à l’écran par Jack Lemmon. L’idée de départ avait tout pour plaire, ayant pour ambition de narrer simplement et sereinement la vie de tous les jours d’un groupe de cow-boys à travers leur peines et leurs joies. Le scénario est attribué au générique par Edmund N. North, auteur entre autres des scripts de La fille du désert (Colorado Territory) de Raoul Walsh ainsi que de l'excellent The Proud Ones (Le Shérif) de Robert D. Webb. Mais en fait, il ne s’agit pas du véritable auteur, celui-ci étant Dalton Trumbo, ne pouvant à cette époque pas le signer, car faisant partie de la tristement célèbre ‘liste noire’. C’est donc Edmund N. North, connu pour ses positions libérales, à qui l’on demanda d’apposer son nom sur le scénario qui est remis entre les mains du réalisateur. Ce sera la dernière ‘œuvre non créditée’ de Dalton Trumbo.

Delmer Daves s’attelle donc à la tâche et reprend quasiment la même équipe ayant travaillée l’année précédente sur 3h10 pour Yuma. Mais cette fois le film ne s’avère donc pas aussi parfait, à tous les niveaux d'ailleurs si l'on excepte un Glenn Ford toujours aussi impérial. George Duning, qui avait signé l’une de ses plus belles partitions pour 3.10 pour Yuma nous concocte ici une musique certes sympathique mais très loin d’atteindre les sommets d’émotion que dégageait son score précédent d’autant qu’un de ses thèmes principaux n’est autre qu’une réorchestration de la mélodie traditionnelle utilisée par John Ford pour Stagecoach (La Chevauchée fantastique). Le chef-opérateur Charles Lawton Jr. pare le film de couleurs chatoyantes mais sa photographie ne marquera pas la rétine comme celle en somptueux noir et blanc du film antérieur. Et Delmer Daves, certainement lassé d’avoir, sur 3h10 pour Yuma, réglé tous ses cadrages à la perfection, ne nous laisse cette fois, esthétiquement parlant, que peu de souvenirs précis de quelconques image ou plans : on peut néanmoins retrouver son génie plastique à dose homéopathique par l'intermédiaire de cette vision étonnante des pyramides de bottes de foin, des impressionnantes rangées de corrals au bord de la voie ferrée, du magnifique plan de l’église au crépuscule ou encore de ceux de Glenn Ford en contre plongée jetant un œil sur son troupeau en contrebas… Certains parleront de nonchalance ; mais si nonchalance et sobriété il y a, elles sont parfois accompagnées d’une certaine paresse de la mise en scène. Tout ceci est d’autant plus regrettable que le potentiel suggéré par l’idée de départ pouvait nous laisser espérer un nouveau chef d’œuvre du genre. On ne ressent pourtant pas constamment la conviction qu’a du pourtant avoir Delmer Daves à diriger ce film : ce dernier demeure d’ailleurs fier du résultat, son amour pour les situations décrites et ses personnages n’étant du coup pas à mettre en doute, s’estimant avoir réussi à montrer tout ce qu’il avait voulu : "La vie des cow-boys était pénible, leur humour était rude, et nous l’avons montré. Les nuits étaient de véritables nuits et non ces crépuscules bleutés en Technicolor, des nuits comme on les vit dans la prairie, dans les canyons" dira t’il à l’un de ses plus grands défenseurs, Bertrand Tavernier, lors d’une interview reprise dans son passionnant 'Amis américains'.

On ne peut donc pas imputer au seul réalisateur cette impression de semi-ratage (mais parlons plutôt de semi-réussite car l’impression d’ensemble demeure néanmoins bien plus positive que négative). Car là où le bat semble blesser le plus, c’est assurément au niveau de l’écriture. Le film mélange les tons parfois avec maladresse à l'image du générique signé Saul Bass, très réussi en lui-même mais peu en conformité avec le ton du film une fois le premier quart d’heure passé. En le regardant défiler, on pense immédiatement que nous allons voir une comédie du style Blake Edwards. Et les premières séquences semblent le confirmer puisque Cowboy démarre en trombe, cependant plus proche d'un Billy Wilder, la présence de Jack Lemmon accentuant ce sentiment ; mais l’histoire d’amour, qui fait dès le début son apparition, est bien terne et nous aurions pu très aisément nous en passer. Même s’il est vrai que l’histoire ne se prêtait guère à un crescendo dramatique, nous aurions quand même préféré ressentir un certain ‘liant’ entre les scènes, ce qui nous aurait permis d’être plus en phase avec ces personnages qui nous restent un peu extérieurs bien qu’ils soient croqués avec humanité par le réalisateur. Mais attention, comme je le faisais sous-entendre juste avant, par bien des côtés le film demeure extrêmement intéressant. Daves a recherché le côté vériste sans jamais cependant verser dans la démystification à outrance. Si effectivement le côté romantique du ‘cow-boy Marlboro’ en prend un sacré coup, le réalisateur demeure un chantre du classicisme, généreux et sensible, jamais cynique ni même ironique. Il a cherché d’une manière assez documentaire, sans dramatisation excessive, à nous faire découvrir les vrais aspects d’un métier rude et non ‘exotique’ comme tous les adolescents se l’imaginait à la vision de multiples autres westerns. Pour bien se mettre en tête cet aspect le plus passionnant du film, il suffit de citer à nouveau un extrait du dialogue, dénigrant le cheval cette fois. Au tout début, lorsque Reece, dans son bain, se fait livrer une bouteille par le garçon d’hôtel, en l’occurrence Jack Lemmon, ce dernier lui disant son admiration et son attirance pour les chevaux, Reece lui rétorque sans ménagement et avec une ‘savoureuse cruauté’ : " Et les boniments sur les chevaux ! La loyauté et l’intelligence du cheval. Les chevaux ont une cervelle de la taille d’une noix. Ils sont méchants, traîtres, stupides. Même pas assez intelligents pour s’éloigner du feu. Aucuns homme doué d’intelligence peut aimer les chevaux. L’homme tolère la sale carne parce que vaut mieux chevaucher que marcher." Pour qu’un sourire se dessine sur vos lèvres, je vous laisse imaginer la figure ahurie de Jack Lemmon à cet instant, qui reste bouche bée par ces explications.

Un autre moment très réussi, mais plus du tout drôle, est celui au cours duquel, une nuit, par excès de fanfaronnade, un homme lance un serpent venimeux au milieu du groupe, trop calme à son goût. Malheureusement l’animal retombe sur les épaules de l’un d’entre eux et le tue. Dans n’importe quel autre film, le responsable aurait été puni mais là, devant le regard étonné du ‘tenderfoot’, rien de tel ne se passe, tout le monde comprenant que ce n’était qu’un jeu stupide mais n’en faisant pas grand cas. Reece, lors de l’enterrement, dira : "Devant pareille chose, on se demande comment c’est arrivé. Par sa faute ou par celle d’un autre ? La seule certitude que nous ayons c’est qu’il y a un mort. La cause n’a aucun intérêt. Si ce n’avait pas été un serpent, ça aurait pu être un taureau ou un Comanche ou bien son cheval aurait pu trébucher dans un trou de chien de prairie par une nuit sombre." Et le responsable continue à tenir sa place au milieu du groupe comme si de rien n’était, sans même que sa conscience en soit affectée. C’était le destin, la vie continue ! Ces deux scènes montrent à quel niveau le film aurait pu s’élever si toutes les autres avaient été de cette qualité, mais il aurait fallu aussi que le thème de l’amitié entre les deux hommes ait été un peu plus creusé car, là encore, ça ne fonctionne qu’à moitié : nous avons vraiment du mal à croire au changement de caractère si rapide de Frank Harris après ce ‘voyage initiatique’. En effet, après sa déception au début du voyage, et après avoir partagé quelques temps la vie ce ces cow-boys, il va finir par comprendre Reece, sa dureté envers lui, et nous allons assister à la naissance d’une amitié à la toute fin du film. Ce qui nous empêche aussi de croire à ce revirement brusque du personnage, c’est, il faut l’avouer, le fait que Jack Lemmon se révèle bien moins à son aise dans le genre que le toujours impeccable Glenn Ford. Alors que dans la première partie assez enjouée, l’acteur se retrouve dans son élément de comédie, quand il joue au ‘pied tendre’ naïf et maladroit, il est bien moins convaincant dans son rôle de ‘dur à cuire’ de la seconde moitié du film. Pour en finir avec les comédiens, dommage de voir attribué à Brian Donlevy un rôle aussi peu gratifiant ou tout du moins aussi étriqué.

Un scénario qui aurait donc mérité, à mon sens, d’être étiré pour obtenir un film plus long, plus ample, moins saccadé, aux scènes d’actions mieux intégrées au reste du récit (et filmées moins rapidement, sans continuelle et pénible accélération des images que ce soit lors des pugilats ou de la scène de 'tauromachie') et pour ne pas avoir cette fâcheuse impression que le réalisateur n’a pas su comment boucler son film ; le final nous apparaît effectivement comme purement et simplement bâclé. Cependant, et pour conclure sur une note positive (car il le mérite amplement), il serait exagéré d’accabler plus longtemps ce film honnête et généreux qui se regarde malgré tout avec beaucoup de plaisir. Pour les fans du genre, il serait donc quand même dommage de passer à côté de Cow-boy malgré les réticences qui ont été notifiées ci-dessus, vite oubliées devant un ensemble très attachant.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 12 avril 2003