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Critique de film
Le film

Convoi de femmes

(Westward the women)

L'histoire

1851. Roy Whitman (John McIntire) est le grand propriétaire d’un ranch dans une vallée californienne isolée. Ses hommes sont d’honnêtes et efficaces travailleurs ; la seule chose qu’il leur manque est un foyer avec une épouse aimante. Il conçoit alors l’idée d’aller chercher des femmes à Chicago, destinées à se marier avec sa centaine de cowboys. Il demande à son contremaitre, Buck Wyatt (Robert Taylor), de l’accompagner pour cette longue mission, lui qui connaît parfaitement le parcours pour y avoir déjà convoyé des pionniers à de nombreuses reprises. Sauf que jusqu’à présent, les pionniers étaient des hommes et que Wyatt pense que les femmes ne pourront pas supporter cette odyssée dangereuse et harassante. Les inscriptions sont néanmoins très nombreuses pour ce périlleux voyage : certaines femmes pour échapper à la misère de leur situation actuelle, d’autres pour commencer une vie nouvelle... Parmi ce convoi de 150 femmes (car on compte sur pas moins d'un tiers de pertes) : Patience Hawley (Hope Emerson), la veuve d’un capitaine de marine, Fifi Danon (Denise Darcel), ancienne prostituée d’origine française, Rose Meyers, enceinte d’un enfant illégitime, Mrs Maroni, veuve italienne accompagnée de son fils âgé de 9 ans… Ils devront faire face à de nombreux dangers, des obstacles aussi bien humains (cowboys émoustillés, Indiens sur le sentier de la guerre, dureté du convoyeur) que naturels (déserts, tempêtes, descentes de canyons…). Malgré les morts qui émaillent la piste, malgré la dureté du voyage, les femmes, prenant leur courage à deux mains, refusent de faire demi-tour comme le leur conseille Roy Whitman. Après qu'elles ont affronté tous ces périples, l’accueil que l’on fera aux survivantes fera chaud au cœur et sera amplement mérité...

Analyse et critique

Belle année "westernienne" que celle qui voit sortir pour la clore en apothéose, le soir de la Saint-Sylvestre, l’un des plus beaux fleurons du genre ! Une excellente cuvée 1951 qui, après Au-delà du Missouri (Across the Wide Missouri), sacrait avec Convoi de femmes, William Wellman comme réalisateur le plus marquant de l’année tout comme la précédente, toujours concernant le western, avait été dominée par John Ford et surtout Anthony Mann. Après la vie quotidienne des "Mountain Men" au-delà du Missouri, le franc-tireur William Wellman se penche sur le long et harassant voyage (plus de 3 000 kilomètres), à travers montagnes et déserts, d’une caravane de 150 femmes pionnières qui, au prix d’efforts surhumains, parties de Chicago pour fuir un passé encombrant ou douloureux, sont arrivées en Californie où elles ont épousé des cow-oys dont elles n'avaient vu que les photos et qui avaient besoin de compagnes pour adoucir leur quotidien et fonder un foyer.

Une histoire véridique pour laquelle Frank Capra s’était passionné et qui, s’il l’avait réalisée comme il l’aurait souhaité, aurait donné l’occasion de voir un western signé par l’immense réalisateur de New-York - Miami (It Happened One Night) ou La Vie est belle (It's a Wonderful Life) avec même Gary Cooper prévu en tête d’affiche. Mais la Columbia refusa prétextant qu’elle ne faisait pas de western, qu’elle n’avait pas la logistique pour et encore moins de chevaux. Des excuses totalement bidons qui dégoûtèrent Capra et qui le poussèrent à aller raconter cette incroyable odyssée à son ami William Wellman, qui put faire financer le projet par la MGM à condition de le réaliser. Frank Capra donne son accord. Deux cent femmes furent engagées pour un tournage en décors naturels de onze semaines, qui fut aussi éprouvant que les aventures réelles de ces héroïnes de la conquête de l’Ouest ; le résultat sur l’écran étant ainsi criant de réalisme, la MGM, très fière, fit un court métrage, Challenge the Wilderness, consacré au tournage du film : des actrices obligés à apprendre à manier le fouet, à conduire un chariot, à tirer, à réparer un attelage et des roues...

Mais entrons sans plus tarder dans le vif du sujet, carrément dans le film. Tout de suite après un générique traditionnel, Convoi de femmes débute, sans grandiloquent prologue écrit ou parlé, par une séquence qui donne d’emblée le ton et le style du film : simplicité, noir et blanc peu glamour et refus du spectaculaire au profit d'une plus grande et âpre véracité. Plus de musique (comme pour tous les westerns en noir et blanc du réalisateur, il n'y en aura plus aucune) et une attention de documentariste pour filmer des cowboys faire entrer les chevaux à l’intérieur des enclos. Pas de chichis, aucun folklore mais une volonté de réalisme. S’ensuit une conversation entre John McIntire et Robert Taylor, tous deux agenouillés auprès d'une barrière, triturant des épis de blé en parlant. Une scène qui ressemble énormément à l'une des premières d’un autre convoi, celui du Convoi des braves de John Ford. Mais contrairement à ce dernier (et superbe film), il n'y a quasiment aucun sens du pittoresque chez Wellman ; tout est dans la retenue. Puis on assiste au discours du rancher à ses cowboys, les avisant qu’il allait partir leur chercher des femmes mais que la condition serait de se comporter envers elles avec attention, tendresse et douceur ; ce seront les ferments de cette nouvelle terre. Un très belle et simple oraison qui amène à la séquence suivante, à Chicago : l’embauche de ces femmes prêtes à traverser l’Amérique pour changer de vie. Quelques traits d’humour qui ne débordent jamais (il n’y aura aucune séquence du style de celle de la bagarre généralisée dans Across the Wide Missouri), quelques situations cocasses mais surtout une fois encore, une attention extrême portée à des personnages pour lesquels le cinéaste semble s’être pris d’affection. Une succession de séquences ayant chacune leur propre rythme, comme différents chapitres d'un livre, la liaison entre chacune d'entre elles étant d'une grande fluidité grâce à une écriture rigoureuse et sereine. Avec toujours autant d'harmonie dans l'enchainement des scènes, le périple commence ; mais Wellman ne cherche pas plus ici le spectaculaire ni le plan fulgurant. On le regrette parfois, pensant qu’il n’est pas de taille à rivaliser avec Ford sur ce point, mais c’est sa volonté de ne pas avoir cherché la facilité, d’avoir filmé à hauteur d’homme sans jamais chercher à nous en mettre plein la vue.

En effet, comme s’il avait pensé que les spectateurs s'en feraient la réflexion, à mi-parcours, le cinéaste semble avoir voulu prouver que s’il le voulait, il était capable de rivaliser avec les plus grands et du coup nous scotche à notre fauteuil par l’intermédiaire d’une séquence plastiquement et rythmiquement splendide, époustouflante de virtuosité, celle de la poursuite à cheval de Denise Darcel par Robert Taylor dans le fond d’un canyon. Succession de plans tous plus étonnants les uns que les autres (notamment cet immense plan d’ensemble filmé sans doute du haut du canyon), montage d’une totale efficacité et final de la séquence d’un lyrisme échevelé qui fait penser à du King Vidor (la gifle puis le baiser passionné). Puis, une fois qu’il a fait retourner ses deux personnages réconciliés (voire plus si affinités) au campement, Wellman reprend son convoi là où il l’avait laissé, filmant la fin du voyage aussi sobrement qu’avant cette scène qui semblait là pour démontrer la parfaite maîtrise cinématographique d’un réalisateur qui autrement, dans ses meilleurs films comme ici, préfère ne jamais céder à la facilité. La preuve est que cette séquence virtuose a fait louper au spectateur ce qui s’était passé pendant ce temps-là au sein du convoi, tout simplement le plus gros drame que ce dernier ait eu à subir depuis son départ, ses plus grosses pertes : les Indiens ont attaqué et ont laissé pour mort une dizaine de personnes. Comme si William Wellman nous disait : « Vous voyez ce que c’est que de faire l’intéressant et de s’extasier devant la pure virtuosité ; pour la peine, je vous priverais de la grande scène de bataille du film pour le fait d’avoir cautionné mon péché d’orgueil. » Qu’à cela ne tienne, Wellman est un roublard et il nous offre néanmoins à cet instant l’un des moments les plus intensément poignants du film : cette litanie des morts, sa caméra glissant à chaque nom du visage de celle qui le prononce vers le cadavre. Un sobre mais très belle idée de mise en scène, comme pour se faire pardonner d’avoir dévoilé trop généreusement son brio.

Bien entendu, j'affabule en imaginant les états d’âme du réalisateur ! C’était juste pour appuyer un peu lourdement sur le fait que ce western s'avère expressément assez rêche esthétiquement parlant (car William C. Mellor avait prouvé à maintes reprises son génie plastique au travers par exemple de son maniement du Technicolor lors du précédent western de Wellman, Across the Wide Missouri) et que le cinéaste ne cherche jamais la joliesse dans sa mise en scène afin de trouver un ton plus juste, plus vrai, plus réaliste, sa caméra semblant silencieuse, son regard simplement admiratif. Il n'y a rien de grandiose ni de majestueux lors de la descente des chariots le long de la montagne, comme pouvait l’être la séquence similaire dans La Piste des géants (The Big Trail) de Raoul Walsh. Juste une réalisation sèche à hauteur d’homme (même carrément à l’intérieur du chariot), qui nous fait mieux appréhender l’effort et la tension qui régnèrent durant cette épreuve surhumaine. A ce moment-là, on se dit comme d’ailleurs tout au long du film, comme Jean-Louis Rieupeyrout dans sa grande histoire du western, qu’il s’agit probablement du « plus beau monument cinématographique élevé à la gloire de la femme-pionnier ». Un film qui exalte les vertus de ces femmes, leur courage, leur héroïsme, leur endurance et leur envie de liberté ; elles n’en restent pas moins humaines et femmes avec ce qui les caractérisent le plus : leur coquetterie, leur jalousie, leur détermination et leur amour filial. Sans oublier leur force de caractère et leur persévérance : alors que Buck, après le massacre d’une partie du convoi par les Indiens, leur propose de rebrousser chemin, elles se lèvent toutes ensemble pour refuser, préférant finir ce qu’elles ont commencé, aller jusqu’au bout de leur rude et dangereux périple, pleines d’espoir dans l’avenir qui les attend. Les préjugés machistes de Buck fondront d’ailleurs au fur et à mesure qu'il les côtoiera et apprendra à mieux les connaître, lui qui les jugeait au départ avec beaucoup de dédain et de condescendance.

Buck, c’est Robert Taylor qui, après son inoubliable interprétation de l'Indien Lance Poole dans La Porte du diable (Devil’s Doorway) d’Anthony Mann, prouvait à ses détracteurs qu’il allait falloir désormais vite oublier sa réputation frelatée de terne bellâtre, de beau gosse romantique. Dans cet autre personnage à contre-emploi, il s'avère une nouvelle fois fabuleux ; il est le convoyeur rustre, intransigeant, hirsute et mal rasé qui n’accepte cette mission que pour l’argent, dur et impitoyable avec les membres du convoi, que ce soient les hommes chargés de l’aider (il en tuera deux ou trois de sang-froid pour avoir désobéi à ses ordres - à ce moment-là, on se dit que la folie n'est pas très loin) ou les femmes avec qui il se croit devoir imposer une discipline de fer afin qu’elles s’endurcissent et qu’elles puissent ainsi ne pas succomber à la fatigue et aux divers dangers qu’elles rencontreront. Sa volonté de vouloir coûte que coûte vaincre les obstacles le pousse à être aussi dur que ces derniers. Les femmes ne lui en voudront pas et, par juste retour des choses, ce sont elles qui pousseront plus tard leur "tortionnaire" à ne pas flancher ; le sourire de Buck lorsqu’il se rend compte de l’extraordinaire force morale de ce groupe de femmes, de ce qu’il est arrivé à faire d’elles, est inoubliable : un mélange de fierté, de bonheur mais aussi d'immense respect. L’autre homme à l’origine de ce convoi, plus altruiste, c’est John McIntire dans le rôle du rancher magnanime qui pense avant tout au bien-être de ses travailleurs ; moins présent à l’écran, il n’en est pas moins excellent. Quant au cuisinier japonais, on aurait pu craindre que Wellman s’en serve comme faire-valoir comique ; s’il est à l’origine de quelques saillies ou situations amusantes, il n’en est cependant rien. Le personnage, très sympathiquement interprété par le petit Henry Nakamura, est au contraire porteur de sagesse et de patience, de franchise et de réflexion ; une sorte de Jiminy Cricket temporisateur pour le rude contremaitre qui d’ailleurs écoute avec attention ce qu’il a à lui dire. Outre les scènes de dialogue qu'il aura avec Robert Taylor, le cinéaste lui offre des séquences rien que pour lui comme celle, très attendrissante mais aucunement mièvre, où il vient récupérer le chien retourné sur la tombe de son jeune maître tombé tragiquement alors qu'il apprenait à manier le fusil à sa mère.

Reste le premier rôle pour une fois attribué à cette galerie de femmes demandant avec insistance leur liberté de choix (de vie, d'époux...), avec à leur tête l’actrice d’origine française Denise Darcel que William Wellman avait déjà fait tourner dans un autre de ses chefs-d’œuvre, Bastogne (Battleground), mais qui ne fera malheureusement pas une grande carrière - son rôle le plus connu allant lui être donné deux ans plus tard par Robert Aldrich dans Vera Cruz. Dans Convoi de femmes, elle interprète une ancienne fille aux mœurs légères et se révèle splendide dans tous les sens du terme. Filmée souvent en contre-plongée, comme vue subjectivement par les yeux du convoyeur qui voit en elle l'une des fortes têtes du convoi, elle possède un charme fou et surtout un formidable charisme qui éclate dans la séquence déjà citée de la course-poursuite dans le canyon. Son ultime scène, celle qui clôt aussi le film, est inoubliable. A ses côtés, comment ne pas dire un mot sur Hope Emerson dans le rôle de la veuve d’un officier naval, maîtresse-femme au physique ingrat mais qui ne s’en laisse pas compter et qui a gardé de son mari de rudes expressions maritimes ; elle représentera aussi la sagesse, dénonçant la stupidité du crêpage de chignon qui donne lieu à une bagarre à poings nus d’une violence et d’une sécheresse dignes de celle qui oppose des hommes dans de multiples autres westerns. Au sein du groupe, on trouve d’autres portraits très attachants comme celui de cette jeune femme enceinte qui trouve parmi les cowboys un homme qui accepte de l’épouser, et dont l’accouchement en plein désert va être l’occasion d’un des moments les plus émouvants de cette épopée humaine. On trouve aussi cette maman italienne qui après une traversée qui lui sera tragique trouvera sans doute le bonheur auprès d'un compatriote exilé lui aussi.

Convoi de femmes, c'est aussi un peu un retour aux sources du western, quand celui-ci, à ses débuts, nous proposait des fresques à la gloire des pionniers et de la conquête de l'Ouest. Des histoires sur la conquête de ces immensités âpres et rudes par des hommes et des femmes rapidement façonnés et endurcis à leur contact et obligés d'être impitoyables pour pouvoir ensuite survivre ; une marche vers le Far West au cours de laquelle le danger ne provenait pas seulement de l'agressivité des Indiens (qu'on peut d'ailleurs comprendre) mais de l'hostilité de la terre elle-même, du climat, du soleil ardent et donc de la soif. Des films donnant un rôle prépondérant aux décors naturels comme l'avait déjà fait Across the Wide Missouri, encore et toujours lui. Des films prônant l'Amérique comme la terre de tous les possibles, de tous les rêves, celle de nouveaux départs, de la seconde chance et bien évidemment, aussi, du melting-pot ; ici se côtoient Japonais, Italiens, Français et Américains. Une fois traversé toutes ces épreuves, les femmes arrivent donc à bon port en Californie (où Hope Emerson dit « Il sent bon l’homme, ce coquin de vent qui vient de là-haut ») et l'avenir leur appartient. Mais avant de rencontrer leurs futurs époux, dans un élan de coquetterie qui leur fait honneur, elles souhaitent leur apparaître dignes, donc propres et bien vêtues. Elles obligent donc Buck à leur ramener tous les tissus qu'il pourra afin qu'elles se fabriquent de nouveaux vêtements neufs. Un ellipse et les voilà toutes bien mises, rassemblées à l'intérieur des chariots qui entrent en ville. S'ensuit la séquence d'une douceur et d'une sensibilité toute "capraesques" du choix des hommes par ces femmes courageuses. Et c'est un déluge d'émotion qui nous submerge jusqu'à la dernière seconde. Après de telles épreuves, une telle intensité dramatique, ces femmes admirables sont peut-être en train de retrouver la sérénité et le bonheur ; et ce happy-end ne nous semble absolument pas galvaudé mais nous réjouit au contraire : il récompense les efforts consentis par ces femmes que nous avons appris à connaître et à aimer, et il s'avère pour elles totalement mérité. La profonde humanité que leur voue le cinéaste trouve son point d'orgue lors de ce mémorable final au cours duquel les hommes les accueillent avec respect, tendresse et gentillesse.

Attention cependant, contrairement à ce que j'aurais pu vous laisser croire lors de ma description du ton et du style du film, l'économie narrative et la pudeur de la réalisation n'empêchent pas des cadrages constamment maîtrisés, une mise en scène jamais répétitive et de nombreuses séquences d'une grande force dramatique, captivantes et tendues (l'orage dévastateur, la descente des chariots sur une pente très raide, l'affolement des mules, l'accouchement en plein désert, le viol d'une ex-prostituée et le "meurtre" du violeur par Buck...). Presque deux heures durant, Wellman va tour à tour nous émouvoir, nous émerveiller, nous faire rire, sourire, et nous scotcher à notre fauteuil. Quant au magnifique final, il devrait vous faire vous lever de votre fauteuil, les larmes aux yeux, exultant de bonheur ! Convoi de femmes est un western atypique, un vibrant hommage à ces pionnières, un mélange de réalisme sec, de tendresse, de vigueur conjugué à l’humanisme typique de l'auteur de l'histoire. Le mélange des styles et des univers aussi opposés que ceux de William Wellman et de Frank Capra pouvait sembler incohérent sur le papier, mais l'âpreté de l'un accolée à la douceur de l'autre se révèle finalement une mixture totalement harmonieuse, et le résultat en est ce formidable et puissant chef-d’œuvre !

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Par Erick Maurel - le 17 février 2012