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Critique de film
Le film

Cirque en révolte

(Man on a Tightrope)

Partenariat

L'histoire

1952 en Tchécoslovaquie. Karl Czernik (Fredric March) a du mal à faire vivre son petit cirque depuis que ce dernier a été nationalisé par le régime communiste. Dans l’obligation d’obéir aux ordres drastiques du gouvernement en place, Karl doit non seulement adapter ses numéros à la propagande communiste mais également débaucher tous ses artistes qui ne plaisent pas au régime. Ses difficultés ne s’arrêtent pas là car au sein même de son cirque d’autres problèmes découlent de cette mainmise : le pouvoir en place ne lui donne pas les moyens financiers d’entretenir correctement son matériel ; sa seconde épouse Zama (Gloria Grahame), le trouvant lâche par le fait de se mettre à genoux devant les autorités, le méprise et tente de le rendre jaloux en allant faire tourner la tête du dompteur de fauves ; quant à sa fille Tereza (Terry Moore), il voit d’un mauvais œil le fait qu’elle fréquente un membre de la troupe (Cameron Mitchell) dont on ne sait pas grand-chose. Un climat de suspicion s’instaure, tout le monde craignant la présence d’une taupe du régime en leur sein. Fatigué de ce que la tyrannie communiste lui impose, Karl décide de faire franchir à sa troupe le Rideau de fer pour se réfugier en Bavière ; ce qui va se révéler très dangereux, d’autant que le vicieux chef de la Sûreté de l’Etat (Adolphe Menjou) les surveille de près...

Analyse et critique

Au sein de la filmographie d’Elia Kazan, son neuvième opus, Man on a Tightrope, était avant sa sortie en DVD voici très peu de temps la pièce la plus difficile à voir du grand réalisateur américain ; en effet, à l’exception de sa diffusion dans certains festivals, le film n’avait jamais été proposé dans le circuit traditionnel des sorties salles en France. Et si l’on va consulter les sites américains, on constate qu’outre-Atlantique le film était également devenu une rareté, ostracisé là-bas aussi probablement en raison du climat politique de l’époque, entre guerre froide et chasse aux sorcières. Souvent l’extrême "discrétion" d’un film est justifiée par sa médiocre qualité ; il n’en est rien pour celui-ci qui, certes plutôt mineur dans l’œuvre de Kazan, surtout coincé entre ces deux chefs-d’œuvre de puissance et de lyrisme que sont Viva Zapata ! et Sur les quais (On the Waterfront), mérite au contraire instamment que l’on s’y arrête, qu’on le redécouvre et enfin qu’on le prenne désormais en compte lorsque l’on évoque la carrière du cinéaste. Ce dernier le portait en piètre estime, mais l’on sait que les principaux concernés ne sont pas forcément les meilleurs juges de leur œuvre. En France, le film fut purement passé sous silence par les autorités de l’époque, qui comptaient en leur sein quelques communistes et qui ne voulurent probablement pas que soit projetée cette œuvre dramatique, véritable charge contre l’oppression du peuple par les régimes communistes à l’est du Rideau de fer, le pouvoir politique tchécoslovaque en faisant ici les frais.

Man on a Tightrope (nous préférerons utiliser ce titre - qui est déjà celui du roman éponyme de Neil Paterson - à celui ridicule sous lequel il est sorti en Belgique) pourrait être en quelque sorte le film que réalisa Elia Kazan pour se dédouaner d’avoir un temps été membre du Parti Communiste américain et d’avoir dû dénoncer quelques-uns de ses "collègues" auprès de la Commission des Activités Anti-américaines du sénateur McCarthy. Réalisé en pleine "chasse aux sorcières", le film base son intrigue sur les déboires que le cirque Brumbach connut en Tchécoslovaquie en 1950 jusqu’à ce qu’il réussisse à passer tant bien que mal à l’Ouest. Kazan et son scénariste (non moins que Robert E. Sherwood, auteur du sublime mélo de William Wyler, Les Plus belles années de notre vie ou encore de Rebecca d’Alfred Hitchcock) relatent les pérégrinations de ce petit microcosme luttant contre le pouvoir communiste totalitaire pour sauvegarder le plus possible sa liberté artistique et celle de se mouvoir là où bon lui semble. Dans son autobiographie, Kazan écrivait que son équipe avait été menacée par le gouvernement est-allemand de représailles sur d’éventuels membres de leurs familles vivant encore de ce côté du Rideau de fer ; c’est pour cette raison que le premier chef opérateur pressenti refusa de se joindre au tournage. Malgré le fait que Kazan ait réussi ce qu’il voulait, aller tourner son film sur les lieux mêmes du drame (ou tout du moins pas très loin, dans la Bavière ouest-allemande), il ne reconnut pas vraiment son film (charcuté d’une vingtaine de minutes par la Fox), attribuant toutes ses qualités au producteur Gerd Oswald et à son chef opérateur Georg Kraus.

Sans pouvoir être sûrs de rien, gageons que si Elia Kazan avait eu les coudées franches sur son montage, le film aurait encore gagné en intensité et en émotion. Car le gros reproche qu’on pourrait lui faire est que d’une chronique qui aime à prendre son temps, à une évocation vigoureuse des dures conditions de vie pour les habitants des pays tombés sous la coupe des tyrannies communistes, Man on a Tightrope se transforme à mi-parcours en un film d’aventure et de suspense certes très efficace mais qui devient un peu moins attachant, ou tout du moins plus classique et moins original. En effet, la première demi-heure est tellement réussie que l’on regrette un peu que les auteurs n’aient pas poursuivi dans cette même veine tout du long. La séquence d’ouverture est d’une puissance d’évocation telle que l’on est immédiatement happés ; ce qui nous surprend agréablement d’emblée est une sensation de grand réalisme par le fait que le film soit tourné en Europe - sur des lieux voisins de ceux où se sont déroulés les véritables évènements et non aux USA comme pour la grande majorité des films hollywoodiens de l’époque - ainsi que par le fait d’avoir pour principaux figurants et seconds rôles de véritables artistes de cirque. Alors que le générique se déroule, nous assistons donc à des images d'un convoi de forains avançant sur une route de Bavière puis à l’arrivée en sens inverse d’une dizaine de motards de la police les rudoyant pour qu’ils se rangent sur les bas-côtés de la route. Quelques secondes après, on comprend que c’était pour laisser passer quelques camions dans lesquels sont entassés des prisonniers que l’on repère à leurs vêtements marqués, à leurs postures dépitées. Grâce à des plans sur les visages que n’aurait pas reniés Eisenstein (c’était déjà le cas pour Viva Zapata !), à une photographie superbement contrastée et à une belle vitalité de la mise en scène, rarement la brusquerie et l’inhumanité des régimes communistes n’avaient été évoquées avec une telle simplicité et une telle robustesse. Le message est ainsi bien plus percutant que ceux délivrés par la plupart des autres films anticommunistes de l’époque, la majorité d'entre eux étant bien trop caricaturaux et manichéens.

Toujours au cours de cette première scène, le chargement de certaines carrioles se renverse à terre, certaines caravanes se coincent dans les ornières... Les efforts pour remettre en route la caravane font apparaitre que le cirque est mal en point, que le matériel et les forains sont tout aussi fatigués les uns que les autres, que les moyens commencent sérieusement à se réduire comme une peau de chagrin à tel point que la sécurité n'est désormais plus assurée correctement (les cordes cassent). Et effectivement, le "bilan de santé" du cirque n’est pas des plus réjouissants depuis qu'il a été nationalisé à l’arrivée du nouveau pouvoir en place ; son directeur n’est plus désormais là que pour veiller à ce que le spectacle ne fasse apparaitre aucune mention de la vie à l’ouest du Rideau de fer et serve au contraire de propagande au régime actuel. Du fait que "La Duchesse" possède un drapeau français pour se rappeler son pays d’origine, le chef de la Sûreté demande à ce qu’elle soit débauchée (magnifique séquence où Karl lui demande de quitter la troupe avant immédiatement de se raviser) ; de même, un numéro de clown a priori totalement inoffensif doit être modifié pour mieux plaire aux autorités... Entre la description de la vie quotidienne assez terne des forains et les numéros devenus minables par manque de budget, nous sommes loin des films de cirque spectaculaires à la Cecil B. DeMille (Sous le plus grand chapiteau du monde) ou Carol Reed (Trapèze). La misère n’est pas seulement financière, elle est aussi morale. La seconde épouse du directeur est mal vue des membres de la troupe du fait de ne pas faire partie ni des artistes ni des "ouvriers" du cirque ; se sentant mal intégrée, elle s’ennuie et cherche à rendre jaloux son mari bien plus âgé qu’elle en tournant autour du bellâtre et narcissique dompteur de lions. Elle en profite la plupart du temps lorsque son époux est convoqué par la police pour s’expliquer sur certains faits. Ces scènes d’interrogatoire menées par les excellents comédiens que sont Adolphe Menjou et John Dehner sont très sombres et contrastent fortement avec le lyrisme typique de Kazan, témoin cette séquence sublime et lumineuse qui suit immédiatement et qui n’a rien à envier aux plus belles scènes du Fleuve sauvage ou de La Fièvre dans le sang, celle de la baignade amoureuse dans le courant de la rivière avec pour fond musical une réorchestration de la Moldau de Smetana par un Franz Waxman plutôt inspiré.

Le directeur du cirque a beau se sentir obligé d’obéir aux commissaires du peuple afin de pouvoir poursuivre l’aventure de sa vie, un jour il finit par en avoir marre et décide de passer à l’Ouest. Car alors que le régime voit de la politique dans tous les domaines de la vie quotidienne, comme Karl le dit alors qu’on l’interroge, le cirque est sa seule politique, sa seule religion, sa seule vie... comme devait l’être le cinéma pour Kazan. Le réalisateur a d'ailleurs dû mettre beaucoup de lui-même dans le personnage interprété par Fredric March. Avant la partie qui narre les préparatifs et la mise en œuvre de cette "évasion", nous aurons encore pu nous extasier devant les relations entre les deux membres du couple composé par Karl et Zama, d’autant que les deux comédiens s’avèrent ici tout à fait exceptionnels. Si Fredric March mérite touts les éloges dans la peau du patron de cirque dans lequel il semble s'être fortement investi, Gloria Grahame est quant à elle tout simplement inoubliable ; et ce dès l’une de ses premières apparitions où l’on ne voit d'abord que ses jambes nues, ses orteils essayant de dessiner sur le mur de sa caravane, expliquant nonchalamment et ironiquement à son époux que c’est le seul numéro qu'elle a pensé mettre en place pour se sentir enfin intégrée au sein de la troupe. Une image d’un potentiel érotique puissant comme la plupart des autres qui la mettront en scène. Les relations amour/haine liant ce couple pas vraiment sur la même longueur d’ondes sont d'ailleurs à l’origine de quelques unes des plus belles séquences du film. Ce qui s’ensuivra, certes d’une belle efficacité, se révèlera plus conventionnel ; c’est presque la seule chose que l’on puisse déplorer, avec également une scène un peu trop longue et à l’humour pas spécialement léger entre les deux directeurs de cirque arrangeant leurs petites affaires, ainsi encore qu’un clivage scénaristique un peu caricatural entre les artistes et les "travailleurs" du cirque - le personnage de Richard Boone s’avère au final un peu simpliste sans que je ne puisse en dire plus sous peine de révéler des spoilers.

Un film sur le monde du cirque décrivant par la même occasion les dures conditions de vie sous les dictatures communistes au temps de la guerre froide, époque à laquelle la suspicion et la paranoïa étaient de mise. Comme il semble logique, et comme nous l'évoquions plus haut, un "film de cirque" pas spécialement glamour dont l'atmosphère se révèle au contraire assez sombre et dépressive. Une violente charge contre les régimes de l’Est et leur système dégradant mais a postériori une vision assez lucide puisque l’on a évidemment pu vérifier depuis que ce qui nous avait été montré par Kazan et son scénariste ne fut pas loin de la vérité. Même s’il est difficile de compter Man on a Tightrope parmi les sommets du cinéaste, il s’agit cependant d’une très belle surprise que ce film ayant failli tomber dans les oubliettes du 7ème art. Nous n’oublierons pas de sitôt les interprétations de Fredric March et Gloria Grahame, la mise en scène d’une belle vigueur, la photographie somptueuse et de nombreuses images d’une grande force poétique et lyrique. Une œuvre d’une grande beauté formelle et d’une grande force dramatique ; l’un des pamphlets anticommunistes les plus intelligents et tendus des années 1950.

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : SWASHBUCKLER FILMS

DATE DE SORTIE : 2 novembre 2016

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Par Erick Maurel - le 2 novembre 2016