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Critique de film
Le film

Confidences sur l'oreiller

(Pillow Talk)

Partenariat

L'histoire

A New York, en cette fin des années 50, la demande de lignes téléphoniques dépasse tellement l'offre que les compagnies installent alors des lignes partagées. Jan Morrow (Doris Day), décoratrice d’intérieurs et célibataire endurcie, tombe amoureuse de Brad Allen (Rock Hudson), auteur de chansons, sans savoir qu’il s’agit de l’homme qui justement partage et monopolise sa ligne. Un homme qu’elle exècre à force de ne plus pouvoir utiliser son combiné à des fins professionnelles, encore plus agacée lorsque c’est pour l’entendre à longueur de journée roucouler auprès de quatre ou cinq femmes à la fois. L’incorrigible coureur de jupons, qui pensait que Jan était une vielle fille frustrée, comprend s’être trompé lorsqu’il tombe par hasard sur elle au cours d’une soirée. Sachant fort bien qu’il n’aura aucune chance avec elle s’il lui révèle sa véritable identité, mais désormais désireux de la faire entrer dans son lit, il décide pour arriver à ses fins de se faire passer auprès d’elle pour un Texan mal dégrossi aux manières trop "retenues", un nommé Rex Stetson. Elle tombe sous le charme. Mais le quiproquo est encore plus savoureux du fait que celui qui a vanté les qualités de Jan à Brad n’est autre que Jonathan (Tony Randall), son meilleur ami, amoureux transi de la jeune femme et qui ne pense qu’à en faire son épouse...

Analyse et critique

Avant ce Pillow Talk, devenu aujourd’hui (tout du moins aux USA) un classique de la comédie et l’une des plus rentables (le film fut le deuxième plus grand succès du studio Universal de l’année 1959 juste derrière Opération Jupons - Operation Petticoat de Blake Edwards, autre belle réussite du genre), la dernière œuvre en date de Michael Gordon remontait à 1951. Il s’agissait de l’intéressant L’Enigme du lac noir (The Secret of Convict Lake) avec Glenn Ford et Gene Tierney, un curieux film faisant la part belle aux personnages féminins, mélange de western, de drame psychologique, de suspense et de film noir. Il y aura donc eu un trou de huit ans dans la filmographie de ce cinéaste peu connu ! Issu d’une famille aisée, Michael Gordon fut d’abord acteur de théâtre avant de passer à la réalisation au début des années 40. D’un tempérament "humaniste", homme cultivé et très sympathique selon les dires, il fit un film sur le problème de l’euthanasie (An Act of Murder), quelques séries noires et enfin une adaptation du Cyrano d’Edmond Rostand avec José Ferrer. Porté sur une des premières listes édictées par le sénateur McCarthy, victime de la chasse aux sorcières, il dut pour cette raison arrêter sa carrière durant presque une décennie après son western. Il ne reviendra derrière la caméra qu’en 1959, grâce au producteur Ross Hunter qui l’accueillera au studio Universal après qu’il a dû faire acte de contrition. Retour triomphal puisque ce sera par l’intermédiaire de l’énorme succès financier (tout comme ce sera le cas pour sa chanson-titre) du film qui nous concerne ici, Confidences sur l’oreiller (Pillow Talk) avec l’inénarrable et irrésistible duo composé par Rock Hudson et Doris Day. Aucun de ses films suivants ne renouvellera ce niveau de réussite même si Move Over Darling (Pousse-toi, chérie), toujours avec Doris Day - qui avait cette fois pour partenaire un James Garner souvent hilarant -, était un remake sacrément réjouissant de Mon épouse favorite (My Favorite Wife) de Garson Kanin avec Cary Grant et Irene Dunne.

Durant presque une décennie, ou plus précisément entre 1948 et 1956, Doris Day n’aura quasiment tourné que dans des comédies musicales, si l’on excepte en 1951 Storm Warning, un film noir de Stuart Heisler avec pour thématique principale la lutte contre le Ku Klux Klan ; elle n’avait cependant pas le rôle principal, Ginger Rogers et Ronald Reagan lui volaient la tête d’affiche. Alfred Hitchcock lui offrira définitivement en 1956 l’occasion de pouvoir tenter autre chose avec son superbe L’Homme qui en savait trop (The Man Who Knew Too Much), dans lequel elle nous gratifiait d’une prestation mémorable quoi qu’en dirent les mauvaises langues. A partir de là, à l’exception notable du génial Pique-nique en pyjama (Pajama Game) de Stanley Donen et du très plaisant La Plus belle fille du monde (Billy Rose’s Jumbo) de Charles Walters, elle ne tournera au contraire quasiment plus de films musicaux. On la verra alors apparaitre dans quelques drames et thrillers mais elle se recyclera surtout dans la comédie familiale et (ou) romantique, dans laquelle elle s’avèrera aussi convaincante qu’elle l’était en tant qu’actrice-chanteuse dès ses débuts au sein des très plaisantes comédies musicales de la Warner signées Michael Curtiz ou David Butler. Le producteur Ross Hunter s’amusera en se vantant d’être à l’origine de l’immense regain d’intérêt pour Doris Day de la part du public par le fait de l’avoir « sortie de la cuisine pour l’amener dans la chambre à coucher » (« Taking Doris Day out of the kitchen and into the bedroom »). Quant à son nouveau partenaire, il avait été jusque là cantonné d’abord principalement dans de petits films d’aventures de série B avant de se voir attribuer des rôles plus sérieux, ses films les plus réputés étant alors les mélodrames de Douglas Sirk. Encore plus que pour sa nouvelle partenaire féminine, Pillow Talk fut une gageure assez culottée mais au final il ne le regrettera jamais, s’étant découvert à l’occasion un sacré don pour la comédie. Dans son autobiographie, sa partenaire dira que jamais personne ne l’aura autant faire rire que lui sur un plateau alors que Rock Hudson affirmera devoir tout à Doris Day dans son apprentissage du comique à l’écran (« She’s teaching me how to do comedy »). Au vu de ces propos, il n’est plus tellement étonnant qu’une telle alchimie ait pu naître entre les deux comédiens, un des éléments primordial dans la réussite du film.

Confidences sur l’oreiller raconte l’histoire de Jan, une décoratrice d’intérieurs (sa profession lui permettra d’ailleurs d'accomplir une "vengeance" qui sera le point d’orgue hilarant du film), célibataire endurcie, qui tombe amoureuse de Brad, un play-boy compositeur, sans savoir qu’il s’agit en même temps de l’homme qui partage sa ligne téléphonique et qu’elle exècre à force de l’entendre quotidiennement roucouler auprès de quatre ou cinq femmes à la fois, leur dédicaçant à toutes - en faisant croire à chacune qu’elle en a été l’inspiratrice - la même chanson (l’un des running gags les plus amusants de cette comédie) ! Mais le quiproquo est rendu encore plus cocasse par le fait qu’en revanche, l’incorrigible coureur de jupons a immédiatement compris à qui il avait à faire et que, pour arriver à la faire entrer dans son lit, décide de se faire passer pour un Texan mal dégrossi aux manières trop "retenues". Et ce n’est pas tout, puisque le meilleur ami de Brad se révèle aussi l’amoureux transi de Jan... On imagine aisément le comique de situation qui peut découler de tous ces paramètres "pimentés" et pour tout dire parfois "salaces" ; quitte est de constater que le film tient toutes ses promesses, qui plus est sur un rythme soutenu. Michael Gordon et ses scénaristes Stanley Shapiro et Maurice Richlin s’en donnent à cœur joie au point de ne pas nous laisser reprendre notre souffle entre deux répliques cinglantes, deux savoureux sous-entendus sexuels, deux gags visuels ou sonores bien sentis. Même si quelques trouvailles se révèlent logiquement plus lourdes que d’autres, les auteurs nous donnent l’occasion de rire à gorge déployée pendant une bonne partie de leur film, bien aidés en cela par l’abattage euphorisant du couple a priori improbable formé par Doris Day et Rock Hudson qui, au vu de l’énorme popularité du film, se reformera pour deux autres comédies aux postulats tout aussi croustillants : Un pyjama pour deux (Lover Come Back) de Delbert Mann, peut-être encore plus drôle, ainsi que Ne m’envoyez pas de fleurs (Send me no Flowers) de Norman Jewison.

Les deux acteurs paraissant s’amuser comme des petits fous, ils vont immédiatement séduire les spectateurs. Il faut dire qu’ils se révèlent tous deux jubilatoires : lui en vil macho sournois, menteur et roublard, multipliant les impostures les plus lubriques et affublé d’un accent texan à couper au couteau ; elle en jeune femme moderne au caractère bien trempé, aux tenues et coiffures les plus improbables les unes que les autres. La troisième roue du carrosse, l’ami fidèle qui tient la chandelle malgré lui, est l’inénarrable Tony Randall qui rempilera lui aussi dans les deux films suivants. Et puis dans l'ensemble, tous les seconds rôles s'avèrent excellents ; il ne faudrait pas oublier par exemple la grande actrice Thelma Ritter (la vieille femme "sacrifiée" du Port de la drogue de Samuel Fuller) une fois encore parfaite, inénarrable dans la peau de la femme de ménage constamment ivre, ne se gênant pas pour envoyer des vacheries à qui se trouve à ses côtés, à commencer par le garçon d'ascenseur. « If there's one thing worse than a woman livin' alone, it's a woman sayin' she likes it » lance-t-elle par exemple en pleine face à Jan qui n'est autre que son employeur. Citons aussi le gynécologue qui pense avoir trouvé la perle rare en Brad, qu’il croit être le premier homme "enceint" ! Parmi toutes celles tournées par Doris Day, Pillow Talk est certainement la comédie la plus connue, et pour cause, l’une des plus drôles et des plus réussies, sorte de précurseur aux comédies romantiques actuelles ; si Doris Day sera nominée pour l’Oscar de la meilleure actrice sans pour autant remporter la statuette, en revanche le film gagnera celui du meilleur scénario original. Si les multiples allusions grivoises qui forment le moteur de ce "vaudeville" effréné devaient faire leur effet à l’époque, elles demeurent toujours aussi cocasses aujourd’hui mais paraissent bien bénignes et ne devraient plus choquer grand monde ! L'important est qu'elles fassent toujours autant rire ou sourire. Entendre Doris Day dire qu’elle veut bien payer l’addition (sous-entendu "passer à la casserole"), l’entendre chanter « I'm yours tonight. My darling possess me » sont des situations toujours aussi délicieusement coquines. Et puis, a postériori, voir Rock Hudson se moquer des homosexuels en se faisant passer pour l’un d’entre eux (par le simple fait de s’intéresser aux recettes de cuisine, aux potins et d’adorer sa mère, autres temps, autres mœurs) ajoute encore à la drôlerie de l’ensemble.

Sur la forme, rien de franchement mémorable ni de révolutionnaire mais néanmoins une construction parfaitement bien rythmée ainsi qu'une utilisation du split-screen assez audacieuse pour l’époque, toujours dans un but fortement sensuel, en plaçant les deux protagonistes dans des situations compromettantes malgré eux. Voir nos deux tourtereaux, nus dans leur baignoire respective, se faire du pied par l’intermédiaire de cette idée de mise en scène reste délectable. Esthétiquement, il ne faudrait pas cacher que l'ensemble fait très kitsch, entre décors rose bonbon, séquences hideuses de surimpressions, costumes extravagants et coiffures discutables de Doris Day. On ne peut d’ailleurs pas dire que l’actrice est constamment montrée sous son plus beau jour même si, au contraire à de nombreuses reprises, elle se révèle autrement plus sexy et sophistiquée que jamais auparavant, notamment lorsqu’elle nous montre le galbe de ses jambes au tout début où bien lorsque le célèbre costumier Jean-Louis l’accoutre d’une magnifique robe de soirée blanche. Mais ce kitsch faisant partie des éléments constitutifs des comédies américaines des années 60, il leur apporte aujourd'hui un charme supplémentaire. Au vu de cette comédie dont l'humour repose avant tout sur des quiproquos et qui tourne autour des "problèmes d’alcôve", les spectateurs n’étaient pas préparés à voir ces deux stars de l’écran prendre un tel virage et l'on peut dire qu'ils le prirent très positivement : ils leur firent alors un triomphe... et difficile de nos jours d’imaginer à quel point ! La carrière respective des deux acteurs fut, suite à Pillow Talk, grandement "boostée". Doris Day écrivit dans son autobiographie que son image en fut bouleversée, celle de “a new kind of sex symbol-the woman men wanted to go to bed with, but not until they married her." Confidences sur l'oreiller est une comédie pétillante, pêchue, délurée et surtout très drôle autour du désir et de la guerre des sexes, qui devrait vous remonter le moral ou tout du moins vous redonner du peps !

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 27 mars 2015