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Critique de film
Le film

Choeur de Tokyo

(Tôkyô no kôrasu)

Partenariat

L'histoire

Tokyo au début des années 30 durant la Grande Dépression. Shinji (Tokihiko Okada), marié et père de trois enfants, perd son emploi d’assureur après qu’il ait pris la défense d’un de ses collègues qu’il trouvait s’être fait licencier abusivement. Il a beaucoup de difficultés à retrouver un travail ; il lui devient alors de plus en plus difficile de subvenir aux besoins de sa famille. Dans la rue, il retrouve son ancien professeur d’éducation physique de qui il se moquait étant étudiant mais qui va néanmoins lui venir en aide…

Analyse et critique

Une petite musique unique, immédiatement reconnaissable, à la fois ‘guillerette’ et triste, mélancolique et apaisante… dépouillée. Certains y sont sensibles, d’autre pas. Ceux qui arrivent à se faire à cet univers particulier ne s’en lassent plus. Certains en font même leur Nirvana cinématographique : "Je vous parle des plus beaux films du monde. Je vous parle de ce que je considère comme le paradis perdu du cinéma. A ceux qui le connaissent déjà, aux autres, fortunés, qui vont encore le découvrir, je vous parle du cinéaste Yasujiro Ozu. Si notre siècle donnait encore sa place au sacré, s’il devait s’élever un sanctuaire du cinéma, j’y mettrais pour ma part l’œuvre du metteur en scène japonais Yasujiro Ozu…Les films d’Ozu parlent du long déclin de la famille japonaise, et par-là même, du déclin d’une identité nationale. Ils le font, sans dénoncer ni mépriser le progrès et l’apparition de la culture occidentale ou américaine, mais plutôt en déplorant avec une nostalgie distanciée la perte qui a eu lieu simultanément. Aussi japonais soient-ils, ces films peuvent prétendre à une compréhension universelle. Vous pouvez y reconnaître toutes les familles de tous les pays du monde ainsi que vos propres parents, vos frères et sœurs et vous-même. Pour moi le cinéma ne fut jamais auparavant et plus jamais depuis si proche de sa propre essence, de sa beauté ultime et de sa détermination même : de donner une image utile et vraie du 20ème siècle". Cette émouvante déclaration d’amour d’un cinéaste à un autre est signée Wim Wenders, extraite de son magnifique documentaire, Tokyo Ga...


Chœur de Tokyo fait partie des films de la période muette du réalisateur qui s’est étendue bien plus longtemps qu’en France ou en Amérique puisqu’Ozu a poursuivi dans cette voie jusqu’en 1936. Il est d’ailleurs utile d’immédiatement repréciser que même ceux qui auraient des difficultés avec la période Ozu la plus célébrée, celle qui débute en 1949 avec le sublime Printemps tardif, que son époque muette est en revanche susceptible de plaire au plus grand nombre, bien plus accessible car moins à priori ‘austère’. Cette mise au point étant faite, Chœur de Tokyo est néanmoins un film charnière à l’intérieur de sa période muette puisque, touché par les bouleversements sociaux et économiques de son pays, Ozu délaisse ici après le prologue, l’univers étudiant qu’il avait mis en scène dans la plupart de ses films précédents pour décrire celui d’une famille avec enfants. Un carton vient d’ailleurs nous dire immédiatement après la première séquence qui voit Shinji encore étudiant que « Ceci appartient au passé. Il est maintenant employé d’une société d’assurances ». Fini les films de potaches, il faut désormais grandir un peu a t-il l’air de vouloir nous dire. Avec ses personnages d’enfants qui tiennent une place presqu’aussi importantes que les adultes et qui de plus leurs tiennent tête, bafouant ainsi leur autorité, il annonce aussi le magnifique Gosses de Tokyo tourné l’année suivante. C’est également à partir de là qu’il aborde les ‘films de famille’ et drames sociaux qui constitueront l’essentiel de sa filmographie à venir.

S’éloignant de la comédie américaine qu’Ozu avait prise pour modèle à ses débuts, mais sans pour autant occulter tout humour, Chœur de Tokyo nous plonge dans un pays dont l’économie est en crise et dont la capitale est décrite par les intertitres comme étant non moins que « la capitale du chômage ». Sans pour autant tomber dans le misérabilisme, Ozu nous montre donc sans ambages et avec un certain réalisme les effets des mutations socio-économiques du Japon du début des années 30. « Même des gens comme lui cherchent du boulot. Quel monde ! » diront des badauds en voyant notre jeune chômeur errant à travers les rues de la ville. Avant d’en arriver à cette situation, Shinji aura été employé, ce qui donne l’occasion à Ozu de tourner en dérision le tabou de l’argent à travers cette séquence très drôle des primes octroyées en fin de mois. Chacun son tour, les commis se rendent aux toilettes pour pouvoir décacheter l’enveloppe contenant la somme leur étant allouée ; mais personne n’a le temps de la voir puisque c’est un manège incessant d’autres collègues venant faire la même chose et surprenant leurs prédécesseurs voulant jouer aux cachotiers. Une séquence humoristique immédiatement suivie de celle au cours de laquelle Shinji joue les Don Quichotte et, faisant le bravache devant ses collègues plus ‘couards’, va dire ses quatre vérités à son patron sur le licenciement abusif d’un collègue soi-disant désormais trop âgé pour ce travail. Ce qui entraînera sa démission à lui aussi. L’ensemble du film sera rythmé de cette manière, suite de situations cocasses ou plus dramatiques sans que jamais les changements de ton soient trop brusques. L’unité est donc préservée et Chœur de Tokyo se révèle une œuvre d’une grande robustesse qui se suit jusqu’au bout sans une seconde d’ennui.

A priori éloigné de ses préoccupations futures plus ‘futiles’, Ozu nous parle ici de la difficulté à trouver du travail et à subvenir aux besoins de sa famille et de l’indignité sociale contre laquelle il faut lutter au prix de l’estime de soi (« Cela semble déraisonnable mais les pauvres ont leur fierté ») ; en effet, Shinji devra accepter de faire l’homme sandwich même si aux yeux de son épouse, son statut social en sort dévalorisé. Lorsqu’elle le croise dans la rue et le voit pour la première fois dans cette situation, la honte lui saute au visage. Mais elle finit par comprendre l’utilité de ce sacrifice qui n’est en aucune manière un rabaissement ; concevant la situation, elle accepte à son tour de faire serveuse dans un restaurant. Ces ‘sacrifices’ succèdent à un autre geste d’abnégation à l’origine de la séquence la plus touchante du film. Alors que leur petite fille était malade (la toute jeune Hideko Takamine, plus tard interprète entre autres du très beau Nuages flottants de Mikio Naruse), Shinji était allé vendre en cachette plusieurs de leurs effets personnels pour payer les frais d’hospitalisation. De retour à la maison après que leur enfant soit guérie, la femme s’en rend compte d’abord horrifiée mais comprend vite que par ce geste son époux a privilégié le bonheur de sa famille au bête matérialisme ; bonheur qui éclate lorsque tous ensemble à genoux autour d’un tapis, ils s’amusent à reprendre en chœur une chanson. Les regards des parents au départ gênés et un peu tristes d’avoir du en passer par là pour vaincre la maladie, deviennent de plus en plus gais, émus de la joie de la famille de nouveau réunie, heureux de la plénitude de ce petit moment de magie fugace. Des notations très justes sur les relations parents/enfants, des moments de totale liberté comme la sortie de l’hôpital, des instants de grande tristesse et mélancolie (« J’aimerais pouvoir pleurer comme un enfant abandonné…Ces temps ci, j’ai un peu perdu l’ardeur de la jeunesse ») pour finir sur un happy end bien mérité pour des protagonistes aussi attachants. « Je vous souhaite de vivre pleinement, sans compromission et sans soumission » lui dira son ancien professeur (homme providentiel représentant des valeurs plus traditionnelles) ayant réussi à les sortir de cette impasse en trouvant à Shinji un poste d’enseignant dans une ville éloignée avant d’entamer avec ses anciens élèves un chant d’adieu qui étreint les gorges : « la séparation vient mais les souvenirs demeurent. »

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 24 janvier 2007