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Critique de film
Le film

Comme un torrent

(Some Came Running)

Partenariat

L'histoire

Parkman, Illinois, petite ville américaine sans histoires qui prépare activement la célébration de son centenaire. Démobilisé, Dave Hirsh (Frank Sinatra) revient dans sa ville natale dans laquelle il n’a plus remis les pieds depuis qu’orphelin à 12 ans, il fut placé dans une pension par son frère Frank (Arthur Kennedy) qui ne tenait pas à l’avoir en charge. Il est accompagné de Ginny (Shirley McLaine), une prostituée qu’il ne se rappelle même plus avoir ‘ramassé’ dans un bar de Chicago et qui est tombée follement amoureuse de lui. Elle s’accroche à Dave de toutes ses forces tandis que son ancien amant souhaite la reprendre quitte à devoir tuer son rival. Dave est un écrivain raté, joueur et alcoolique dont la venue n’est pas du goût de son frère devenu un grand notable local. Ce dernier va essayer de ‘caser’ la brebis galeuse en lui présentant la fille d’un de ses amis, Gwen French (Martha Hyer), professeur de littérature engoncée dans des préjugés rigides et dont pourtant il s’éprend. Il se prend aussi d’amitié pour Bama (Dean Martin), un joueur professionnel avec qui il fait équipe…

Analyse et critique

"Il arrive que le vernis de l’élégance et le raffinement de la narration ne puissent pas toujours dissimuler l’angoisse existentielle du visionnaire qu’est Minnelli. C’est comme si un excès d’émotivité et de désir frustré, désormais impossible à contenir, se déchaînaient sous la forme de délirants mouvements de caméra, d’explosions de lumière et de couleurs, de musiques fracassantes et de montage frénétique" lit-on à la page 1020 de l’Encyclopédie Atlas du cinéma. C’est tout à fait ce qui caractérise des séquences comme le final lors de la fête foraine de Comme un torrent, la chasse au sanglier de Celui par qui le scandale arrive et de nombreuses autres scènes de beaucoup de films antérieurs du cinéaste (celles du départ nocturne sous la pluie de Lana Turner dans Les Ensorcelés (The Bad and the Beautiful) de la chasse à l’homme dans Brigadoon…). C’est cela le lyrisme "minnellien", l’un des éléments les plus spécifiques de son cinéma et qui rend ce dernier aussi reconnaissable et inoubliable par la fusion de ce souffle romantique exacerbé avec un suprême raffinement par ailleurs.

Tournés tous deux à la suite, Comme un Torrent et Celui par qui le scandale arrive, sont de puissants mélodrames psychologiques et familiaux, charriant leurs lots de situations tragiques, brassant de multiples personnages et abordant de riches et complexes thématiques. On savait bien à l’époque que Minnelli n’était pas qu’un génie de la comédie musicale puisqu’il avait aussi signé des merveilles dans l’intimisme pur avec L’Horloge (The Clock) et dans le drame, que ce soient une adaptation littéraire comme Madame Bovary, la description sans concession du milieu du cinéma avec Les Ensorcelés (The Bad and the Beautiful) ou un biopic lyrique tel La Vie passionnée de Vincent Van Gogh (Lust for Life) mais jamais auparavant il n’avait plongé ses films dans d’aussi sombres recoins. Pourtant, juste avant d’aborder ce côté obscur de sa filmographie, le cinéaste venait de tourner coup sur coup trois films totalement dissemblables et à mille lieux de ceux qui allaient suivre. D’abord il nous offrit l’une des comédies les plus drôles et enlevées du cinéma américain avec La Femme modèle (The Designing Woman) ; puis fit briller d’un éclat indélébile les derniers feux du musical hollywoodien avec l’un des sommets du genre, Gigi ; enfin il nous concocta une petite merveille de comédie sophistiqué et suprêmement élégante comme lui seul en avait le secret : Qu’est-ce que maman comprend à l’amour ? (The Reluctant Debutante). Après trois œuvres aussi légères (et néanmoins géniales), les suivantes détonnent sacrément tout en nous satisfaisant tout autant ! Il en sera de même des celles à venir car, contrairement à ce qui s’est souvent écrit, Minnelli n’avait pas fini de nous émerveiller après ces deux réussites unanimement appréciées puisqu’il allait encore accoucher de films non négligeables tels Les Quatre cavaliers de l’apocalypse (The Four Horsemen of the Apocalypse) et d’un chef-d’œuvre de sensibilité, l’un des plus beaux films sur l’enfance, le magnifique Il faut marier papa (The Courtship of Eddie’s Father).

Mais revenons-en à cette année 1958 qui vit Minnelli entrer en compétition avec lui-même pour les Oscars, Gigi finissant grand vainqueur en remportant une tripotée de statuettes au détriment de Comme un torrent.Il est évident que ce dernier est d’un abord bien plus difficile. Par le fait que son scénario prenne son temps et délivre ses éléments dramatiques avec parcimonie, il est légitime que si l'on s'attendait à un film constamment lyrique et passionné, il puisse ennuyer, ne pas convaincre et ne pas nous dévoiler toutes ses richesse de prime abord ; bref, il prend le risque de laisser le spectateur sur le bord de la route, décontenancé de ne pas être plongé plus abruptement dans l’histoire et ne pas ressentir avec facilité de la sympathie pour les personnages. Plusieurs visions peuvent être nécessaires pour arriver à apprécier pleinement ce magnifique et attachant mélodrame ; j’en ai moi même fait l’expérience et la persévérance fut payante !

James Jones, l’auteur de Tant qu’il y aura des hommes a mis sept ans pour achever le millier de pages de son roman. Il résumait le thème principal de son ouvrage comme étant "la distance qui sépare les êtres humains, le fait que deux personnes ne vont jamais tout à fait ensemble ; une séparation entre deux êtres, du fait d’une espèce d’incommunicabilité entre eux, chacun désirant être aimé plus qu’il en est lui même capable ". Pour représenter Parkman, la ville imaginée par le romancier, on a choisi celle de Madison dans l’Indiana. Elle avait été désignée en 1941 par le Bureau de l'Information de la Guerre comme la commune la plus typique des Etats-Unis et avait à ce sujet fait l’objet d’un documentaire de Joseph Von Sternberg en 1944, The Town. C’est en songeant aux couleurs criardes d’un juke-box que Minnelli dit avoir conçu la tonalité des décors de cette ville qu’il voulait factice et clinquante avec ses néons et son bruit incessant et pour bien montrer les contrastes et l’antagonisme entre deux mondes, celui des notables repliés sur eux-mêmes en opposition avec celui des marginaux déambulant la nuit dans les cabarets ou squattant les bars louches dans les arrières salles desquelles sont organisées des parties de cartes prohibées.

Ces deux mondes sont présents en tant que tels mais aussi symbolisés par les deux personnages féminins principaux, Gwen, la prude institutrice (la bourgeoise établie) et Ginny, la fille facile (l’asociale). Tout les sépare sauf leur amour pour le même homme, celui-ci tiraillé entre les deux mais lassé à la fois par la naïveté et l’inculture de l’une ainsi que par la trop grande pudibonderie de l’autre qui, un peu hautaine, met en avant l’intellect au détriment des simples sentiments. En effet, Gwen, refoulée sexuellement, encourage Dave à poursuivre ses écrits mais refuse catégoriquement de se donner à lui malgré son attirance car murée dans ses préjugés rigides contre sa façon de vivre et sa trop grande liberté de penser, étant de plus trop éloigné de sa classe sociale. La séquence d’une extrême délicatesse au cours de laquelle elle succombe quand même à ses avances est très certainement la plus mémorable du film grâce à un poignant thème d’amour d’Elmer Bernstein, la beauté et le calme du décor de la cabane et l’idée géniale de Minnelli de laisser tomber artificiellement la pénombre à l’instant même du baiser qui se voit ainsi être filmé en ombre chinoise. Décrit comme ceci, ça n’a l’air de rien, mais le résultat n’a rien à envier aux plus belles scènes romantiques du cinéma. Une autre séquence remarquable est celle de la rencontre entre les deux femmes, Ginny venant dans la salle de classe demander à l’institutrice de lui ‘laisser’ aimer Dave seule. Shirley McLaine pouvait enfin prouver à cette occasion quelle grande actrice elle était, actrice sur qui il allait falloir désormais compter ! Elle arrive à provoquer un tel sentiment d’empathie et à nous rendre son personnage si touchant que les spectateurs que nous sommes auraient presque envie de la prendre dans leurs bras pour lui dire que tout irait désormais bien pour elle, que sa vie de bohème et de déboires allait certainement pouvoir maintenant prendre fin. Ginny, personnage qui, s’il était mal interprété, pouvait donc facilement devenir agaçant à force de candeur, caricatural à force d’exagération, nous paraît grâce à Shriley McLaine au contraire fortement attachant, sorte de petit oiseau du nid, sans défense, fille de joie au grand cœur à la fois pathétique et frémissante de vie. L’actrice renouvellera l’exploit de nous émouvoir autant l’année suivante dans le chef-d’œuvre de Billy Wilder, La Garçonnière (The Appartment).

L’homme qui provoque autant de passions chez ces deux femmes si différentes, c’est Dave Hirsch (remarquable Frank Sinatra qui trouvait certainement là son plus beau rôle) qui sera également le catalyseur provoquant le drame en bouleversant cet univers d’apparence si calme et sclérosé. Car dès les premières secondes, on pressent inéluctablement que Comme un torrent aboutira au drame ; le thème musical menaçant d’Elmer Bernstein ne fait aucun doute. Mais avant d’en arriver à ce climax tragique et opératique, le film aura conté l’errance de trois marginaux au milieu d’un univers étouffant, celui de la grisaille bourgeoise égratignée par Minnelli. Ici, on ne fait pas de cadeaux aux artistes, joueurs ou prostituées qui n’ont point leur place au sein de cette société codifiée ; ils souffrent de la solitude et de l’incompréhension de part et d’autre. Le torrent coule et charrie ces trois individualistes forcenés qui ne souhaitent pas se fondre dans le moule mais au contraire brûlent d’un désir d’ailleurs, souhaitent remodeler leur monde selon un nouvel idéal impossible car tous les ‘autres’ sont là qui les regardent et les jugent. Ils sont donc obligés de maintenir un semblant de sociabilité ; sauf Ginny qui, tellement ingénue (un comble pour une prostituée), est seule capable d’ignorer les sarcasmes et de crier haut et fort son amour absolu et ‘non conformiste’ pour l’homme qu’elle aime. [Spoiler] Un amour tellement pur que même la vie le refoulera dans ce final anthologique différent de celui du roman dans lequel c’est Dave qui devait tomber sous les coups de l’amant jaloux. C’est Frank Sinatra qui est intervenu auprès de Minnelli pour que Shirley McLaine, qui avait rejoint le Rat Pack, soit tué à sa place pensant avec raison que, grâce à cette fin plus tragique, le personnage de Ginny trouverait une vérité supplémentaire et qu’il contribuerait ainsi à faire de l’actrice une vedette.[fin du Spoiler]

Ce final qui se déroule lors d’une séquence de carnaval provincial rappelant un peu celle d’Halloween dans Le Chant du Missouri (Meet me in St Louis) et dont Minnelli s’est servi pour la réaliser de ses souvenirs d’enfance à Delaware, est le clou du film qui fait entrer de plein pied Comme un torrent dans le pur mélodrame après qu’il ait été deux heures durant plutôt sobre même si sans concession dans la description de ce microcosme qu’il a fait vivre sous nos yeux avant d’en arriver à cette ‘apothéose’ de lumière et de mouvement. Une peinture d’une très grande richesse dans laquelle est absent le manichéisme puisque les scénaristes n’ont pas fait bien plus de cadeaux à leurs trois ‘héros’ qu’à ceux qui les entourent. En effet, Bama est croqué comme un joueur certes sympathique mais en même temps foncièrement égoïste, cynique et machiste. Dave, malgré sa sensibilité à fleur de peau, se venge des aléas néfastes de sa vie passée en ayant des réactions un peu minables et, par manque de confiance en lui, se montre parfois très désagréable et grossier même envers les gens qui lui prodiguent amitié, aide, tendresse et amour. Son manque d’estime de soi lui fait avoir des paroles et gestes déplacés mais qu’il regrette assez vite. Par cette écriture remarquable, les nombreux personnages principaux et secondaires acquièrent une profondeur étonnante et Minnelli démontre à plein son talent de peintre de caractère, parfois cru et cruel mais jamais méchant, trouvant toujours des circonstances atténuantes ou des traits de caractères positifs aux ‘pires’ de ses protagonistes.

Mais la prodigieuse vérité qui se dégage de ce groupe d’individus est aussi due en grande partie aux interprètes. Shirley McLaine et Frank Sinatra (dont nous avons déjà évoqué tout le bien qu’il fallait penser de leurs compositions) sont superbes et Dean Martin, un an avant Rio Bravo, se révélait excellent même si un peu en retrait de ses partenaires. C’est lui qui sera du dernier plan du film, beau à pleurer, dans lequel pour la première fois il quitte son chapeau jusque là vissé sur sa tête même au lit (idée admirable et qui aura inspiré le personnage de Michel Piccoli dans Le Mépris de Jean-Luc Godard). Arthur Kennedy, Martha Hyer, Nancy Gates et tous les autres ne sont pas en reste. Comme un Torrent, un drame riche thématiquement parlant mais aussi dans sa forme, comme il se doit avec ce grand réalisateur qui impose à nouveau son utilisation extraordinaire des couleurs, costumes et décors, ainsi que son sens si particulier de l’espace dès lors qu’il a recours au ‘grand rectangle’. Dans cet imposant cinémascope, la largeur du cadre est exploitée à son maximum et tout est quasiment filmé en plans américains et en plan larges. Concernant la technique de cadrage et d’utilisation de l’espace, il en va de même pour le film suivant qui n’est autre que Celui par qui le scandale arrive, titre qui aurait d’ailleurs très bien pu déjà convenir à Comme un torrent en parlant de Dave Hirsch.

En savoir plus

La fiche IMDb du film

Dossier Vincente Minnelli

Par Erick Maurel - le 18 décembre 2006