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Critique de film
Le film

Charulata

L'histoire

Bhupati Dutta, un homme riche, est entièrement absorbé par la gestion de son journal. Il voit l'ennui et la solitude de sa femme Charulata, et demande à son cousin Amal de lui tenir compagnie. Intelligente et cultivée, Charulata va peu à peu se prendre d'amour pour cet artiste bohème au fur et à mesure de leurs discussions et de séances d'écriture partagées. qui donnent un nouvel horizon à sa vie.

Analyse et critique

Alors que Satyajit Ray vient de tourner La Grande cité, immense chef-d'œuvre ancré dans la réalité contemporaine humaine et sociale de l'Inde, il change légèrement d'orientation dans son film suivant. Un nouveau destin de femme, un nouveau questionnement sur l'amour en toile de fond, mais un autre contexte social, la haute bourgeoisie et un autre contexte historique puisque nous remontons au siècle précédent. Retour en arrière temporel, Charulata est également une forme de retour en arrière dans l'œuvre même de Ray, puisqu'il est l'adaptation d'un livre de Rabindranath Tagore, auteur dont le cinéaste s'était déjà inspiré trois ans plus tôt pour Trois femmes. Le sujet lui-même a été longuement mûri dans l'esprit de Ray : "C'était un vieux projet, auquel on avait fait beaucoup d'objections. L'héroïne y est amoureuse de son beau-frère et l'on me disait que le public indien n'accepterait pas une situation aussi choquante. Je pensais au contraire qu'il sympathiserait avec la femme. J'avais raison. Le film a eu du succès et personne n'a parlé de son immoralité." (1) En effet si Ray semble prendre un certain recul, dans toutes les acceptations du terme, c'est pour s'attaquer à sujet subtil, que certains pouvaient même envisager comme tabou dans l'environnement culturel indien de son époque. Un sujet que Ray met en perspective avec les grandes thématiques qui parcourent régulièrement son œuvre, l'harmonie entre poésie et politique, la littérature et particulièrement l'écriture comme révélateur de l'humain, et évidemment la place de la femme dans la société indienne. Charulata est un film somme, une synthèse de la philosophie mise en scène par Ray dans ses différents films, un film d'une immense profondeur qui donne pourtant l'impression d'une grande fluidité, d'une simplicité évidente.

Projet ambitieux dans son ensemble, Charulata part d'un postulat de fiction classique : la naissance du sentiment amoureux. Et il reprend même une structure qui, si elle semblait osée pour les producteurs de Ray, nous est très familière de celle du trio constitué du mari, de la femme et de l'amant dans le cadre d'une famille aisée. Une situation conventionnelle, mais traitée avec grâce et subtilité par le cinéaste. Le personnage principal de ce trio, celui qui donne son titre au film, c'est la femme, Charulata. Nous retrouvons dans ce rôle Madhabi Mukherjee, qui était déjà l'inoubliable interprète principale de La Grande ville. Elle est ici à nouveau formidable devant la camera de Satyajit Ray, qui sait filmer les femmes comme aucun autre. Un an après son rôle de jeune femme populaire qui se lance dans le monde du travail, elle offre une autre facette de la femme indienne, dans une autre condition sociale et une autre époque, mais avec une performance tout aussi remarquable, toute en retenue. Elle est le point d'attention principal du spectateur, le catalyseur de toutes les émotions du film. Autour d'elle, on retrouve Shailen Mukherjee, déjà au casting, dans un petit rôle, de La Grande ville, et très convainquant dans le rôle du mari, son enthousiasme pour son journal et son aveuglement aux attentes de sa femme. Le troisième rôle, celui de l'amant, est dévolu à un acteur incontournable de l'œuvre du cinéaste bengali, Soumitra Chatterjee, révélé par le rôle d'Apurba dans Le Monde d'Apu puis régulièrement remarquable dans de nombreux film de Ray. Il est ici un peu moins impressionnant, en retrait de ses deux partenaires, c'est le rôle qui veut cela, mais nous le retrouvons avec plaisir. Ces trois personnages centraux nourrissent de nombreuses similarités : tous trois sont éduqués, on pourra même les qualifier d'intellectuels, et sont pleinement conscients de leur place dans la société comme dans leur univers familier, de leur rôle dans l'équilibre de leur environnement. Pourtant, tous trois vont être totalement aveugles sur eux-mêmes lorsque cet équilibre sera remis en cause.

Si le triangle amoureux que présente Satyajit Ray nous semble d'un grand classicisme, il offre pourtant une particularité, celle de se dérouler à l'insu de ses principaux protagonistes. Ce que filme Ray, c'est la naissance du sentiment amoureux chez des personnages qui n'en ont pas conscience. Charulata et Amal ne se rendent pas compte de leur amour naissant, Bhupati ne se rend pas compte qu'il est en train de perdre sa femme. A ce titre, et uniquement sur ce point, on pourrait presque rapprocher Charulata du Mépris. Là ou Godard filmait sur la durée d'un long métrage l'instant précis où une femme se rend compte qu'elle n'aime plus un homme, Ray analyse en deux heures la naissance du sentiment amoureux, avant même qu'il ne soit perçu par les amants. Charulata est donc le récit d'une série d'incompréhensions. Bhupati voit que sa femme s'ennuie, mais lui cherche de la compagnie plutôt que de lui consacrer plus de temps, Amal et Charulata se séduisent l'un l'autre sans s'en rendre compte, et lorsque chacun des protagonistes s'en apercevra, il sera trop tard. On peut donc être lucide sur le monde, comme l'est Buphati des réalités politiques de son pays, comme l'est Amal face à l'art, et incapable de comprendre ce qui nous touche de près. C'est ce que Ray symbolise à l'évidence par la présence régulière d'instruments d'optique, qui rapprochent ou séparent les êtres selon les scènes et sont en tout cas indispensables à la perception de la réalité des êtres ; comme l'illustre la scène où Charulata, assise sur la balançoire, se rapproche de façon sensorielle d'Amal allongé au sol en l'observant au travers de ses jumelles. Un acte qui devrait lui révéler une réalité qu'elle reste malheureusement incapable d'intellectualiser. La ficelle pourrait paraitre grosse, mais Ray filme la situation avec tant de légèreté que ce n'est jamais le cas. On pourrait faire à ce titre un léger reproche au film qui n'offre jamais, hormis à la toute fin, une réelle libération des sentiments de ses spectateurs. Il nait de cela une certaine distance émotionnelle, une certaine frustration même de ne jamais être totalement emporté par cette histoire d'amour qui ne se concrétise jamais. C'est toutefois un reproche bien mineur devant la richesse thématique et la réussite stylistique de Charulata.

L'œuvre de Satyajit Ray se construit souvent sur la dualité entre la politique, la réalité objective du monde et la poésie, sa perception subjective et artistique. C'est dans Charulata que cette dualité est illustrée de la manière la plus évidente, respectivement incarnée d'une part dans le personnage de Buphati et d'autre part dans ceux d'Amal et de Charulata. Bhupati est totalement engagé dans la réussite de son journal. Il ne lui est pas nécessaire pour subvenir à ses besoins, mais il s'y consacre totalement, avec une foi véritable dans le rôle de la presse dans la grande mécanique du monde et dans la destinée politique de son pays. Il s'y engage avec une intégrité absolue et entretient avec son journal une relation exclusive, qui relègue même sa femme au second plan. Tenue éloignée par son mari, Charulata va alors être attirée vers l'autre pôle par Amal, un monde artistique, ici principalement littéraire. Tout au long du film, sa découverte de ce nouveau monde va l'écarter un peu plus de son mari. Et si, une fois Amal parti, on pourra entrevoir l'opportunité d'une réconciliation de ces deux mondes, la conclusion sera claire : les ponts sont bel et bien rompus. Cette réflexion, construite tout au long du film sans la moindre lourdeur par Ray, amène le spectateur à envisager l'utopie d'une réunion de ces deux mondes, et aussi du constat de son échec. Mais il nous informe également sur le projet cinématographique de Ray dans son ensemble, celui de mêler la poésie à la politique, le rêve à la réalité. Lui a su prouver, par les nombreux chefs-d'œuvre composant sa cinématographie - à la fois proche de la réalité sociale et d'une grande ambition artistique - que l'utopie était proche de se concrétiser.

Derrière cette première réflexion se profile une seconde, elle aussi récurrente dans le cinéma de Ray, celle de l'écriture. Et c'est probablement dans Charulata qu'elle est abordée de la manière la plus évidente, dans ce que l'acte d'écrire implique pour l'être humain et pour sa relation aux autres. On trouvait déjà le motif de la lettre dans Le Monde d'Apu, on le retrouve ici en ouverture du film, un événement qui entrainera les bouleversements dans la maison de Bhupati et Charulata, et en clôture, lorsque la réaction de cette dernière à la lettre d'Amal fera éclater la réalité aux yeux de son mari. L'écriture est donc pour Ray le moteur de l'action, elle est aussi le moyen de se révéler à soi-même. Sa proximité avec Amal révèle à Charulata son désire d'écrire. Pas pour le monde, pas pour les autres mais pour elle même, ou pour eux deux. Pour Charulata, l'écriture est d'abord une forme de transgression inconsciente, puisqu'elle pousse d'abord Amal à écrire, créant avec lui une relation qu'elle n'a pas avec son époux. Puis elle écrira elle aussi, à travers un jeu au sein duquel chacun doit garder son œuvre dans ce cercle privé. Lorsque Amal trahit ce serment en publiant son texte, c'est un traumatisme violent pour Charulata, qui se venge en publiant elle-même son texte. L'écriture est un accomplissement pour elle, et même un succès, Bhupati reconnaissant lui aussi la qualité de son écriture, et c'est aussi le seul véritable vecteur de la communication amoureuse dans le film. C'est elle qui cristallise les sentiments inconscients entre Amal et Charulata, qui matérialise leurs déclarations d'amour, leurs jalousies, leurs querelles et leurs réconciliations. Toutefois, comme une illustration du caractère irréconciliable de la poésie avec le réel, l'expression écrite restera insuffisante à la réalisation concrète de leur amour.

Evoquer ces deux points ne fait qu'effleurer la richesse thématique de Charulata, qui regorge d'éléments passionnants. Et bien évidemment, par son talent, Ray ne commet pas l'erreur d'en faire un film lourd, excessivement porté sur l'intellectualisation de la destinée de ses personnages. Bien au contraire, le traitement qu'il fait de son sujet est d'une grande légèreté, notamment grâce à un montage fluide, faisant couler le récit sans heurts, comme si l'on se trouvait devant une symphonie parfaite. Un sentiment de perfection qui fait la qualité du film mais qui concourt aussi à une certaine forme de distanciation émotionnelle que nous avons déjà évoquée, et nous empêche de considérer Charulata à l'égal des plus grands chefs-d'œuvre de Satyajit Ray.

Le cinéaste de son côté voyait Charulata comme son film le plus réussi : "Je pense toujours que Charulata est mon meilleur film, parce que toutes les étapes de la fabrication du film, du script au re-recording, ont été réalisées avec plus de perfection que dans aucun de mes autres films". (2) Son jugement correspond parfaitement à notre ressenti, Charulata touche à la perfection formelle. Il est également, et cela devait compter dans le jugement du cinéaste, le film qui développe le plus profondément les thématiques qui lui sont chères. En tant que spectateur, on pourra regretter une certaine froideur, et préférer des œuvres plus touchantes, comme la Trilogie d'Apu, la Grande ville ou Le Lâche. Cela n'empêche pas Charulata d'être un film exceptionnel, par son casting et la richesse de son propos, qu'il est indispensable de découvrir pour tout admirateur de Satyajit Ray.


(1) De film en film, par Satyajit Ray, Cahiers du cinéma n° 175
(2) Entretien avec S. Ray dans Satyajit Ray, par Henri Micciolo, Editions L'Age D'Homme

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DISTRIBUTEUR : LES ACACIAS
DATE DE SORTIE : 9 AVRIL 2014

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Par Philippe Paul - le 7 avril 2014