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Critique de film
Le film

Contre-enquête

(Q & A)

L'histoire

Al Reilly (Timothy Hutton) est un jeune juriste tout frais émoulu de l'école. Il reçoit sa première affectation des mains de Kevin Quinn, district attorney qui est aussi un ancien ami de son père, un célèbre inspecteur de la police new-yorkaise mort en service. L'affaire qui lui est confiée et simple et Quinn attend de lui qu'il la boucle rapidement. Il s'agit en effet de valider la version de l'inspecteur Mike Brennan (Nick Nolte) qui dit avoir abattu un dealer en état de légitime défense. Brennan est un détective old school réputé pour sa dureté et son efficacité sur le terrain, l'un des membres de cette finest dont le père d'Al faisait également partie. Il est vite fasciné par cette figure qui ne manque pas de lui rappeler son paternel, d'autant qu'on ne cesse de lui rappeler que Mike est comme son père un héros de la police, un de ces tough guys qui font la réputation et la fierté de la police de New York. Malgré tout, des points de l'affaire lui semblent obscurs et il refuse de blanchir Brennan avant de les avoir éclaircis, se mettant ainsi à dos les dirigeants de la police et les collègues de l'inspecteur...

Analyse et critique

On retrouve dans Q & A (les initiales de Questions and Answers, expression policière qui désigne une déposition) la figure du chevalier blanc que Sidney Lumet aime tant mettre en scène. Une figure que Lumet n'utilise pas pour magnifier la pureté devenue rare dans un monde corrompu (celle-ci demeure marginale et la grande majorité des policiers font leur boulot), mais pour montrer au contraire combien celle-ci peut s'apparenter à une maladie lorsqu'elle est érigée comme unique contrepoison à la criminalité.

Al plonge dans le monde du trafic de drogue et de la prostitution, découvre le fonctionnement de la mafia mais également celui de l'institution policière. Sidney Lumet aime quand ses personnages ouvrent les yeux sur un monde qui jusqu'ici les aveuglait, comme il aime dépeindre les multiples facettes de ceux qui ailleurs seraient irrémédiablement jugés comme l'ennemi à abattre : le trafiquant, le flic ou le politicien corrompu. Mike Brennan, magistralement interprété par Nick Nolte, fait partie de ces personnages aussi déplaisants que fascinants. Il est pour Al un substitut paternel évident, ce qui fait aussi de Q & A une nouvelle exploration des relations parents / enfants qui passionnent Lumet depuis plusieurs films. Il faut que le fils découvre le père, qu'il se libère de l'image écrasante qu'il peut avoir pour le comprendre vraiment. Il doit lutter contre la fascination qu'il exerce sur lui ou la simple obéissance, tout comme il doit prendre ses marques face à l'institution qui est une autre figure tutélaire.

Q & A est ainsi un film profondément lumetien où l'on retrouve les grandes interrogations du son auteur sur la famille (qui peut être d'adoption comme la police pour Al), la transmission, la culpabilité, les compromissions. Comme à son habitude, Lumet mène son récit - qui est une nouvelle variation de Serpico et du Prince de New York, autres films mettant en scène un homme plein d'idéal confronté à la corruption dans le milieu de la police - de telle manière que Q & A est bien plus un film de personnages qu'un thriller palpitant aux multiples rebondissements. Chez le cinéaste, ce sont toujours les personnages qui doivent guider le récit, par leurs faiblesses, leurs doutes, leurs errements. La question du choix est toujours au cœur de ses films et s'il s'attache si souvent à des paumés, des ratés (on se souvient de l'avocat alcoolique du Verdict par exemple), c'est qu'il sait que faire des choix est quelque chose de risqué, de compliqué, que l'on peut entraîner ceux que l'on aime à cause d'une mauvaise décision, que l'on peut se retrouver dans une impasse ou vivre toute sa vie avec le remord d'un simple regard.

Lumet parvient ainsi à montrer la tension qui pèse sur des représentants de la loi qui vivent dans une atmosphère de violence permanente. Surtout, il montre comment le fait d'être jour après jour confrontés à cette violence finit par donner à ces hommes le sentiment d'être supérieurs à leurs concitoyens Si de nombreux policiers sortent brisés de cette constante confrontation à l'horreur (comme l'inspecteur de The Offence), d'autres y survivent et se sentent dès lors intouchables, au-dessus des lois et de la morale. Un glissement qui s'opère d'autant plus facilement qu'ils sentent du mépris dans le regard des autres, que ce soit de la part des citoyens qu'ils sont censés servir et protéger, et qui les craignent plus que les criminels, ou des élites qui ne voient en eux que des prolétaires qui ont fait leur éducation dans les quartiers pauvres de la cité.

Contre-enquête brasse habilement les grands thèmes du cinéaste et il fait d'ailleurs partie des quelques rares films que Lumet a écrit lui-même. Il adapte ici un roman signé par un ancien juge ayant travaillé comme assistant du District Attorney, le cinéaste étant toujours très attaché à être au plus près de la réalité du monde qu'il entend dépeindre avec sa caméra. Il décortique ici le fonctionnement - et les dysfonctionnements - de l'appareil judiciaire américain, sujet qui le passionne et que l'on retrouve tout au long de sa filmographie, de sa première réalisation, 12 hommes en colère, à sa dernière, Jugez-moi coupable.

Sidney Lumet brille également à décrire l'échec du melting-pot américain. Il met en scène de multiples personnages d'origines diverses (Juifs, Irlandais, Italiens, Portoricains...) et met à jour les tensions raciales ou culturelles qui continuent de définir leurs relations. L'enquête se retrouve même par moments bloquée à cause de ces tensions, les individus se trouvant prisonniers de leur rôle au sein de la communauté et incapables par là-même de travailler ensemble. Au-delà de ce communautarisme, Lumet montre une Amérique complètement compartimentée, cloisonnée. New York n'est pas ainsi la cité cosmopolite que l'on imagine de loin, mais une succession de quartiers, d'arrondissements, qui chacun vivent en vase clos, selon leurs propres règles. La police est également scindée en différentes entités, les mafieux séparés en clans... C'est la société dans son entier qui nous apparaît ainsi éclatée par des luttes de pouvoir et d'influence.

Malgré tout, Lumet aime New York et sa filmographie est une magnifique visite guidée de sa ville. Il nous invite ici à en découvrir les paysages nocturnes, travaillant très habilement sur les lumières artificielles des néons et sur des éclats de couleurs qui viennent percer la nuit. On passera outre une musique insupportable (un choix artistique incompréhensible tant celle-ci est en complet décalage avec l'atmosphère du film) pour plonger dans ce monde interlope du crime et de la corruption dont Lumet est l'un des plus saisissants peintres. Le cinéaste tient son film de bout en bout (2h15 tout de même) par la précision de sa mise en scène, par la qualité des dialogues (à la fois discursifs et constamment utiles pour faire avancer l'intrigue et les personnages) et une direction d'acteur parfaite. Q & A, l'un des grands films oubliés de Sidney Lumet, est à réévaluer d'urgence.

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La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 1 avril 2011