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Critique de film
Le film

Close Encounters with Vilmos Zsigmond

Analyse et critique

Alors que le Nouvel Hollywood - ce nouveau "courant" informel qui, dès la fin des années 60 et en une décennie, a transformé en profondeur la cinématographie américaine - est probablement devenu le sujet d'études le plus à la mode traité par les ouvrages de cinéma ou encore les films documentaires, à travers ses réalisateurs, producteurs, scénaristes et comédiens, il restait un poste - et non des moindres - à mettre en valeur dans cette mutation artistique, celui de directeur de la photographie. Cette injustice a été réparée en 2016 grâce à Close Encounters with Vilmos Zsigmond de Pierre Filmon, un réalisateur pour qui - comme ce fut le cas pour de nombreux cinéphiles - la vision des œuvres mises en lumière par cet illustre chef opérateur constitua un bouleversement émotionnel et sensoriel unique.

Si le Nouvel Hollywood est caractérisé par un nouveau système de production laissant une place prépondérante aux créateurs, par un intérêt porté à des sujets plus sombres et dérangeants, axés sur la réalité sociale du pays, et à des personnages d'antihéros complexes, ou encore par une volonté de nourrir le cinéma américain d'influences européennes manifestes, il fut également marqué par un changement dans son esthétique visuelle dont l'un des responsables de premier plan fut le Hongrois Vilmos Zsigmond. Passionné, esthète, intellectuel, entreprenant, vigoureux, imaginatif, Zsigmond fut dans les années 70 le maître de la source lumineuse, de la lumière diffuse et tactile, des expériences les plus audacieuses au service du scénario et des réalisateurs dont il sut sublimer les visions au sein de paysages naturels américains auxquels il conféra une poésie singulière en osmose avec le regard des plus grands cinéastes de l'époque (Altman, Spielberg, Cimino, Schatzberg, De Palma...). Lui-même prend soin de définir ici son style comme du « réalisme poétique ».



La rencontre de Pierre Filmon avec Vilmos Zsigmond se fit par l'intermédiaire du chef opérateur franco-iranien Darius Khondji (Delicatessen, Seven, La Neuvième porte, Minuit à Paris, The Immigrant) qu'il voulait engager pour son premier long métrage. Celui-ci dut décliner et accepta d'aider à concrétiser le rêve de Filmon, à savoir travailler avec Zsigmond... qui accepta la proposition ! Commença dès lors une véritable entente amicale entre les deux hommes et un vrai coup de foudre de la part de Filmon pour cet artiste octogénaire d'une grande gentillesse et très disert sur son métier. C'est la conjonction de ces deux aspects (affectif et intellectuel) qui fait toute la qualité de ce documentaire, à savoir un récit caractérisé par un profond amour pour cet homme et un attachement à proposer un discours sur l'image, à enfin expliquer par des mots en quoi le directeur de la photographie imprime avec force sa marque sur une œuvre cinématographique - d'autant plus lorsqu'il s'agit de l'un des plus grands de l'histoire du cinéma américain.



Plutôt que de travailler avec Zsigmond sur un film de fiction, Pierre Filmon a donc choisi de mettre au centre de son travail Zsigmond lui-même. Et, doté d'un petit budget et du concours de Lost Films, a opté pour une sorte de voyage intime au sein de plusieurs endroits marquants de la vie du génial directeur photo (Paris, la Hongrie, la Californie) pour rendre hommage à la fois à l'homme et au chef opérateur. Lors de ce voyage, le réalisateur nous fait rencontrer plusieurs cinéastes et grands artistes du 7e art, soit qu'ils ont été ses collaborateurs (John Boorman, Ivan Passer, Peter Fonda, Michael Murphy, Jerry Schatzberg, Mark Rydell, Richard Donner, Isabelle Huppert, John Travolta, Nancy Allen) soit qu'ils témoignent pour lui d'une profonde admiration (Pierre-William Glenn, Vittorio Storaro, Dante Spinotti, Bruno Delbonnel, Darius Khondji, Haskell Wexler). Chacun ou presque des personnes interviewées tient des propos que l'on entend assez rarement sur le(s) rôle(s) de la lumière et bien entendu sur l'apport de Zsigmond dans la manière de considérer cette lumière comme dans le regard qu'il porte sur les événements, les paysages et les personnages. Les chefs opérateurs, les réalisateurs et Zsigmond lui-même sont évidemment les plus éloquents et précis dans cette forme de pédagogie, et c'est toute l'essence du travail de ce grand maître qui se dévoile peu à peu au travers des témoignages et des anecdotes de tournage. L'une des démonstrations les plus vives et instructives provient de Peter Fonda qui analyse le plan-séquence du générique de son film L'Homme sans frontière sous l'angle de la lumière et des parti pris du chef opérateur. Fonda qui fut le premier à faire entrer Zsigmond dans la "cour des grands" alors que ce dernier enchaînait les films de série B et d'exploitation.



Close Encounters with Vilmos Zsigmond oscille ainsi entre voyages dans des lieux significatifs et mémorables - dans la carrière et la vie privée de l'artiste américano-hongrois - et rencontres montées généralement suivant l'ordre chronologique des longs métrages, chacune d'entre elles apportant sont lot d'analyses et d'histoires de collaboration. Puisqu'il s'agit aussi d'un périple dans le temps et dans l'espace, ce montage se montre plutôt fluide et délié, et souvent guidé par des impressions ou des émotions (la réunion dans un salon de l'American Society of Cinematographers de plusieurs directeurs de la photographie aujourd'hui âgés nous tirerait presque les larmes) mais celles-ci n'empêchent jamais d'expliciter avec justesse les grandes dates de la carrière Zsigmond (John McCabe, Délivrance, L'Epouvantail, Sugarland Express et Rencontres du troisième type, Voyage au bout de l'enfer et La Porte du paradis, The Rose, Blow Out) et son travail avec quelques cinéastes de première importance dont il contribua à façonner les talents. Souvent on se prendra à déplorer que le documentaire ne dure pas plus longtemps, que chacun des films ne soit pas plus analysé, ce qui est néanmoins un gage de sa réussite. On sait que Filmon fut forcé de s'y reprendre à plusieurs fois pour affiner son montage et qu'il dut jongler entre les déconvenues et les heureux incidents qui modifièrent à plusieurs reprises le cours du film. Cette vie propre que semble atteindre Close Encounters with Vilmos Zsigmond fait également son charme.



Au chapitre des regrets, on est bien obligés de mentionner l'absence de personnalités de marque comme Steven Spielberg, Michael Cimino et Brian De Palma, dont les travaux avec Zsigmond furent déterminants pour le paysage cinématographique américain, et ce même si Pierre Filmon n'a pas ménagé ses efforts pour les faire participer à son documentaire. Un autre regret plus particulier concerne le manque de développements à propos de la collaboration entre De Palma et son chef opérateur - le segment avec John Travolta et Nancy Allen, pour émouvant qu'il soit, ne nous renseigne en rien sur le sujet. Chose plus surprenante : alors qu'on aperçoit un photogramme du film au tout début du documentaire, Obsession n'est absolument pas mentionné alors qu'il y aurait tant à dire sur cette première coopération entre Zsigmond et De Palma. Cela dit, ces quelques doléances n'entachent en rien le succès global de cette entreprise ; et le plan final qui nous présente Vilmos Zsigmond s'en aller tranquillement dans la profondeur du cadre (qu'il a lui-même composé) constitue un moment bouleversant, surtout quand on se rappelle qu'il allait décéder juste avant l'achèvement de ce documentaire aussi sensible qu'intelligent qui lui a été consacré.


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La fiche IMDb du film
Par Ronny Chester - le 11 mai 2018