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Critique de film

L'histoire

Moscou, fin des années 50. De passage en ville, Sacha retrouve par hasard l'immeuble où, dix-sept ans plus tôt, il a connu et aimé Tamara. Jusqu'à ce que la guerre les sépare. Le temps de cinq soirs, les deux êtres vont tenter de se ré-apprivoiser et faire à nouveau face à des sentiments qu'ils croyaient oubliés depuis des années...

Analyse et critique

En 1979, Mikhalkov s'est lancé dans l'adaptation d'un autre classique de la littérature russe : Oblomov, d'après le roman d'Ivan Gontcharov. Il s'agit d'une ambitieuse production qui sera tournée en deux parties, l'une en été, l'autre en hiver. Dans l'intervalle, afin d'être sûr de conserver les mêmes techniciens au moment de la reprise, Mikhalkov prévoit de réaliser un autre film. Le pari est risqué et impose de nombreuses contraintes : budget modeste, tournage limité à 25 jours, entièrement en studio, dans très peu de décors et en prise de son directe -procédé peu courant dans la production soviétique à cette époque. Son choix se porte assez logiquement sur un huis clos, une pièce d'Alexandre Volodine écrite en 1959, que l'auteur va lui-même adapter. La carrière de Mikhalkov n'aura donc connu aucun temps mort. Après trois longs métrages réalisés en extérieurs, il profite pour la première fois des studios de la Mosfilm. Fidèle à sa méthode de travail, il établi un découpage minutieux qui lui assurera un tournage rapide et efficace. Ses acteurs sont invités à le rejoindre sur le plateau de Quelques jours de la vie d'Oblomov, où il les fait répéter chaque soir. Il les encourage à s'approprier leur personnage, ce qui sera d'autant plus facile que le tournage respectera la chronologie du récit. Comédiens prestigieux, Ludmila Gurchenko et Stanislav Lubchine feront par la même occasion une apparition dans Oblomov. Une fois en mise boîte la première partie alors que l'été touche à sa fin, tout le monde rentre à Moscou où les décors sont déjà construits.

Cinq soirées est un projet audacieux à plusieurs titres. Le bouleversement de l'univers visuel du cinéaste est radical. Le travail sur le décor, signé Adabachian, est à nouveau admirable. Mikhalkov nous maintient entre les murs et derrière les fenêtres. On ne voit rien des journées, aucun plan de l'extérieur. En plus d'être confiné dans l'atmosphère étouffante d'un appartement, le film est tourné en noir et blanc (plus précisément dans des tons sépia). Découpé en cinq actes, il raconte l'histoire d'un couple d'âge mûr. Mikhalkov situe cette fois son intrigue dans un temps plus proche. Le générique défile sur des images d'archives montrant la société moscovite des années cinquante avec une chanson d'époque en fond sonore. Il s'agit de faire ressurgir sans détour le sentiment du passé, la vie dans les rues, la mode, la culture, la science. Tant d'éléments qui ont dû particulièrement résonner dans la mémoire des spectateurs russes de 1979. La radio et la télévision jouent d'ailleurs un grand rôle dans le film, constamment présentes dans la bande-son. Mikhalkov conserve les teintes sépia de ces images sur le récit qui suit, pour mieux l'inscrire dans la continuité. Le plus surprenant est que l'on finit par totalement oublier la date à laquelle le film a été tourné. Le recours à certaines techniques (décors en studio, photographie, mouvements d'appareil) imprime sa marque sur le style. Cinq soirées donne alors l'étonnante illusion d'être un produit des années 50. Dans un espace réduit, la mise en scène doit plus que jamais faire preuve de précision. Le huis clos se prête idéalement à un exercice de style, mais Mikhalkov s'arrange pour que la forme ne prenne pas le pas sur le fond. Il privilégie les plans qui durent, sa caméra se déplace avec une virtuosité invisible, mesurant la distance entre les êtres, saisissant ces regards qui tantôt les rapprochent tantôt les éloignent. Il aime saisir à l'occasion les réactions inattendues de ses acteurs, ces accidents qui sont comme la captation vivante de la vérité de leur rôle. Cinq soirées impose un rythme envoûtant, et se présente au spectateur comme une sorte d'expérience dans laquelle il faut accepter de se laisser conduire.

Intimiste, le film reconstitue la vie d'un appartement communautaire. C'est l'occasion de tracer de petits portraits tantôt drôles, tantôt touchants (l'embarras du couple de petits vieux qui s'incruste pour regarder la télé). Le pittoresque dissimule cependant mal la réelle détresse des êtres vivant sous ce régime. Personne ne viendra regretter ce temps-là. Dominée par l'inconfort, l'existence n'est en effet guère riante. Pannes d'électricité et de chauffage font partie d'un quotidien avec lequel on s'accommode. On vit avec ses voisins, on partage la cuisine et le téléphone, il y a toujours du passage dans les parties communes, aucune intimité n'est possible. Même dans la séquence où Tamara se rend chez un ami de Sacha (interprété par Adabachian), il faut que le téléphone sonne et qu'on assiste à une conversation privée. Sans risquer la critique sociale qui le mettrait à mal avec les autorités, Mikhalkov présente l'air de rien des faits qui accusent, véritable réquisitoire contre le régime qui a mené la société à cet état. On n'espère plus un avenir meilleur et des lendemains qui chantent. Le tournage en studio renforce cette impression d'artificialité, de non vie. Comparé aux précédents films, Cinq soirées détone par l'absence de la famille, des amis, de ces figures hautes en couleurs qui savaient malgré le drame nous remplir de chaleur. Mikhalkov peint ici une société qui n'avance plus, sans vie, littéralement privée de couleurs. Porté par un regard douloureux sur le passé, le film nous confronte à un présent dépeuplé, nous fait ressentir la nostalgie non d'une époque mais des sentiments, de ce qui fut et de ce qui aurait pu être. Jeune, on se promet un avenir éternel, et puis la réalité - la guerre - nous rattrape, et on tourne le dos à ses idéaux d'autrefois. Et pourtant, les personnages s'accrochent encore à un espoir. Sacha n'a pas oublié son amour de jeunesse, et le hasard des retrouvailles est pour lui une nouvelle chance qu'il veut saisir.

Le présent est malheureusement rempli de mensonges. Il faut mentir pour exister. Sacha se présente ainsi d'abord à Tamara comme un homme ayant réussi sa carrière, ingénieur en chef d'une importante usine, en mission à Moscou pour quelques jours. Son allure, son chapeau et son manteau suffisent à faire illusion. Prudent, il se camoufle aux yeux de Tamara, prend ses aises face à elle, entame la conversation en faisant mine de ne l'avoir jamais interrompue. Tamara apparaît, elle, dans toute sa triste vérité du moment, en peignoir et avec des bigoudis sur la tête. Demeurée au même stade, elle continue à louer sa chambre. Elle n'est pas dans la comédie et assume son statut de contremaître, prenant autant à cœur le moral de ses ouvrières que la productivité de son usine. Elle a accepté sa condition et s'efforce de s'en montrer la plus digne, citant Marx, s'accrochant à des principes dépassés qui seuls lui permettent de tenir encore debout. Ni l'un ni l'autre n'ont réglé leurs problèmes passés. Les deux ont cessé de vivre.

Ignorant la véritable condition de Sacha (modeste chauffeur routier dans la rudesse du Grand Nord), le spectateur se fait lui aussi une fausse image du personnage avant de prendre conscience de son jeu un peu cruel. Il a en fait été brisé par la guerre. Blessé en 1943, renvoyé de l'Institut pour avoir dénoncé les méthodes d'un professeur, il refusa par fierté la carrière d'ingénieur qui lui était promise. Revoir Tamara c'est peut-être aussi pour lui l'occasion de ressusciter une passion qu'il pensait morte. Ne l'a-t-on pas vu dans la scène d'ouverture apparemment peu concerné par sa relation avec Zoïa, sa conquête d'un soir ? Mais il dispose de peu de temps et n'aspire dans le meilleur des cas qu'à rendre heureuse Tamara, quitte à bousculer l'ordre des choses. Il reprend ainsi en main l'éducation du jeune Slavia - qui éprouve peu de respect pour sa tante - et offre un somptueux dîner pour célébrer l'anniversaire de leur rencontre. Mais Tamara refuse de se laisser impressionner, prétendant se satisfaire de ce qu'elle a, comme si leur relation ne devait exister que sur un rapport de classes. La communication ne passe pas. Tamara se ferme, Sacha se vexe. Progressivement, on réalise malgré tout la marque que leur amour passé a laissée sur eux. Ainsi le neveu de Tamara, rendu orphelin par la guerre et qu'elle élève comme son propre fils, suit sans le savoir les traces de Sacha en faisant des études d'ingénieur. Mais la jeunesse aussi est empêchée de vivre ses passions. Sans doute jalouse de la liberté qui est la leur, Tamara se montre injuste avec le joli couple formé par les bouillonnants Slavia et Katia. Ce sont pourtant eux qui joueront le rôle de confidents. Ils nous apparaissent plus raisonnés, osant tenir tête, seuls à jouer franc-jeu dans un monde adulte qui louvoie pour communiquer. Lorsque Sacha voudra noyer le peu de désir qui lui reste dans l'alcool, Katia refusera de boire, témoin impuissant de sa déchéance. Il faut noter la qualité remarquable de l'interprétation tant l'alchimie entre les deux couples fonctionne, opposant l'introversion des adultes à l'énergie des jeunes gens. Ce sont ces derniers qui portent l'espoir. Mikhalkov les filme d'ailleurs presque toujours en mouvement, comme s'ils possédaient une force encore mal employée.

Le réalisateur a posé le dispositif assez théâtral de cette succession de cinq soirées pour laisser progressivement le temps faire son affaire et révéler la profondeur du lien qui unit deux êtres qui s'étaient aimés et perdus de vue. C'est une fragile mélodie chantée à la guitare qui va toucher et réveiller les cœurs, recréer le lien défait entre Sacha et Tamara. Puis la cage d'escalier, lieu du premier baiser où ils se font encore surprendre comme de jeunes amants. Les deux conservent exactement les mêmes souvenirs des dernières heures qui ont vu leur séparation. Le passé est là, inoubliable. Et ensuite ? Sacha s'aveugle en pensant pouvoir renouer, recommencer aujourd'hui. Il se dit prêt à tout quitter dès le troisième soir mais, face à Tamara qui n'ose croire ce qu'il lui propose, il botte à nouveau en touche et se réfugie dans l'ironie et la comédie, à nouveau victime de sa fierté. Une fois ce futur envisagé, Tamara finit cependant par s'y abandonner et redécouvre les tourments amoureux. La couleur fait sa réapparition lors du très long et très beau dernier plan. L'effet est saisissant. La caméra abandonne alors le couple, promène pudiquement son regard dans la pièce, fait parler les murs et les objets. Elle les révèle en tant que traces d'un passé que nous-même n'avions pas vraiment vu. Les personnages ont été au bout de leur chemin, au bout des possibilités du mensonge, leurs sentiments peuvent enfin s'avouer. Ils n'ont plus que l'un pour l'autre et se livrent sans honte, le cœur ouvert comme une blessure qui ne s'est jamais refermée. La guerre est finie, elle a détruit mais elle est maintenant derrière eux. Malgré la douleur, un avenir commun peut être envisagé, en toute simplicité, sans espoir démesuré. Prions pour qu'il n'y ait pas à nouveau la guerre.

Ce final poignant cible ainsi sans plus de détours la seule et unique cause du profond traumatisme qui a empêché de vivre Tamara et Sacha, un homme et une femme parmi tant d'autres. Sous son apparence feutrée, Cinq soirées s'achève donc par un bouleversant réquisitoire contre la guerre et ses conséquences. On retrouve ici tous les thèmes chers à un cinéaste parvenu à maturité, exposés avec moins d'exubérance peut-être, mais avec toujours autant de justesse. Plébiscité à sa sortie par la critique internationale, aujourd'hui considéré comme un classique en Russie, c'est un de ses films dont il s'estime le plus satisfait.

Les autres films du coffret Mikhalkov n° 1:

Le Nôtre parmi les autres

Esclave de l'amour

Partition inachevée pour piano mécanique

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