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Critique de film
Le film

Comrades

L'histoire

En 1834, dans le village de Tolpuddle en Grande-Bretagne, quelques laboureurs, las d'être exploités, s'organisent en Société amicale des laboureurs. Ce qui n'est encore que l'embryon d'un syndicat leur vaudra d'être déportés en Australie. Ils seront connus sous le nom de "martyrs de Tolpuddle"...

Analyse et critique

Simple is strong : ce qui est simple est fort. C'était l'adage de Bill Douglas. Son principe de vie, mais surtout son principe cinématographique. Cette maxime pourrait résumer à elle seule Comrades : une histoire simple portée par de simples personnes, et dont la "morale" - ou disons les enseignements - est terriblement simple. George et James Loveless, Thomas et John Stanfield, James Hammett, James Brine : les « martyrs de Tolpuddle ». Des petites gens, laboureurs de leur état, humains, trop humains, et qui ont eu le cran de protester, à leur manière, contre l'oppression économique. Pour cela, pour cet unique affront, les propriétaires terriens et le clergé, main dans la main, les ont fait déporter légalement en Australie. Cette Australie des déplacés, cette Australie du dix-neuvième siècle industriel et conquérant, ils devront y rester deux longues années, y subir brimades et travaux forcés. Pour la seule faute d'avoir voulu un salaire décent et un certain respect social. Cette condamnation de classe révoltera le prolétariat britannique, qui s'organisera en conséquence. Elle lui donnera surtout un exemple concret de ce que l'égalité économique réelle implique de sacrifices.

C'est en 1979, raconte Peter Jewell dans l'instructif documentaire Lanterne magique (1), que Bill Douglas s'intéresse à cette histoire. Très vite, il se met à l'ébauche d'un scénario : il ira même jusqu'à le retravailler trois fois de suite. En 1979, Mamoun Hassan (qui avait participé au financement de My Childhood, de My Ain Folk, et de My Way Home, la désormais classique Trilogie) décide de cofinancer son travail avec Jeremy Isaacs de Channel Four : Comrades bénéficiera d'une diffusion en salles et d'une diffusion télévisuelle. Fort de cet appui, Bill Douglas parvient à trouver un producteur en la personne d'Ismail Merchant. Mais suite à de profonds désaccords tant artistiques que relationnels, ce dernier claque la porte. Il sera remplacé dans la précipitation, au vu des engagements financiers et des retards déjà conséquents, par Simon Relph (qui venait de produire Reds de Warren Beatty). Enfin, le tournage peut véritablement commencer en septembre 1985 : cette perte de temps aura des conséquences désastreuses sur le moral de l'équipe. Comme pour ne rien arranger, la "partie australienne" de Comrades, qui occupe une place essentielle tant dans l'esthétique que dans la dramaturgie du film, est tournée dans des conditions météorologiques exécrables : tout cela brise le moral des troupes, retarde le plan de travail, fait exploser le budget et menace tout simplement la possibilité même de terminer le film. Selon Simon Relph, qui avait pourtant l'habitude des ambiances électriques (2), le budget australien avait été mal préparé. (3) Mais c'est aussi le projet de Bill Douglas qui est de grande ampleur... comme le montre la post-production : un premier montage de 3h35 est soutenu contre vents et marées. Finalement, ce sera une version plus courte et mal assumée par l'auteur qui sera présentée au Festival de Londres en 1986. Heureusement, un an plus tard, les équipes de production et de financement, conscientes qu'elles prenaient le risque d'être taxées d'abus de pouvoir, autorisent un montage conforme aux souhaits initiaux. (4)


On a pu s'interroger sur les raisons qui ont poussé Bill Douglas à mettre en scène cet épisode méconnu de l'histoire britannique : contexte social et politique (nous sommes en plein thatchérisme), sensibilité idéologique (Bill Douglas est un socialiste utopique, revendiquant une certaine naïveté (5)), volonté d'aller à contre-courant et de bousculer l'establishment ? Il y a un peu de tout cela dans sa démarche, mais il y a surtout l'aboutissement d'un souhait déjà ancien (6) : mettre en scène l'histoire d'inconnus. Bien sûr, ces laboureurs, parce qu'ils ont essayé de constituer une forme primitive de syndicat, ont été étudiés, racontés, et leur lutte exemplaire a été mise en mots. Mais, et c'est révélateur d'une domination sociale, cela n'a jamais été réalisé de leur point de vue. Jamais ils n'ont écrit de livre ou donné de solide entretien permettant de séparer la réalité de la légende. Et c'est cette formidable zone d'ombre qui a séduit Douglas. C'est donc la possibilité d'une œuvre, l'écriture d'un scénario qui vont lui permettre de s'approprier ces inconnues pour y insuffler son esthétique, ses considérations, sa poétique.


Mais comment donner une cohérence à un projet composé, schématiquement, de trois séquences aux temporalités et aux inconnues multiples ? Car il y a d'abord la vie au village : simple, laborieuse, pleine d'actions et d'entreprises vaines et routinières. Puis il y a le procès et la condamnation à la déportation, qui se font du point de vue des dominants, avec un vocabulaire, une théorie et une pratique de classe, qui n'apportent strictement rien à la compréhension des motivations profondes de nos "héros". Enfin, il y a la vie de forçats en Australie : elle n'est consignée que d'un point de vue administratif et a pour fonction de briser. De déshumaniser. Trois grandes périodes qu'il va falloir rendre cohérentes et révélatrices, mais d'où il va falloir dans le même temps dégager des introspections et ces « mouvements de l'âme » qui ont forcément dû se manifester. Et c'est là que Bill Douglas a une idée de génie : cette période historique, allant de 1830 à 1840, est marquée par l'émergence de l'image animée, des premiers procédés d'animation pure, des premiers grands travaux sur l'illusion du mouvement. L'ère "pré-cinématographique", en somme. C'est justement le sujet qui le passionne le plus, et nous devons ici faire un léger détour.

Lorsqu'il rencontre Peter Jewell, durant son service militaire en Égypte, Bill Douglas végète : il n'a pas encore décidé s'il allait poursuivre dans la voie militaire ou céder à son intérêt pour la chose artistique. Leur goût commun pour le cinéma va l'amener à reconsidérer l'objet filmique non plus comme un simple divertissement permettant aux jeunes des classes populaires européennes de s'évader temporairement d'un quotidien oppressant et injuste, mais comme une forme artistique à part entière. Cette passion va amener nos deux amis à collectionner des livres sur le cinéma dans un premier temps, puis à élargir leur collection aux objets et aux œuvres accompagnant « [les] débuts du cinéma et  [les]  expériences et divertissements à base d'image animée. » (7) Seront rassemblés des dizaines de milliers d'objets ayant tous été observés, analysés et aimés.



Il était prévisible qu'à un moment donné de sa carrière lui viendrait l'envie d'utiliser ces objets : les montrer, leur donner une fonction, un "rôle", une place. Comrades allait lui permettre cela : il suffirait de faire intervenir à l'écran des lanternistes (ces itinérants trimballant nouvelles et « machines du diable »), des montreurs de diorama (ces grandes toiles peintes, qu'un ingénieux système sons et lumières semble animer), des silhouettistes, des photographes... C'est toute la thèse de Comrades : mettre sur un même plan l'émergence d'une classe paysanne organisée et consciente de ses intérêts (8) et l'émergence d'une multitude de systèmes techniques d'animation. Tout cela dans un mouvement dialectique où ces deux formes, l'image et l'organisation, se constituent, se nourrissent, s'opposent et s'alimentent : les descendants des laboureurs iront au cinéma... parce que l'organisation initiée par les anciens leur aura donné la volonté de se dépasser, de vouloir penser à autre chose, à un ailleurs. Pour montrer tout cela, pour montrer qu'il se passe "quelque chose" à cette époque, Bill Douglas mettra en scène quelques scènes savoureuses : on peut penser à ce passage où un lanterniste (9) discute avec George Loveless, "leader" des laboureurs, et lui souhaite bonne chance. En guise d'adieu, ce dernier lui recommande de fonder un « syndicat des lanternistes ». Ou alors cette réflexion qui ne manquera pas d'interroger : à un montreur de diorama, George Loveless, toujours lui, se dit qu'il n'a ni le temps ni l'argent pour assister à une projection. Mais, ajoute-t-il, philosophe, cela lui permettrait quand même de rêver et de voyager virtuellement. On le sent, ces dialogues sont pleins des réflexions de Bill Douglas sur le cinéma. En même temps, elles sont la marque d'interrogations honnêtes et objectives sur ce spectacle si particulier (et sur les arts en général) : poudre aux yeux ou moyen de dépassement ? Loisir d'oisifs ou véritable instrument d'ouverture pour tous ?

La forme particulière de cette analyse cinématographique, que nous proposons ici, est totalement liée au fait que Comrades n'est pas un film qui se laisse analyser objectivement et selon des cadres établis : c'est un film méditatif. Ce n'est pas lui faire injure que de lui reprocher sa longueur. C'est un film objectivement long et dont la lenteur, rythmiquement parlant, est voulue : parenthèses contemplatives, jeux de regards, silences entendus, caméra nous faisant découvrir la beauté de tel ou tel paysage, scènes de la vie quotidienne, en campagne, en ville, dans le désert, dehors, partout. Le rythme particulier de cette œuvre est ethnologique, parfois, et correspond, pour chaque temps, à une situation : l'ennui ou le plaisir de ne rien faire n'est plus le même dès lors qu'on se trouve chez soi ou aux travaux forcés. Bill Douglas impose son rythme selon ce qu'il veut montrer et ne se soucie pas des minutes qui défilent : ce n'est pas son problème. Son seul but est d'essayer de restituer, à sa manière, le ressenti d'une époque qui n'est pas la notre. Dès lors, c'est un travail sur nous-mêmes que nous devons opérer pour réaliser une expérience esthétique et cinématographique.



Il nous faut enfin signaler les quelques "petits trucs" qui parsèment le film, ici ou là, et qui, pour le coup, tentent de nous mettre dans la position du spectateur de ces années-là (les années pré-cinématographiques). Par exemple, à l'exact milieu du film, lorsque les laboureurs sont déportés par voie maritime en Australie, Bill Douglas nous montre un panorama classique : une longue bande, peu large, sur laquelle est dessiné l'ensemble des pays par lesquels vont passer les bâtiments militaires, et sur laquelle la caméra se déplace en plan très serré. Et c'est merveilleux : comme des enfants, ou comme des spectateurs du XIXème siècle pas encore habitués à l'illusion du mouvement, nous participons à un voyage. Nous n'avons pas besoin de l'image physique des côtes et des pays : les dessins nous l'évoquent. Autre exemple : un des pionniers de la photographie, Italien fantasque, veut prendre un cliché d'un Aborigène qui le suit un peu partout. Il le place, tente de ne pas l'effrayer, installe sa machine, prépare sa chimie, supplie de ne plus bouger, manque de tout rater... et y arrive. Pendant tout ce temps-là, nous qui regardons, n'osons plus bouger, observons, comprenons comment se prenaient alors les photos, quel combat c'était. Et c'est comme si nous étions cet Aborigène : dubitatif, impressionné. C'est aussi ce qui fait tout le sel de ce film : nous replacer dans des situations de découverte de la chose cinématographique. Et l'on se rend compte que nous sommes tellement habitués à regarder passivement qu'on en oublie toute la magie, tout le miracle et toute l'ingéniosité.

Comrades, c'est d'abord un passionné du cinéma. Un amoureux de l'image et de ce qui permet de la capter, de l'animer, de la rendre magique : Bill Douglas. Peu connu du grand public en général, et du cinéphile français en particulier, cette édition restaurée nous fait découvrir une œuvre originale, profonde et sensible. Mais elle nécessite de s'adapter un minimum : Bill Douglas propose, mais refuse qu'on lui impose quoi que ce soit. C'est une démarche pleinement artistique. Mais aussi, et surtout, il était un passionné de l'homme. Cet homme quasiment archétypique, humble, qui se lève comme il le peut contre l'injustice et la domination. Un des martyrs, James Hammett, explique vers la fin du film que la chose la plus impardonnable pour un homme est de renier consciemment ses origines sociales : Bill Douglas ne l'a jamais fait et rend hommage, avec ce film, à ce prolétariat dont il est issu et qui est redevable, sur bien des points, aux « martyrs de Tolpuddle ». Et rendre hommage implique de tout montrer : les joies comme les peines, les bonnes actions comme les mauvaises (notamment le meurtre), l'ennui comme la fête. Un des moments les plus marquants du film : Loveless, qui doit rejoindre son camp de travail à pieds, en Australie, se retrouve sur les hauteurs. Face à lui, d'immenses vallées verdoyantes : son regard se perd dans l'inconnu. Il met ses mains en porte-voix et hurle : « We will be free ! ». L'écho lui répond. Son regard s'illumine : il reprend espoir. Simple is strong.


(1) Sean Martin & Louise Milne, Lanterne magique : Bill Douglas et l'histoire secrète du cinéma, 2009. Ce documentaire, qui s'intéresse aux travaux de Bill Douglas et de Peter Jewell, son meilleur ami, sur la technique pré-cinématographique, est proposé dans l'édition DVD de la Trilogie de Bill Douglas aux éditions UFO.
(2) Il avait par exemple été premier assistant réalisateur de Roman Polanski pour le film Macbeth. Les conditions de tournage, croustillantes et rocambolesques, sont discutées dans le livre Polanski par Polanski de Pierre-André Boutang.
(3) « Notes de production », dossier de presse de Comrades, UFO Distribution.
(4) C'est cette version que propose UFO Distribution pour sa réédition en salle de juillet 2014.
(5) Toujours selon Peter Jewell.
(6) Et qui est réaffirmé avec espoir dans le passionnant Entretien avec Bill Douglas qu'il donne en 1978... dans son appartement.
(7) Lire « Le centre Bill Douglas », un texte du Pr. Phil Wickham, conservateur du Musée du cinéma Bill Douglas (Devon), et qui explique les buts et intérêts de cette collection riche et unique.
(8) On pourrait voir Comrades comme une évocation de la classe paysanne, alors que la Trilogie traiterait quant à elle de la classe ouvrière. Et montrer qu'ils sont liés par un même sentiment de domination et de combativité serait une sorte de pied-de-nez aux tenants du socialisme scientifique...
(9) Tous les rôles ayant trait aux « faiseurs d'images » seront joués par la même personne : Alex Norton. Ce dernier accomplit avec brio l'exploit unique d'interpréter douze rôles : un lanterniste, un sergent facétieux, un montreur de diorama / diaporama, un cavalier, un aristocrate, un garde, un vagabond, un capitaine, un silhouettiste, un photographe...

dans les salles

comrades
un film DE bill douglas (royaume-uni,1986)

DISTRIBUTEUR : UFO DISTRIBUTION
DATE DE SORTIE : 23 JUILLET 2014

Le Dossier de presse du film

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Par Florian Bezaud - le 23 juillet 2014