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Critique de film
Le film

Clara et les chics types

L'histoire

Début des années 80 à Grenoble, très peu de temps avant que la gauche n’accède au pouvoir avec François Mitterrand. De professions (voire sans) et d’horizons différents, Mickey (Daniel Auteuil), Bertrand (Thierry Lhermitte), Frédéric (Christophe Bourseiller), Charles (Christian Clavier), Louise (Josiane Balasko) et Aimée (Marianne Sargent), tous approchant de la trentaine, sont réunis par un même amour de la musique. Ils forment d’ailleurs un groupe, les Why Notes. Un jour, Bertrand remarque Clara (Isabelle Adjani) au moment où elle s’enfuit de l’église où était célébré son mariage avec un riche entrepreneur. Quelques heures plus tard, alors que le groupe s’apprête à partir pour Paris où il doit se produire dans l’ancien lycée de Charles, Bertrand tombe à nouveau sur Clara qui lui propose de fuir avec elle cette vie morose... avant de disparaître au vu de son incertitude, et d’aller retrouver son époux. Alors même que le train démarre, Bertrand, complètement subjugué par Clara, abandonne le groupe et décide de partir à sa recherche. Cependant, ils se retrouvent tous dans la capitale. C’est le début d’un week-end un peu mouvementé, la présence de Clara aux alentours allant provoquer quelques situations cocasses et occasionner certaines jalousies, cependant sans grandes conséquences...

Analyse et critique


...Sans grandes conséquences puisque le premier film de Jacques Monnet est une comédie de mœurs assez légère (non cependant dénuée de mélancolie) qui ne cherche justement pas le dramatisme, se contentant expressément de filmer des situations de tous les jours (quoiqu’il ne doit heureusement pas nous arriver quotidiennement d’être coincés sur la façade d’un immeuble, en équilibre précaire au dessus du vide !) Malgré des répliques parfois hilarantes, plus que d’une comédie il s’agirait plutôt d’une chronique de mœurs comme seul Jean-Loup Dabadie en avait le secret. Il en a d’ailleurs écrit d’innombrables, quasiment toujours avec le même bonheur et la même réussite, des œuvres douces-amères "comme" improvisées, qui ne chargent donc jamais la barque de situations dramatiques ou tragiques, parvenant à nous émouvoir sans même avoir besoin de véritables intrigues bien charpentées. Et qu’on ne s’y trompe pas, il ne s'agit pas forcément d'un défaut, intrigue inexistante n’étant pas synonyme de mauvais scénario (il n’est pas inutile de le répéter tellement ce cliché est encore bien ancré) ! Le scénariste nous l’a prouvé à de nombreuses reprises. En effet, Dabadie, c’est le tendre et savoureux auteur de quelques-uns des plus beaux films de Claude Pinoteau (La Gifle), Claude Sautet (Les Choses de la vie, César et Rosalie), Philippe de Broca (La Poudre d’escampette) ou Yves Robert (le savoureux dytique composé de Un éléphant ça trompe énormément et Nous irons tous au paradis), Jacques Rouffio (Violette et François), Jean-Paul Rappeneau (Le Sauvage) ou Georges Lautner (Attention, une femme peut en cacher une autre). Presque uniquement des chroniques de mœurs teintées de sa petite musique bien à lui, douce-amère, tendre, mélancolique et touchante. Dabadie c’est l’observateur de certaines époques et de différentes générations, sachant trouver le ton juste pour les décrire entre ironie et nostalgie, sachant parfaitement doser critique sociale et peinture du quotidien. Après les quadras chez Claude Sautet ou Yves Robert, il s’est intéressé aux grands adolescents (avec La Gifle) puis aux jeunes adultes, ceux ayant la vingtaine ou la trentaine, pas encore tout à fait sortis de l’adolescence et pas tout à fait non plus encore bien matures. Ce sera donc Violette et François avec le couple de marginaux chapardeurs interprétés par Jacques Dutronc et Isabelle Adjani, puis le film de Jacques Monnet qui nous concerne ici.


Un prothésiste dentaire, un inspecteur de police stagiaire, un écrivain, un professeur, un chômeur... Why Notes est le groupe de musiciens de variétés créé pour les besoins du film et composé de ces hommes et ces femmes venus d’horizons très différents. Il est constitué de quatre garçons et deux filles : les quatre hommes sont interprétés par Thierry Lhermitte, Daniel Auteuil, Christophe Bourseiller et Christian Clavier ; les deux femmes par Josiane Balasko et Marianne Sargent. Autant dire un mélange pour la moitié de comédiens du Splendid (en pleine vogue depuis Les Bronzés) avec d’autres qui pointent leur nez dans la comédie à succès (Daniel Auteuil, l'un des Sous-doués de Claude Zidi qui casse lui aussi la baraque au box-office) ou encore issus de la famille Dabadie comme Christophe Bourseiller dont tout le monde se souvient de ses prestations lunaires et cocasses dans le rôle de Lucien dans le fameux dytique "film de copains" d’Yves Robert où il n’avait qu’une idée en tête, tâter la poitrine de Danièle Delorme ! Quant à Marianne Sergent, il s’agira de son unique rôle au cinéma. A leurs côtés on trouve donc Isabelle Adjani, que le réalisateur s’étonne encore d’avoir eu la chance d’avoir pu faire tourner dans son film, la jeune star montante lui ayant spontanément téléphoné après avoir entendu dire qu’il rêvait d'elle pour interpréter la Clara de son titre. Un personnage qui n’apparait dans le film qu’au bout d’une demi-heure et dont la présence à l’écran reste assez limitée malgré son importance au sein de l’intrigue, puisque tout ensuite autour d’elle, de sa recherche aux scènes de jalousie qu’elle provoque par le fait d’avoir fait naitre passions et désirs chez deux membres du groupe. Isabelle Adjani ne sera donc présente que dans peu de séquences, mais l’impression qu’elle laisse de son personnage un peu poétique et lunaire est assez forte pour qu’on attende avec impatience qu’elle fasse sa réapparition. Ayant plaqué son métier dans le social pour épouser un riche promoteur, elle s’est vite rendu compte avoir fait une erreur et préfère finalement sa liberté au confort matériel. D’humeur changeante, elle ne souhaite que profiter de l’instant présent et ne supporte ainsi pas l’incertitude de ses partenaires potentiels. Elle ne veut surtout pas "être sur la photo de peur de jaunir" par le passage du temps et à cause des habitudes. Touchante interprétation d’une actrice ici lumineuse et qui n’aura décidément jamais été aussi bonne que dans la comédie de mœurs.


A la fin du film, elle rejoint le groupe ; la dernière image, typique du ton Dabadie, est fortement teintée de mélancolie et d'une certaine tristesse : ils passent tous devant des glaces déformantes, symboles de leur évolution et de la fin d’une certaine jeunesse. Ils ne se reconnaissent plus trop dans ce qu’ils étaient quelques semaines auparavant, du fait d'avoir muri, pas nécessairement pour le meilleur d’ailleurs, l’insouciance s’étant probablement volatilisée dans le même temps. Même si l’intrigue tourne principalement autour de Clara, Dabadie et Monnet ont eu le tact et la bonne idée de donner à chacun des autres personnages la même importance, personne n’étant sacrifié, chacun ayant ses répliques ou séquences d’anthologie, tous les comédiens s’avérant d'ailleurs d’une grande justesse. Faisons leur connaissance ! Bertrand / Lhermitte est le chanteur du groupe qu’il a rejoint depuis peu. Professeur, il n’est pas très heureux dans sa vie privée : en effet, il vit avec une femme allemande qui a deux enfants qu’il ne voit que durant les congés et avec qui il ne peut pas communiquer à cause du barrage de la langue. Il semble ne pas avoir conscience d’avoir pris de la bouteille depuis sa vie étudiante, ce qui le met un peu en décalage avec la réalité. Sa façon de parler, d’une manière parfois ridiculement littéraire, en est le témoin. C’est lui à qui Dabadie aura confié les répliques les plus inoubliables par leur drôlerie. Pour le plaisir, quelques savoureux exemples : « Il y a une phrase formidable de Spinoza, que j'ai oubliée... mais il avait raison. » Disant à Mickey qui lui tourne le dos « Tu en fais une drôle de tête », ce dernier lui réplique qu’il ne peut pas le savoir puisqu’il ne voit que sa nuque. Sur quoi Bertrand lui rétorque « Bon alors, tu en fais une drôle de nuque. » Enfin, gardons le meilleur pour la fin : la nuit qui précède leur "concert", Bertrand chuchote à Louise la lettre de rupture qu’il est en train de rédiger à sa femme : « Hidegarde, je ne t'ai peut-être jamais autant aimée que cette nuit... mais pourtant, tu vas rire, je te quitte. » Sur quoi on entend alors la petite voix de Louise dans la pénombre : « Enlève "tu vas rire". » Très certainement moins drôle à lire qu’à entendre dans le film ceci dit ; vous savez donc ce qu’il vous reste à faire !


Les présentations se poursuivent avec Mickey / Auteuil, stagiaire dans la police et qui, au vu de sa "trouillardise" et de sa maladresse, ne risque pas d’y passer sa carrière. Il avait très certainement choisi cette voie plus par hasard que par vocation ; pour s'en convaincre, il n’y a qu’à contempler son air un peu dépité lorsque sa compagne (une dame divorcée d'âge bien plus avancé que lui) lui offre comme cadeau d’anniversaire... un holster ! Que ce soit dans sa vie professionnelle et dans sa vie privée, Mickey est donc souvent dépassé par les évènements, n’assurant de plus pas du tout son rôle de père que son amie lui demande de tenir ; et pour cause, les enfants de sa compagne ont quasiment le même âge que lui ! Un personnage du coup très attachant par sa maladresse et sa situation familiale assez cocasse, auteur de quelques réparties assez savoureuses : « Pourquoi tu me regardes sur ce ton ? » Charles / Clavier est d’origine parisienne. Financièrement aisé, très pragmatique, il est marié à l'une des deux choristes du groupe dont il est maladivement jaloux. Le ressort comique de ce personnage provient de cette jalousie intempestive qui le rend souvent ridicule, notamment lorsqu’il va voir l’ex de sa compagne interprété par un Roland Giraud hilarant de "beaufferie". Frédéric / Bourseiller, issu d’une famille bourgeoise, est un peu comme un soixante-huitard venu sur le tard. Il quitte non seulement le milieu qui l’étouffe mais également ses études, révolté par le système élitiste des concours. Il décide de repartir de zéro en faisant des petits boulots à droite à gauche et en participant à la diffusion d’une radio-libre alors qu’elles étaient encore interdites (plus pour très longtemps). Un peu lunaire et d’une grande culture générale, il n’est pas étonnant de l’entendre sortir des répliques en décalage complet avec les situations, comme cette tirade qu’il débite d'un air très solennel (et du coup hilarant) à un gardien de l’ordre avant de le gifler : « C'est pourquoi nous allons considérer, ensemble, mon geste, comme une protestation contre la dictature dont vous êtes un suppôt involontaire et, j'en suis persuadé, extrêmement sceptique. »


Place aux dames ! Louise / Balasko, narratrice en voix-off du film, est la confidente du petit groupe. Elle fuit elle aussi sa famille, composée uniquement de ses parents qui passent leur temps à se disputer pour un oui, pour un non ; ils en viennent même à arrêter la circulation pour régler un différend en prenant à partie leur fille sur le trottoir. Comme Frédéric, Louise traîne également de petits boulots en petits boulots et ne rêve que d’une chose : s’évader de son morne quotidien en participant par exemple à un rallye automobile. Un personnage lui aussi très attachant d’autant que Josiane Balasko joue ici sur la sobriété, à l’encontre de la plupart de ceux qu’elle avait interprétés précédemment. Enfin, Aimée / Sargent, une femme brillante et cultivée qui semble travailler chez elle à la traduction de textes. Nouvelle compagne de Charles, a priori parfaitement bien dans sa peau ; et pour cause, elle fréquente un spécialiste chinois de "l'acupuncture verbale" dont la méthode se résume à cette simple maxime : « Les mots sont des aiguilles et les aiguilles sont des mots » et avec qui elle entretient des « étreintes psychologiques » ! Un peu plus en retrait que les autres, Aimée n'en est pas moins un protagoniste assez cocasse notamment lorsqu’elle se met à avoir une conversation en chinois avec son amant en présence même de son époux. N’appartenant pas du tout aux "chics types" du titre, notifions d’autres seconds rôles assez savoureux comme Michel (Jacques Rosny), le mari de Clara, (« Les composantes de nos caractères provoquaient une résultante finalement conflictuelle ») ou Frédérique Tirmont dans le rôle de la compagne plus âgée de Daniel Auteuil.


Pour une première expérience cinématographique après une carrière dans la publicité, Jacques Monnet a eu la chance d’avoir à sa disposition un scénario très bien écrit et une troupe de comédiens parfaitement confirmés. Question mise en scène, pas de grandes surprises mais du métier ; ce qui n’empêche pas quelques instants de flottement en milieu de film. A d’autres moments, on est quand même agréablement surpris par le professionnalisme du cinéaste comme lors de cette séquence à la Duel, très bien menée et filmée sur les belles routes du Grésivaudan (ça ne mange pas de pain de faire au passage la promotion d’une si belle région qui est la mienne), ou cette autre souvent inénarrable au cours de laquelle Thierry Lhermitte se retrouve coincé sur la façade d’un immeuble, le suspense et l’humour faisant ici parfaitement bon ménage. Très éloignée du cynisme des comédies du Splendid, de la mécanique parfaitement rodée d’un Francis Veber ou de la gaudriole franchouillarde des Sous-doués, Clara et les chics types est une chronique de mœurs légère, attachante et qui sonne juste ; une œuvre modeste mais au fort capital de sympathie, au salutaire esprit libertaire, souvent cocasse, pleine de charme et parfois très drôle grâce surtout aux dialogues de Jean-Loup Dabadie. Mais à côté de cette drôlerie, il émane beaucoup de tendresse pour les personnages et, à l’image de la musique de Michel Jonasz, une lancinante mélancolie qui parcourt le film vient parfois phagocyter la bonne humeur de l’ensemble.


Et c’est de ce léger désabusement que provient la plus belle réussite de cette histoire d’une bande d’amis qui s’aiment, se jalousent, se chamaillent et se réconcilient au gré de leurs états d’âme et de leurs idéaux de jeunesse qu’ils voient se fissurer au fur et à mesure qu’ils se retrouvent confrontés à la réalité. Vers quoi nos chics types se dirigent-ils ? Une vie morne et bourgeoise comme leurs parents ? Pour se redonner du baume au cœur, on repart du début avec ce générique assez jubilatoire qui voit ce groupe imaginaire se produire sur scène avec force kitsch et paillettes. Une jolie bouffée d’air frais que cet essai réussi de Jacques Monnet !

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 24 novembre 2014