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Critique de film
Le film

Cinq pièces faciles

(Five Easy Pieces)

L'histoire

Robert « Eroica » Dupea (Jack Nicholson), pianiste virtuose, a quitté depuis deux ans le cocon d'une famille bourgeoise pour prendre la route et vivre de petits métiers. Il travaille aujourd'hui comme ouvrier sur une plateforme pétrolière de Californie et vit avec Rayette (Karn Black). Mais cette vie qu'il a rêvée ne lui convient pas et il ne trouve sa place ni au côté de ses camarades ouvriers, ni dans son couple. Souvent agressif et méprisant avec son entourage, il se révèle particulièrement odieux et humiliant avec Rayette dont les attentions constantes et les crises de larmes l'épuisent. Ne tenant plus en place, il plaque son boulot et Rayette pour rendre visite à sa sœur à Los Angeles (musicienne comme lui et comme tous les membres de sa famille). Les retrouvailles se passent mal et Robert remonte vers le nord pour se rendre chez ses parents, qui sont installés avec son autre sœur Partita et son frère Fidelio dans une vaste demeure située sur une petite île au large des côtes de Washington. Instable, il reprend Rayette, la largue à nouveau lorsqu'il s'éprend de sa belle-sœur, s'engueule avec sa famille... rien décidément ne semble pouvoir lui apporter une quelconque paix intérieure...

Analyse et critique

En 1969, Bob Rafelson monte avec Bert Schneider (disparu en décembre 2011) et Steve Blaume la BBS (pour Bert, Bob and Steve), une maison de production qui va révolutionner le cinéma hollywoodien grâce à la capacité de ses fondateurs à dénicher de nouveaux talents et à la volonté - vérifiée dans les faits - de donner la première place aux réalisateurs. La BBS co-produit Easy Rider, dont l'incroyable succès assoit  financièrement la société qui va par la suite produire les films de Rafelson - Five Easy Pieces et The King of Marvin Gardens - mais aussi le premier essai de réalisateur de Jack Nicholson (Drive, He Said), The Last Picture Show de Peter Bogdanovich ou encore Les Moissons du ciel de Terrence Malick. La BBS impose la contre-culture à Hollywood et participe à l'émergence de nombre de ces nouveaux talents qui vont irrémédiablement marquer le cinéma américain des années 70.

Jack Nicholson fait partie de ces talents, mais suite à une série d'échecs et de choix peu judicieux, il n'est pas encore un acteur en vue en cette fin des années 60. Il est très proche de Rafelson, a travaillé avec lui à la télévision sur Channing et a co-écrit et co-produit son premier long, Head. S'il ne gère pas sa carrière de manière très efficace, Nicholson a le nez fin pour ce qui est de dénicher de nouveaux talents. C'est lui qui découvre Carole Eastman, une ancienne actrice qui souhaite dorénavant devenir écrivaine ou scénariste. Elle signe à la demande de l'acteur le scénario de The Shooting de Monte Hellman et poursuit sa carrière - qui sera finalement très peu prolifique - avec ce Cinq pièces faciles de Bob Rafelson. Eastman est pourvue d'une grande sensibilité, aussi bien lorsqu'il s'agit de retranscrire les états d'âme de ses personnages que lorsqu'il lui faut décrire la condition ouvrière. Cette sensibilité se heurte très vite à l'excentricité et à la sauvagerie de Rafelson et leur collaboration est loin d'être idyllique, d'autant que le jeune cinéaste impose son nom au générique comme co-scénariste alors qu'il semble n'avoir fait réellement que quelques retouches au travail de Carole Eastman (1).

Mais même si Bob Rafelson ne semble pas avoir co-écrit au sens strict du terme le scénario, ce personnage de pianiste en rupture de ban lui ressemble tellement qu'on ne peut que voir dans Cinq pièces faciles une part autobiographique, fut-elle romancée. La trajectoire des deux Bob est la même, Rafelson étant issu d'un milieu bourgeois qu'il quitte à quinze ans pour voyager de part le monde. Il aurait gagné sa vie en faisant du rodéo en Arizona, en travaillant pendant deux ans sur un cargo, en jouant de la basse et de la batterie dans un groupe de jazz au Mexique, en faisant le DJ à la radio... une vie d'aventurier peut-être fantasmée tant il est difficile de démêler le vrai du faux chez cet homme qui confie qu'il a « besoin de faire de (sa) vie une fiction. » (2) Mais qu'elle soit réelle ou non, cette volonté de couper les ponts avec son milieu social pour partir en quête d'un ailleurs est représentative de cette génération d'Américains qui ne se reconnaissent plus dans les valeurs de leurs aïeuls, qui ne se sentent plus appartenir à cette nation figée dans son conservatisme. C'est bien sûr toute l'histoire des années 60 et 70, toute l'histoire du Nouvel Hollywood...

Bobby est donc emblématique de ces nouveaux "héros" qui vont bientôt peupler le cinéma américain. Moins que le rebelle, le contestataire c'est le jeune homme qui ne se sent chez lui nulle part, qui va devenir la figure centrale des films du Nouvel Hollywood. Bobby ne trouve sa place ni dans les salons cosy de la société wasp, ni dans les diners peuplés d'ouvriers. S'il refuse de suivre la voie qui lui était tracée, de rentrer dans le rang, de se conformer aux attentes de ses parents, il est tout aussi incapable de se fondre dans ce milieu prolétaire que par romantisme il avait fantasmé. Il s'imaginait être en mesure de choisir sa vie mais il se retrouve à errer dans un no man's land. C'est moins de l'instabilité que la conscience d'être nulle part chez lui qui pousse Bobby à toujours reprendre la route (Los Angeles, la demeure familiale) ou - côté cœur - à quitter et reprendre Rayette. Tout lui semble vide, sans âme, et partout ce sont les mêmes lieux sclérosés que le film nous donne à voir : intérieurs monotones, motels décrépis, diners silencieux, stations services perdues... Rafelson nous renvoie l'image d'une Amérique figée, d'une nation où plus rien ne se passe, où il n'y a plus de liant, plus de parole, plus de vie. Le dernier geste de Bobby - tout abandonner et monter dans le premier camion qui passe - est une forme d'abandon, une acceptation de son statut d'errant éternel. « Tout a brûlé » dit-il au chauffeur qui l'emmène toujours plus loin vers le nord du pays. Il ne reprend pas la route en quête d'un hypothétique Eden, d'un territoire vierge et primitif dont il ne croit plus en l'existence, mais parce qu'il n'y a tout simplement plus nulle part où aller, que tout se vaut... donc qu'importe ?

Le rapport qu'entretient Bobby à la musique reproduit celui qu'il a envers la société. Pianiste virtuose, il rejette pourtant son talent et ce n'est qu'à l'occasion qu'il retrouve le plaisir de jouer, comme dans une très belle scène où il monte sur un camion de déménagement coincé dans un embouteillage sur lequel se trouve un piano et qu'il se met à jouer au milieu du trafic. Lorsqu'il revient dans la demeure familiale, peut-être avec l'idée qu'il lui est maintenant possible de renouer avec cette part de lui-même abandonnée il y a quelques années, ils se remet au piano mais lorsqu'il se rend compte que son jeu bouleverse sa belle-sœur (également musicienne), il lui rétorque cyniquement qu'il n'a mis aucune émotion dans la petite pièce qu'il vient de jouer. La musique résonne en lui comme un appel impérieux, une source possible de joie, de liberté, mais il ne peut l'accepter car ce serait renouer avec ce monde dont il refuse de suivre les règles. Lorsque Rafelson filme l'une des sœurs de Bobby lors d'une séquence d'enregistrement, il n'y a plus de plaisir mais seulement des règles strictes, des indications fermes et précises qui semblent hypothéquer tout plaisir et inventivité. Bobby ne peut accepter que la musique ne soit plus une pure et simple émanation de l'âme humaine mais qu'elle soit dirigée, formatée, que l'on bride la créativité, que l'on capitalise sur le talent.

Bob Rafelson épouse le regard que porte Bobby sur la société. Il décrit le monde ouvrier et le monde bourgeois avec ce même ton à la fois bienveillant et critique. Il ne juge pas, ne prend pas partie pour l'un ou pour l'autre, mais montre simplement qu'il y a un tel écart entre ces deux univers que l'idée d'un peuple unifié, d'une Amérique réconciliée ne peut plus être. Pour Rafelson, il n'y a pas de modèle à suivre (il se moque dans une séquence très drôle de la mode hippie), juste le constat d'une société éclatée. Bobby, qui critique le côté superficiel et faux de son milieu d'origine mais se sent supérieur aux prolétaires qu'il côtoie dorénavant, est ainsi très loin d'être présenté comme un exemple. Rafelson dépeint un personnage irascible, égoïste, méprisant, égocentrique, et l'on peut imaginer une forme d'autocritique de la part du cinéaste qui, selon Peter Biskind dans son Nouvel Hollywood, est connu pour son agressivité et son esprit d'insubordination qui le rendent souvent détestable. On ne sait jusqu'à quel point Rafelson se projette dans Bobby, mais il y a dans sa manière de mettre en scène ce personnage quelque chose de très ambigu, le cinéaste ne cachant rien de son côté égocentrique et de sa misanthropie quasi maladive tout en étant d'évidence fasciné par sa flamboyance et ému par sa profonde solitude.

Le film, qui repose en grande partie sur Bobby, ne pouvait fonctionner qu'à condition de trouver un acteur capable d'endosser les contradictions du personnage. C'est peu dire que Nicholson est impérial dans le rôle de Bobby. Aussi saisissant dans ses emportements que par la manière dont il nous donne à ressentir les douleurs rentrées de son personnage, il impose à chaque minute du film une présence incroyable. Par son jeu à la fois très physique et intériorisé, il confère une profondeur, une complexité, une densité rare au personnage de Bobby. S'il nous agace souvent, nous terrifie parfois, c'est sa douceur et sa mélancolie qui in fine nous submergent. Five Easy Pieces est un film triste, dépressif, mais mis en scène par Bob Rafelson avec beaucoup d'humour, de tendresse et de retenue. Loin des grands éclats et des effets de manche, c'est une œuvre subtile et délicate, l'un de ces films qui l'air de rien nous travaillent en profondeur et s'installent dans notre panthéon cinéphile.


(1) C'est du moins l'analyse qu'en fait Peter Biskind dans "Le Nouvel Hollywood"
(2) Entretien avec Emmanuel Carrère paru en 1987 dans Télérama.

Dans les salles

Film réédité en salle par Solaris

Date de sortie : 15 février 2012

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Par Olivier Bitoun - le 8 février 2012