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Critique de film
Le film

Conte d'automne

L'histoire

Conte d’automne, l’ultime Conte des quatre saisons, met en scène Magali (Béatrice Romand), viticultrice de son état, âgée d’une bonne quarantaine d’années et veuve depuis cinq ans. Autour d’elle gravitent notamment deux autres femmes : Isabelle (Marie Rivière), son amie d’enfance, mariée à Jean-Jacques (Yves Alcaïs) et mère de la déjà grande Émilia (Aurélia Alcaïs), ainsi que la jeune Rosine (Alexia Portal). Magali a rencontré l’étudiante par le biais de son fils Léo (Stéphane Darmon), dont Rosine est devenue la petite amie après avoir quitté Étienne (Didier Sandre), un homme plus âgé qui fut autrefois son professeur de philosophie. À ce groupe initial se joindra bientôt Gérald (Alain Libolt), élégant quinquagénaire récemment divorcé. C’est entre la Drôme et l’Ardèche, où vivent tous ces personnages, que vont se nouer (et se dénouer) amours et amitiés à la lumière et à la chaleur d’un soleil certes automnal mais encore vivace...

Analyse et critique

Ô combien divers sont, a priori, les personnages peuplant la filmographie rohmérienne... Pour ne s’en tenir qu’aux seuls long métrages que nous avons jusque-là traités dans les colonnes de DVDCLASSIK, la liste des figures que le cinéaste y met en scène s'avère des plus diverse. Dans nos chroniques précédentes, il fut ainsi question d’une aristocrate lombarde et d'un prince russe sur fond d’Italie du XIXème siècle naissant (La Marquise d’O…). Puis d’une graphiste, d'un urbaniste et d’un professeur de lettres évoluant dans le Paris des années 80 (Les Nuits de la pleine lune). L’on se pencha ensuite sur un ingénieur et une médecin vivant à Clermont-Ferrand à la fin des années 1960 (Ma nuit chez Maud), avant que d’envisager le destin d’un couple d’exilés anticommunistes réfugiés dans la France du Front Populaire (Triple agent). Quant à Conte d’automne, il nous met en présence d’un trio féminin formé par une viticultrice, une libraire et une étudiante, toutes trois vivant dans le Sud de la France à l’orée des années 2000.

Hétéroclite, la galerie de créatures fictionnelles élaborée par Éric Rohmer film après film ne l’est, cependant, qu’en apparence. Les existences de ces femmes et de ces hommes, pourtant disséminés à travers le temps et l’espace, se trouvent toutes placées sous le signe d’un même point commun... ou plutôt d’un problème commun : celui du manque. Ce sont en effet systématiquement des personnages souffrant d’une forme (ou d’une autre) de privation que le réalisateur présente au spectateur à l’orée de chacun des films susdits. La veuve encore non remariée qu’est la marquise d’O... est, bien évidemment, dépourvue de compagnon. L’héroïne des Nuits de la pleine lune aspire, entre autres choses, à posséder "une chambre à soi", biais spatial d’une entreprise d’affermissement d’un moi encore jeune et, à ce titre, non dénuée de fragilité. Ma nuit chez Maud met en scène, pour sa part, un homme célibataire rêvant de mariage et une femme divorcée cherchant à raviver la passion dans une existence qui en est manifestement dépourvue. Concernant Triple agent, c’est un défaut de reconnaissance - politique pour l’un, artistique pour l’autre - qui taraude ses deux héros. C’est-à-dire autant de modalités affectives - ou l’amoureux le dispute au narcissique - ou bien encore sociales du manque dont les héroïnes de Conte d’automne se font, à leur manière singulière, le reflet...

Magali, ayant comme l’héroïne de La Marquise d’O... perdu son mari, souffre ainsi de l’absence d’un compagnon à ses côtés. Une frustration que rien ne semblait pourtant laisser initialement deviner. La séquence introduisant le personnage de Magali campe celle-ci comme une figure de femme en situation de parfaite maîtrise de son existence. Lors d’un épisode à la tonalité documentaire - rappelant que le récit rohmérien cartographie aussi bien le paysage affectif de ses personnages que celui, social ou économique, dans lequel ils s’inscrivent -, l’on voit Magali faire visiter à son amie Isabelle l’une de ses parcelles de vigne. Évoluant entre les ceps avec une aisance paysanne contrastant, non sans drôlerie, avec l’inadaptation relative à l’endroit de l’éthérée et urbaine libraire, la cultivatrice témoigne alors d’une aisance professionnelle totale. Tandis que par un fugitif gros plan le cinéaste montre avec quelle assurance viticole Magali manipule une grappe, on entend celle-là prendre Isabelle à témoin de l’incompétence agricole de l’exploitant voisin. Quittant bientôt ce solaire lieu de travail formé par les rangées de vignes, les deux femmes gagnent alors la demeure de Magali pour y déjeuner à l’ombre des tilleuls. Suivant désormais la vigneronne dans son cadre privé, la caméra dévoile alors une Magali bien moins sûre d’elle-même. La solidité dont elle faisait montre dans le domaine professionnel n’est plus de mise dans le versant intime de son existence. Et, alors que les frondaisons des arbres de sa ferme filtrent le soleil encore vif de l’automne ardéchois - un effet "cézanien" splendidement restitué par la photographie toute en nuances de Diane Baratier -, Magali avoue alors son « manque » d’un « homme », pour reprendre les termes mêmes par lesquels le personnage confesse son désarroi à la confidente qu’est alors devenue Isabelle.

Une frustration qui est, a priori, épargnée à celle-ci. Lors de la séquence inaugurale du film, Éric Rohmer a en effet pris soin de présenter la libraire en compagnie de son époux, Jean-Jacques. Ce couple formé de longue date - l’on apprendra par la suite que leur union remonte à vingt-cinq ans - fait alors face à celui, plus fraîchement constitué, par leur fille Émilia et par Grégoire, futur époux de cette dernière. Se faisant face de part et d’autre de la table du déjeuner, les deux duos s’entretiennent du mariage devant se dérouler prochainement. Faussement anodine, la série de champs/contre-champs articulant formellement la séquence vient subtilement révéler la présence d’un manque à l’action chez la libraire, de même que la cause de celui-ci... Embrassant initialement le couple qu’Isabelle forme avec Jean-Jacques en un même plan, la caméra se resserre par la suite sur la seule femme. Nimbant ainsi cette dernière d’une paradoxale solitude - l’homme, certes hors-champ, n’est en réalité qu’à quelques centimètres de sa femme -, Éric Rohmer suggère alors comme une distance affective entre les deux personnages. Sans doute la relation amoureuse entre la mûre Isabelle et son compagnon aux allures de quinquagénaire canonique n’est-elle plus aussi intense que lorsqu’elle se noua un quart de siècle auparavant. Ce que démontrerait le regard d'Isabelle, mêlé d’attendrissement mais aussi d’envie, sur les caresses et les roucoulades amoureuses des tourtereaux Émilia et Grégoire. C’est donc, sans doute, un déficit de passion qu’accuse la psyché de la libraire méridionale lorsque s’ouvre Conte d’automne : et Isabelle de se poser ainsi comme une possible cousine de l’héroïne de Ma nuit chez Maud...

Quant au manque affectant la jeune Rosine, c’est lors d’une séquence à la structure contrapuntique aussi fine que convaincante que celui-ci vient à se dévoiler. Mettant la jeune fille en présence de son amant Étienne, cet épisode, si l’on s’en tient à son seul versant dialogué, s’apparente de prime abord à une variation sur le motif de la scène de rupture. L’on entend ainsi Rosine expliquer à celui qui fut autrefois son professeur de philosophie que leur relation est terminée, ne désirant désormais plus qu’être amie avec lui. Mieux encore, à cette plus que claire mise au point succède l’exposition par Rosine d’un ultimatum affectif. L’étudiante semble désireuse que ne demeure aucune ambiguïté entre elle et son ex-amant. Et Rosine précise à Étienne que ladite relation amicale n’est envisageable qu’à la condition que celui-ci, pour l’heure célibataire, entame au plus vite une relation amoureuse avec une autre femme. C’est d’ailleurs sur ces termes que se clôt leur entrevue, le dialogue semblant alors définitivement sceller la fin de l’idylle entre l’enseignant et son ex-élève. Mais la remarquable réalisation d’Éric Rohmer vient combiner au langage verbal de Rosine celui de son corps, exprimant quant à lui un tout autre discours ! Au sein du quadrilatère dessiné par la cour du mas d'Étienne, le cinéaste orchestre une savante chorégraphie témoignant de l’attraction qu’exerce, malgré son déni, l’homme sur la jeune femme.

Si celle-ci vient parfois à occuper dans l’espace une place aussi isolée qu’éloignée de celui qu’elle déclare pourtant être son ancien compagnon, Rosine a manifestement les plus grandes difficultés à en demeurer à l’écart. Éric Rohmer la fait régulièrement revenir au plus près d'Étienne, laissant alors ce dernier lui prodiguer des caresses et des baisers plus qu’amicaux. Et le contentement qui se lit alors sur le visage de Rosine contredit ainsi ouvertement ce que sa bouche énonce au même moment. À l’énigme affective posée par la séquence - pourquoi la jeune héroïne de Conte d’automne, manifestement toujours amoureuse de son mûr amant, œuvre-t-elle à leur séparation ? -, le réalisateur apporte un élément de réponse tapi dans le dialogue. Hormis la question de leur relation (amoureuse ou amicale), l’échange entre Rosine et Étienne porte sur le personnage de Magali. Particulièrement laudatrice à propos de la viticultrice, l’étudiante témoigne non seulement de l’affection à son égard mais aussi (et surtout) d’une authentique admiration. Ces paroles définissent ainsi, peu à peu, une manière de modèle féminin... avec lequel Rosine sait ne pas correspondre. En effet, parmi les qualités de Magali vantées prévaut la maturité. Une caractéristique qui fait, inévitablement, défaut à la (très) jeune femme qu’est Rosine, générant chez celle-ci une autre forme de manque : celui de la confiance en elle-même. À ses propres yeux, d’une part. Mais aussi - se l’imagine-t-elle sans doute -, à ceux de son "vieil" amant qu’elle craint de perdre parce qu’elle se conçoit comme une femme "incomplète". Un ressenti lacunaire que l’on observait déjà chez Louise dans Les Nuits de la pleine lune, nantie telle l’étudiante de Conte d’automne d’une psyché encore jeune et à ce titre inachevée...

Mais tout comme l’héroïne des Nuits de la pleine lune, de même que les personnages de La Marquise d’O..., de Ma nuit chez Maud ou de Triple agent, les trois femmes de Conte d’automne ne demeurent certainement pas inactives quant à leurs manques respectifs. Et une fois passé ce triptyque introductif dessinant les contours de la lacune dont souffre chacune, le dernier des Contes des quatre saisons se consacre alors pour l’essentiel aux efforts déployés par Magali, Isabelle et Rosine pour combler leur manque. Conte d’automne se distingue cependant des films précédemment évoqués par le caractère collectif de cette entreprise de remédiation. Alors que O..., Louise, Maud ou bien encore Fiodor et Arsinoé se démenaient seuls face à la frustration, les trois femmes de Conte d’automne élaborent une manière de collaboration au terme de laquelle chacune accèdera à ce qui lui fait défaut. Le scénario du film fait de Magali le pivot de cette association de lutte contre le manque. Ayant fait état auprès de ses deux amies du désarroi que lui inspire sa solitude forcée, de même que des difficultés inhérentes à son accaparante profession l’empêchant de partir en quête d’un mari, la veuve viticultrice va tout simplement charger et Isabelle et Rosine de lui fournir un compagnon. Ces dernières se verront intronisées entremetteuses lors de deux séquences à la construction semblable. L’on y voit à chaque fois Magali faisant d’abord mine de rechigner à ce que l’une et l’autre prennent en charge la résolution de la question de son célibat, pour ensuite leur délivrer in fine un blanc-seing les autorisant à partir à "la chasse à l’homme". En apparence inspirée par l’affection amicale les liant à l’agricultrice, la démarche de la libraire et de l’étudiante est en réalité des plus intéressées...

Trouver un compagnon pour Magali va en effet offrir la possibilité à Isabelle comme à Rosine de résoudre la question de leur propre manque. Optant pour une stratégie marivaldienne, la mûre Isabelle va un temps se faire passer pour Magali auprès de Gérald, un quinquagénaire divorcé rencontré par le biais d’une petite annonce matrimoniale. Certes, Isabelle révèlera finalement à l’homme sa véritable identité. Ayant justifié son surprenant comportement en expliquant notamment qu’elle n’a agi de la sorte que pour s’assurer que Gérald convenait à Magali, Isabelle mettra finalement les deux célibataires en contact. Et manifestement séduits l’une par l’autre, la veuve et le divorcé dessineront durant les derniers instants de Conte d’automne les prémices d’une future relation amoureuse. La vigneronne aura donc comblé son manque d’homme grâce à Isabelle. Quant à cette dernière, en s’identifiant à la disponible Magali l’espace de quelques rendez-vous avec le séduisant Gérald, elle aura pu se livrer en toute sécurité conjugale au jeu de la séduction. Sans avoir à tromper son époux - l’ultime plan du film montre Isabelle étroitement enlacée à Jean-Jacques -, la libraire aura néanmoins suscité chez Gérald un trouble non dénué de réciprocité, instillant ainsi dans son existence d’épouse fidèle cette passion qui lui faisait initialement défaut.

Ce n’est donc pas Rosine qui palliera finalement la frustration conjugale de Magali. Le projet de l’étudiante, visant à mettre en ménage celle-ci et Étienne, échouera après une unique et froide entrevue entre la viticultrice et l’enseignant de philosophie lors du mariage d’Émilia. Se soldant par un résultat nul du point de vue de Magali, l’entreprise aura cependant été plutôt profitable pour la jeune Rosine. L’angoisse qui la taraudait, liée à son déficit de maturité, se voit en effet conjurée au terme de la rencontre (ratée) entre Étienne et Magali. L’inintérêt flagrant dont témoigne, à cette occasion, le professeur séducteur à l’encontre de la mûre vigneronne aura démontré à l’étudiante que son jeune âge n’est en rien un défaut aux yeux d’Étienne. La boussole libidinale de ce dernier demeure magnétiquement braquée vers les femmes moins âgées, comme le confirme l’intérêt fugitif manifesté par Étienne pour une jouvencelle vêtue de rouge et figurant parmi les invitées de la noce d’Émilia. Constatant que rien de ce qui est nécessaire à la séduction de son amant ne lui manque, Rosine peut donc se représenter de nouveau à elle-même comme une femme "complète". Et ainsi rassurée, la jeune femme peut dès lors renouer avec son amant. Une réconciliation que met en scène l’ultime plan concernant Rosine, montrant cette dernière en scène en compagnie d’Étienne dans l’intime étroitesse de l’automobile du professeur, tandis que ce dernier la raccompagne chez elle...

On l’aura compris, c’est donc une nouvelle fois un voyage à travers la psyché humaine d’une fascinante finesse qu’Éric Rohmer propose avec ce Conte d’automne confirmant (s’il en était encore besoin...) les considérables talents d’analyste psychologique, voire psychanalytique, du cinéaste. Servi par des acteurs idéalement rohmériens, jouissant en outre d’une facture formelle aussi sophistiquée que subtile, ce dernier des Contes des quatre saisons déploie enfin une extraordinaire architecture scénaristique. Et c’est donc une jouissance cinéphile totale que procure ce Conte d’automne aux spectateurs accompagnant ce trio d’héroïnes dans leur lutte victorieuse contre le manque.

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La fiche IMDb du film
Par Pierre Charrel - le 17 mars 2014